BIZARRES CONTES A BARS

Publié le par Gianmarco Toto

BIZARRES CONTES A BARS

LA GENTILLE FILLE AU NEZ ROUGE

 

C'est un soir. Un soir comme les autres dans ce petit cabaret de la déroute où quelques artistes de peu de renom poussent la chansonnette ou le dithyrambe facile sur des soliloques aventureux. C'est un soir où, pour un soir, sur cette petite scène tout juste éclairée par une vieille poursuite grinçante, le temps d'un soupir, d'une oreille qui traîne, on ne sent pas comme les autres, comme d’habitude.

Ce soir là, une gentille fille dans un coin de la salle, pleure si doucement pour ne point se faire entendre que son nez rougi. Oui. Il rougit, son nez, de la voir ainsi pleurer.

Ailleurs dans un autre coin de l'estaminet spectaculaire, un vieux monsieur la regarde, doucement, lui aussi, pour ne point se faire remarquer. On ne sait jamais, des fois que les gens riraient. Car ils sont comme ça, les gens: ils rient de ce qui ne les regarde pas.

Le vieux s'en moque et lorsqu'il voit que la gentille fille au nez rouge a remarqué qu'il l'observait, le voilà qui rougit, lui aussi. « Oh ! Et bien! On a l'air malin tous les deux ! pense le vieux bonhomme. - Tiens? On a un point commun ! » Alors il se lève et rejoint la gentille fille au nez rouge. Il s'assoit auprès d'elle et lui prend la main. Elle ne s'offusque pas, ne se révolte pas, ne se gêne pas : son nez est assez rouge comme cela ! Puis le vieux monsieur lui parle. Que lui dit-il? Personne n'entend. Et pour cause, la solitude de chacun est trop bruyante pour ouïr celle de l'autre. C'est le vacarme du silence esseulé. Sauf pour deux : qui se sont retrouvés ! D'ailleurs, plus de pleurs ! A la bonne heure! La gentille fille au nez rouge sourit un peu.

Soudain le vieux bonhomme se lève et monte sur scène. Il tourne le dos au public qui fait mine de le suivre. Et quand il se retourne, il a, au milieu de son visage triste a en pleurer... un nez rouge planté là comme une cerise sur un gâteau pas frais. La gentille fille, elle, se met à rire, mais à rire, à en mourir. Puis tout le café-concert s'y met, lui aussi, de concert. Voilà le vieux bonhomme clown qui sort de sa valise énorme, un petit chien blanc au museau tout rouge. Et le numéro bat son plein, son plein de rires et d'applaudissements à tout rompre, enfin !

Quand le numéro se termine, celui du vieux bonhomme clown et de son chien, ce dernier descend de scène, tout blanc avec son museau rouge et vient attraper délicatement dans sa gueule la jupe de la gentille fille. Il l'entraîne joliment jusqu’à la scène, elle s'assoit près du vieux bonhomme clown qui lui pose sa main sur le visage, un fort long temps. Tambours et roulements. Quand il la retire, la gentille fille a, au milieu du visage, un nez tout rouge et rond comme une cerise sur une Charlotte aux fraises...

Ce soir là, au cabaret de la déroute, chacun, aura vu la solitude se farder, et jouer, et rire de son infortune...

LA JOLIE MOME

 

…Elle est belle, mais elle belle, la jolie môme. Jeune et jolie, tout pour elle et l’intelligence en sursis.

Accoudée au comptoir des perditions, tu n’as pas ta place que tu dis ? Le nez poudré face au miroir de monsieur whisky et de sa Veuve Cliquot, tu es là ! Tu attends le seigneur de ses dames au refrain pantelant et aux phrases immortelles de fin de soirée : « Tu viens souvent ici ? Hé ! Mademoiselle, tu viens tout le temps ici ? » « Non, j’y habite à l’occasion. » que tu réponds. Tu as tout essayé que tu dis ? Le reflet de ta beauté au fond d’un dernier verre. Un de trop, jolie môme, c’est trop pour ta peau papyrus. Et Ils grimpent jolie môme, ils grimpent monsieur whisky et sa veuve Cliquot dans ta tête qui se vide de tout. « Merci barman. » « De rien jolie môme. Ca fera cinq euros quand même. »

Et ce brouillard de fumée, jolie môme, qui cache ta beauté et voile tes derniers sens. Oui, nous n’en avons que cinq et ça monsieur whisky et sa veuve Cliquot ne le savent que trop bien.

Avant l’extinction des feux du comptoir et de tes dernières étincelles de survie brise le verre qui te mine contre le mur de tes regrets. Lâche les seigneurs de Ces dames de fin de soirée. Défonce la vitrine de tes infortunes en phare demi-teinte. Déshabille-toi jolie môme et plonge dans l’océan de tes insolences. Libre, tu entends jolie môme, libre et nue. Retrouve ton innocence, jolie môme, non, tu ne l’as pas perdue. Elle a toujours été là et ça monsieur whisky et sa veuve Cliquot ne le savent que trop bien.

Elle est belle, mais elle est belle la jolie môme ! Jeune et jolie, tout pour elle et l’intelligence en sursis. Et non ! Non, seigneur de ses dames, ce soir elle n’est pas là et surtout pas pour toi. Ce soir ? Elle nage nue, elle vogue, elle navigue toutes voiles dévêtues. Elle respire, enfin, la jolie môme. Et non, elle ne boira plus que de l’eau de mer aux ventres des abysses engrossés de plancton nourricier. Elle ne reviendra plus en surface polluée. Elle descendra au fond, pour mieux élever sa tête au dessus des autres. Et ça monsieur whisky et sa Veuve Cliquot n’y pourront plus rien.

ANGEL ON THE ROCK

 

“Bonsoir mon grand, tu m’offres un verre ?”. « L’entraîneuse » pose le satiné de sa jupe courte sur le cuir du tabouret de bar. Elle ramène doucement une jambe sur l’autre et regarde fixement Joseph, un homme d’une quarantaine d’années la mine visiblement éteinte. C’est ça, le petit quotidien du Paradise Pub. Niché sur une place tranquille des quartiers populaires de la ville, le troquet accueille à la tombée de la nuit les âmes humaines errantes. Et l’existence de Joseph n’échappe pas à la règle : Il y a des passages désertiques de la vie où l’on n’aimerait se perdre pour l’éternité dès le premier oasis rencontré. « Oui, je peux faire ça ! » répond distraitement Joseph. Son regard n’a même pas daigné se poser sur cette fille qui tente professionnellement de fournir au solitaire du comptoir une compagnie temporaire et salvatrice. « Je vous dérange peut être ? Vous attendez quelqu’un ? » tente-t’elle. « A quoi je répondrai : je n’attends plus personne. » répondit-il bêtement. « Veuillez m’excuser… » fit la « pro » en glissant doucement sur le tabouret de bar. Enfin, Joseph tourne la tête pour retenir confusément la dame et aperçoit derrière la volute capricieuse de sa fumée de cigarette le visage d’un ange. « Pardonnez-moi, mademoiselle, je n’aurais pas du… C’est stupide… » marmonne t’il les lèvres déjà posées sur le bord de son verre de Paddy. « Vous vouliez boire quelque chose ? Reprenons de là, si vous le voulez bien, et oublions le reste ! » dit Joseph un peu plus souriant. « Je le veux bien. Même chose. » murmura t’elle presque. Il y avait, dans ses quelques mots, comme un bruissement d’ailes qui parvenait aux oreilles de Joseph. Entendre parler cette femme inspirait à notre homme, un étrange sentiment de liberté et de dépendance à la fois. Un peu comme l’oisillon a qui l’on apprend à voler. Elle était belle, c’est vrai et n’était pas dénué d’un charme profond. Un peu vulgaire comme toutes ces dames d’un soir et comme le veut l’usage. Un peu perdue comme Joseph. « C’est pas votre soirée. C’est ça ? » demanda-t’elle gentiment. « Ce ne sont jamais mes soirées. » fit-il froidement On aurait dit un vieux couple de western où le vieux routard, habile de la gâchette, retrouve sa belle dès qu’il est de passage en ville. « C’est une femme. A la mine que vous faite, c’est du tout cuit, mon grand. Il y a une femme là-dessous. » dit-elle vivement. Visiblement agacé, Joseph répond nerveusement : « Mais qu’est-ce que vous en savez ? Vous affirmez ça, comme ça, avec votre science toute féminine (parce qu’évidemment vous en savez quelque chose, vous, des raisons de ma présence, ici ) et vous balancez votre avis à la figure d’un type dont vous ne connaissez rien… Bon, et quoi ? ». « Et quoi ? » fit-elle amusée ? « Et merde… » lança Joseph dépité. « Vous avez gagné. Oui, c’est à cause d’une femme. Ma femme avec qui nous filons la parfaite vie de famille. J’ai deux enfants aussi qui sont les plus beaux enfants du monde. Nous avons tous deux de bonnes situations professionnelles et qui passionnent. Bref, une famille socialement exemplaire… » « Mais ? » coupa-t’elle « Mais voilà. Qu’a-t’elle décidé ? De garder le père, le mari ou l’amant ? ». Joseph reste muet. Voilà qu’il erre, sombrement, dans les canaux de sa solitude et cette femme résume en quelques secondes tout le drame de sa vie. Une inconnue. Une parfaite inconnue qui a répondu avec une assurance de confidente. Joseph s’adresse au barman : « Veuillez servir mademoiselle, je vous prie. ». Il se retourne vers elle et la regarde souriant : « Et qu’est-ce qu’il faut faire Mademoiselle « je-sais-tout » ? Une bonne vieille discussion de couple posé et raisonneur ? Un esclandre ? Une de ces bonnes vieilles disputes pour la promenade du chien qui fait ressortir tous les griefs non exposés depuis six mois ? Se séparer, divorcer, se remarier, virer sa cuti et toutes ses conneries ? ». « Non. » fit-elle calmement. « Lui faire gentiment comprendre qu’elle n’a pas le choix. Si elle désire garder un homme dans sa vie, il lui suffit d’appliquer la règle de trois. A savoir : obtenir et entretenir des relations claires avec -petit un- l’homme social, -petit deux- l’homme charnel et –petit trois- l’homme spirituel. Le père, l’amant et le mari. » Joseph est bouche bée. Des mois qu’il cherche en vain une réponse à ces angoisses, qu’il tourne et retourne dans sa tête tout ce qui aurait pu nuire à son couple. Et voilà qu’une simple rencontre de soirée lui donne la solution.

« Alors vous, vous avez un sacré toupet. Vous affirmez ça avec une telle conviction… Vous devriez être conseillère conjugale. » dit-il maladroitement. « Et qu’est-ce que vous croyez qu’elles attendent d’autre ? » fit-elle un peu agacée. « Seulement voilà, elles ont les enfants, leur travail, le chien et leur homme. C’est trop pour une seule femme. Il faut les aider. Pour le rôle du mari et du père, je ne dis pas. Tout individu digne de ce nom peut très bien s’en sortir. Mais pour le reste, mon grand, il faut leur dire, leur parler, ne pas leur laisser le temps d’une pause. Si vous gardez le silence, vous entretenez le mystère. Et dans tout vieux film policier, il y a les bons et les mauvais mystères. Vous ne devez pas être une énigme pour elle, vous devez tout le temps être une révélation, jusqu’à la mort où vous deviendrez une lumière parmi d’autres lumières. »

« Pour le moment c’est vous la lumière. Vous éclairez un peu ma lanterne. Vous n’êtes pas obligé. C’est gentil. » dit Joseph avec douceur. « Ah, voilà qui me plait davantage. On se radoucit ? Vous êtes en net progrès. » lança-t’elle. « Mais pardonnez-moi, je dois donner un coup de fil. » rajouta-t’elle en se levant. « Je vous en prie, faites. » répondit Joseph en la regardant s’éloigner vers la cabine d’acajou. Il se retourna vers le barman occupé à essuyer ses verres encore chauds et humides, commanda une autre tournée. Le temps que son regard revienne sur la cabine, celle-ci s’était vidée. La « compagne » du soir s’était volatilisée. Joseph, un peu inquiet, s’avança vers la cabine, son regard parcourant la salle bruyante et enfumée. Il ouvrit la porte d’acajou et constata que le combiné du téléphone pendait au bout de son fil comme un condamné. Sur la fine banquette, une plume blanche, posée là, comme les traces d‘un envol de colombe. Au compteur du téléphone, assez de crédit restant pour passer un coup de fil à sa femme et lui dire gentiment qu’on rentre et qu’on souhaiterait lui parler, lui dire combien on l’aime et combien on s’inquiète.

Et lui dire, aussi, que ce soir, on a fait rencontrer un ange de lumière qui nous a éclairé vers les choses les plus simples que l’on a tendance à noyer à l’accoudoir des infortunes.

La taverne du Hibou

 

La taverne du Hibou est réputée dans le tout le pays. Placée au croisement des quatre vallées, elle est le gîte et l’étape où les colporteurs, la charrette pleine de trésors à vendre, viennent passer la nuit avant de rejoindre les terres intérieures.

 

Dans ce lieu d’échange, tous se retrouvent, se rencontrent, l’espace d’une nuit. Paysans et clercs, bourgeois et commis, guerriers de retour de la bataille. Tout se raconte, se dévoile, se crie quand le cœur réchauffé par la gnole se met à battre plus fort, à « refaire le monde ».

 

Dans la taverne du Hibou, il y a souvent à cette table, Jezequiel Ribeira, officier de liaison de l’armée des trois ouvrages du levant. Depuis qu’il fait le lien avec le front de la guerre des collines et l’état major des sages d’Eternidad, la taverne du Hibou est devenue sa seconde maison, son asile de prédilection, son havre de paix et de repos. Il y retrouve cette chaleur et cette humanité que l’on ne rencontre jamais sur les champs de bataille. Il y connaît toutes les physionomies et les caractères. Erendal, le tavernier et sa chope toujours abondante avec lequel il a noué des relations d’amitié et de franche camaraderie. Quelques marchands et colporteurs aussi sont devenus des connaissances de Jezequiel Ribeira : on échange, on troque et on truque avec Buba Stone le ferrailleur ou Elios Chimari, l’affûteur de lames et de couteaux, fin maître d’armes dans l’art du combat.

 

Il y a cette femme aussi. Assise là, qui attend. Non pas de ces marchandes de plaisirs qui soulagent la conscience et le corps meurtri des soldats de passage. Non. Une femme qui attend toujours la venue de Jezequiel Ribeira. Elle connaît parfaitement la fréquence de ces visites. Erendal, le tavernier, en a souvent parlé à l’officier de liaison, avec son air moqueur : « Une femme, la mère de tes enfants ? Fonder un foyer ? Gagner un repos bien mérité ? Tu n’as pas envie d’ une famille Jezequiel ? » lui lance t’il souvent une mousse blanche de bière dégoulinante de son menton barbu et proéminent.

« Une famille par ces temps de guerre et de misère ? Il faudrait être un fou ! » lui répond Jezequiel. Cela le tenterait bien, c’est sûr, mais il est plus curieux du regard insistant de la jeune femme que de toute autre chose. Aucune haine ou colère dans ses yeux noirs et profonds mais une certaine curiosité métissée de reproche et de tendresse à la fois. La tentation est certaine. Peut être, ce soir, il est temps d’aller lui parler ou tout simplement de s’asseoir à ses côtés. « Il faut parfois bousculer le destin pour que la grande bascule de la vie penche en notre faveur ! » se plaît souvent à murmurer Elios Chimari, le maître d’armes.

Oui. Ce soir ou jamais. Mais Jezequiel n’eut pas le temps de faire un mouvement. La belle brune s’était déjà dressée et s’approchait de la table de l’officier de liaison. Dans la taverne du Hibou, les rumeurs s’apaisent un temps mais au premier regard circulaire de la brune farouche, les conversations reprennent, mines de rien. La beauté balance la longue chevelure sur son épaule dénudée et s’assied face à Jezequiel en posant ces deux mains blanches devant elle. Sans que l’homme décontenancé n’ait le temps de prononcer une parole, la jeune femme entrouvrit ses lèvres purpurines et s’adressa en ces termes à Jezequiel :

 

« Te souviens-tu, Jezequiel Ribeira, de ton retour de la bataille des ornières ? Epuisé et choqué de tant de violence, de massacres guerriers tu passas la nuit à la taverne du Hibou. Un repas copieux et quelques pichets de vin eurent raison de ta lucidité. Ce soir là, une fille de joie t’accompagna jusqu’à ta couche. L’amour avait gagné sur la guerre le temps d’une étreinte marchande. Car elle t’aimait vraiment celle qui partagea cette nuit avec toi. Et de cet amour, sache que je suis le fruit inconnu de toi jusqu’à maintenant. Me croiras-tu, Jezequiel Ribeira, si je te dis que toutes ces années jusqu’à sa mort lors des grandes épidémies de peste, la femme qui aurait pu être tienne garda ce secret pour te préserver du sort des pères martyrs de cette guerre idiote et sans issue. A présent que te voilà père par surprise, Jezequiel, oseras-tu encore reprendre ces armes qui saignent le ventre de milliers d’hommes ?

 

Jezequiel, le regard fixe et presque larmoyant avait revu toutes les images de cette nuit là qu’évoquait la jeune femme. « Quel âge as-tu ? » demanda t’il d’une voix nouée par l’émotion. « Vingt ans… » lui répondit-elle doucement. L’officier de liaison se leva et comme étourdi se tourna vers la salle qui s’était tu depuis un moment. A l’évocation de cette anecdote, Erendal le tavernier avait laissé, par distraction, sa barbe opulente tremper dans la mousse immaculée de sa bière et, nerveusement, Elios Chimari faisait tourner le pommeau de sa canne fourreau dans le creux de sa main. Plus rien ne bougeait dans la taverne du hibou d’ordinaire effervescente.

 

« Ecoutez-moi tous, prononça Jezequiel, amis de bonne et mauvaise fortune ! Ce soir, Jezequiel apprend qu’il est père d’une fille inconnue. Père avant d’être amant ou fiancé, quelle pauvre coup du sort. Je l’accepte. C’est ainsi. J’ai servi loyalement les sages d’Eternidad et notre cause, mais dorénavant cette guerre se passera de moi. Une autre bataille m’attend plus douce et plus sincère, une bataille pour la conquête d’un amour retrouvé. L’amour de ma fille dont je ne connaissais pas l’existence et qui se présente à moi avec ce courage dont peu d’entre nous, est capable. Aujourd’hui, ma fille a vingt et aujourd’hui je dépose les armes et ne retournerais plus sur les chantiers de la guerre des collines. Aujourd’hui, ma guerre c’est d’être un père…

 

Une ovation retentit dans la taverne du Hibou. Jamais plus belle bataille n’avait été déclarée avait prononcé Elios Chilmari le maître d’armes. On raconte qu’Erendal le tavernier pleura comme un enfant et que toute une nuit avant toute une nuit parlèrent longtemps…

LA BELLE ORIENTALE

 

Il est bon de se perdre parfois à « La belle orientale ». Chez Hassan, tout le monde est la bienvenue ? A quoi le sait-on ? Au sourire éclairé de cet homme du désert. Aurait-il emmené avec lui tous les vents chauds de l’orient. Aurait-il détroussé tous les souks des Emirs de la lumière divine ? C’est simple. Chez Hassan, ça mange pas de pain, ça sirote le kawa et l’alcool de figue. Dans un coin, accroché à une table face à un vieil échiquier, l’ancêtre Moktar râle sur tout le monde, sur les hommes, sur les femmes, sur les enfants, sur ses amis, sur la société, sur la religion, sur cette France qui l’avait livré aux déboisements intensifs des forêts qui encerclaient son camp de Harkis. « Asile de la honte… » hurlait-il parfois le regard farouche. « Papa, arrêtes, on la connaît l’histoire ! Tu veux ma faillite ? Tu veux faire fuir tous les clients ? » répétait Hassan à son père en le prenant dans ses bras. Et le vieux, calmé, bougonnait encore deux, trois jurons berbères mais sans barbarie aucune.

 

Quand le soir tombait sur la ruelle rose, les hommes fatigués d’une journée de travail n’oubliait jamais de s’arrêter à « la belle orientale » pour taper le carton, pour lancer un défi aux échecs à ce vieux râleur de Moktar. « Ah ! Là, tu ne dis plus rien quand il s’agit de gagner la partie ! »lançait Hassan moqueur à son père. « Yala ! Yala ! répondait-il, un brin agacé, le vieux Moktar, l’œil rivé sur son cavalier prêt à dérober une reine de Saba. Il faut dire que personne n’a encore réussi à battre l’ancien aux échecs.

 

Dans le désert de la ville endormie, « la belle orientale » luisait comme un oasis de jade au creux d’une vallée de béton. Et quand l’heure interdite venait à sonner la fermeture obligée des troquets, Hassan tirait quelques rideaux de soies, tamisait la lumière, un tour de clé et les amis restaient pour repousser les limites de la nuit. A cette même heure, cliquetis, casseroles, vaisselles choquées annonçaient, du rideau tressé, l’arrivée de Yasmina, l’épouse d’Hassan. Sur son visage, un sourire, juste un sourire, pas un mot, éternelle princesse du silence et de la discrétion. Dans ses bras, un immense plateau de pâtisseries. Les hommes souriaient aussi. Ils savent bien ce que voulait Yasmina… Et comme par magie, flûtes, tambourins, violons faisaient chanter « la belle orientale ». Fallait l’entendre, le vieux Moktar, parler de là-bas : « Tout le pays est dans ma tête, faudra me trouer le crâne pour me l’enlever !! »…

 

Puis silence, soudain, inattendu. Les hommes retiennent leur respiration. Bruit de pas qui résonne dans le petit couloir qui mène aux cuisines. . C’est elle, là, qui surgit de ce fossé sombre, « la belle orientale », fille d’Hassan et de Yasmina, fruit du sourire et de l’amitié. Celle qui danse comme là-bas et qui fait pleurer de mille souvenirs et une nuit, sa mère et le vieux Moktar. Allez, danse « la belle orientale », danse…

 

Puis un soir, plus rien. Rideau de fer sur « la belle orientale », vitres teintées, portes scellées. J’avais appris qu’Hassan et son épouse avaient emmené la belle orientale, loin d’ici, loin de toute différence. Le vieux Moktar avait placé ces dernières pièces sur l’échiquier de la vie. Echec et mat de peau. Si ça te pose un problème, joue aux dames.

La belle orientale s’en est allé et sur le mur blanc du troquet déserté, comme une balafre, comme une insulte à la fraternité, l’esquisse violente d’une méchante croix gammée.

LA CAISSE ENREGISTREUSE

Elle trône, là, au bout du comptoir depuis trente ans déjà. Trente années de bons et loyaux services rendus à Carmen et José, ses patrons. Les seules et uniques personnes autorisées à poser leurs mains sur elle. Ces mains qu'elle connaît par cœur, même aveugle, elle se souviendra de cette précision avec laquelle Carmen la faisait chanter avant de recueillir le fruit pécuniaire bien mérité d'une fin de journée.

Carmen et José ont eu du mérite à la garder près d'eux avec l'obstination des petites gens aux valeurs sures et ancestrales. Et ces moments passés à rire, boire et chanter lors que la fête battait son plein sur la place du marché.

Avant, hier, lorsque la télévision n'avait pas encore envahi les foyers de son flot bavards et mensongers, avant, les gens sortaient, simplement, pour se rencontrer, partager les petites joies et déceptions de la journée. Aujourd'hui, tout cela a bien changé. La place du marché, moins fréquentée, a laissé ses petits bancs de bois s'user au rabot des saisons qui se suivent. Les colonnes Maurice se sont vêtues d'affiches osées, de promesses ou de mensonges érotiques, de rencontres internautes...

Aujourd'hui, José n'est plus le même. IL pleure le départ violent et impitoyable de celle sans qui sa vie n'est plus qu'une photo jaunie à l'image de celles qui ornent les murs de l'estaminet. Carmen s'est éteinte, il y a peu de temps. «Fauchée par un chauffard! » disent les gars de la place du marché. Ça parle au creux des chartreuses désertées, le temps d'un regard ou d'un ragot et l'on s'enfuit, l'on s'engouffre dans ses pantoufles sages de téléspectateurs au-dessus de tout soupçon. Carmen s'est retirée du monde. «Un accident! » dit-on dans le quartier. Mais José sait que tout cela n'est pas vrai. Carmen a été assassiné par un monde mafieux qui en échange d'une protection relative, vient se servir au fond de mes entrailles et me dépouillent du fruit d'un labeur honnête. Hors, depuis quelques temps, José avait décidé de ne plus rien payer à ces malfrats modernes qui gouvernent les quartiers. Carmen a été exécuté parce que José n'a pas voulu rincer la maffia locale. Alors, je l'entends pleurer, je l'entends renifler en cuisine. Le bar est aujourd'hui déserté. La peur et la lâcheté ont, une fois de plus, prouvé qu'elles étaient les plus fortes. Peur et lâcheté qui font marcher le monde à grands coups d'états.

Un éclat sonore. Celui de la clochette de la porte d'entrée. Plus personne ne venait et aujourd'hui peut être... Dans l'ombre, à l'entrée de l'échoppe à chopines, une silhouette inquiétante se dessine. José passe son visage encore humide et brillant de quelques larmes essuyées du revers de sa manche. Son teint pâlit un peu plus lorsqu'il reconnaît l'allure étrange :

« - Que voulez-vous? Que faites-vous là ? Laissez-moi tranquille! dit José d'une voix encore étranglée.

Allons José! C'est ainsi qu'on accueille les amis? demande une autre voix rauque et voilée. Vous n'êtes pas mes amis et vous ne le serez jamais ! Plus jamais ! Allez-vous-en! Partez! Je ne reçois personne. Le bar est fermé...

Mon brave José! La disparition de cette douce et gentille Carmen ne t'a pas suffit à ce que je vois.

Casse-toi espèce de salaud, hurle José au bord de la crise. » L'homme dégaine un revolver:

« - Sur un autre ton, mon mignon. Pas question que tu te débines avant de payer ce que tu dois. Sais-tu ce que ton adorable épouse a murmuré dans son agonie? - José. José. 'Pardonne-moi. Tu n'es pas l'homme que j'espérais. Je me suis trompé. Tu es trop faible. Regarde ce que tu as fais de moi! »

José s'avance les poings serrés : « Espèce de... » Le raquetteur redresse un peu plus son arme :

« - Hep! Hep! Hep! Calme-toi José et ouvre cette maudite caisse pour payer ta dette.

Tu n'obtiendras rien de moi. Va te servir tout seul, pauvre type ! Je n'ai plus rien à perdre... » dit José doucement.

La silhouette armée se dirige vers moi. Ça continue et ça ne s'arrête jamais. Je déteste le contact de ses mains sales. Je ne le supporterai pas une nouvelle fois. Son revolver pointé sur José impuissant, l'homme pose ses mains calleuses sur les touches de mon clavier. Mon tiroir s'ouvre mais sans tinter cette fois. Attendre le dernier moment, ce moment que j'attends de puis si longtemps. Enfin, ma vengeance, toute prête va se refermer sur la main du crime.

«Tu vois José? Quand tu veux !" ... Tout cela ne serait pas arrivé si tu t'étais montré plus coopératif ! Quel gâchis ! » lance le raquetteur en saisissant une liasse de billets dans le tiroir caisse.

Maintenant, le tiroir se referme sur le poignet du scélérat dont les os craquent à ce contact vengeur. Un liquide chaud et rougeâtre emplit mes entrailles. L 'homme est prisonnier. Il hurle et lâche son revolver pour se dégager. José, d'un bond, se saisit de l'arme égarée et pointe le malfrat qui hurle sa douleur. Je cède mon étreinte. Tout est terminé. José est libéré.

Le bandit recule vers la porte d'entrée. José ne le quitte pas un seul instant des yeux, pointant l'arme sur l'homme à la main broyée. Ce dernier disparaît, une plainte dans la nuit. José se dirige derrière le comptoir, saisit un torchon, essuie le revolver qu'il range dans son sac. Il s'approche de moi, vide mes entrailles, nettoie le sang qui me souillait. Il prend son chapeau, son manteau, éteint les lumières du troquet. Puis devant l'entrée, il se retourne et jette un dernier regard sur moi comme s'il voulait me remercier. Déjà, la porte s'est refermée et la clé a tourné dans la serrure rouillée. Le cri du rideau de fer a fini de déchirer le silence de cette soirée.

 

Il fait sombre à présent comme dans cette cave où j'attends, depuis le départ de José, que l'usure, la poussière et l'oubli m'emportent. A moins, un jour, qu'autour d'un vide grenier, dans l'arrière boutique d'un antiquaire... Mais que dis-je ? Après avoir vécu aux côtés des patrons les plus fidèles que j'ai rencontré, devenir une pièce de musée ? Si quelqu'un pose encore sa main sur mon tiroir caisse, s'il ose, je saurai quoi faire...

LE BOUCHER D'ARKHAAM

Ecoutez tous cette histoire, O gens de bonne tranquillité ! Elle se raconta fort longtemps au comptoir de l’auberge des Trois Mousses dans le petit port d’Arkhaam sur les côtes d’Anglicanie. On y vit, d’ordinaire, paisiblement dans le petit port d’Arkhaam, de la pêche et des fruits de l’océan. On y chante à loisir dans les pubs boisés de ce côté-ci de l’océan. Ce soir là, la pluie et l’orage accompagnent les pêcheurs forcés de noyer leurs gosiers dans l’écume de quelques bières brunes…

 

Albéric Winters a jeté l’ancre de son canot dans la baie d’Arkhaam. Il vient du nord où la saison hivernale, comme ici, a l’âpreté et l’aigreur du vieux vinaigre. Depuis le temps qu’il vogue dans le coin, Albéric s’est fait bon nombre d’amis parmi ses camarades de métier. Il chante, lui aussi, la convivialité d’Arkhaam. Tout se passe ainsi, d’ordinaire. Mais ce soir, après avoir laissé son canot « Le diable rouge » amarré au frêle ponton de bois, lorsqu’il parcourait sous la tourmente les venelles du petit port, Albéric avait bien senti une étrange différence, une indicible inquiétude l’avait envahi comme un mauvais présage. Les murs d’Arkhaam transpiraient le sang et la peur. Il n’y prêta guère attention car à la mauvaise saison l’esprit des hommes et en détresse. Le travail manque et cela les mine jusqu'au printemps. Alors, buvons et chantons, amis avant que le soleil ne perce le ciel assombri de son éperon de feu…

 

Minuit sonne à l’immense pendule en bois de chêne de la taverne des Trois Mousses. Et l’estaminet pris de frénésie se vida de ses occupants comme une bonne chopine de houblon. Y aurait t’il quelques coutumes qu’Albéric n’aurait pas comprise, quelques règles d’Arkhaam et de ses pauvres âmes ? Toujours est-il que le taulier s’empressait d’empiler tables et chaises comme l’unique rempart à un danger insondable. « Holà ! Tavernier ! Qu’on donc les bonnes gens d’Arkhaam pour fuir minuit comme les rats la montée des égouts ? » hurla Albéric enivré. « Comment donc ? Personne ne t’a parlé du boucher d’Arkhaam ? demanda le tavernier d’une voix étranglée.

 

« Le boucher d’Arkhaam, gens de bonne tranquillité, fuyez-le loin et avec prudence. Le boucher d’Arkhaam, gens de bonne tranquillité, lorsqu’il vous tient entre les lames affutées de ses poignards jumeaux, c’est au diable que vous rendrez votre âme. »

 

« Oh ! Foutaises que tout cela ! » maugréa le marin aviné. Et de dépit éthylique, il prit son grand imperméable, son bonnet et s’enfonça dans les rues tourmentées de la cité. Il ne pensait déjà plus qu’à la bouteille de rhum qui l’attendait dans son canot. Au moment où il enjamba le tribord du « diable rouge » amarré, il entendit derrière lui à l’autre bout du ponton, le cri déchirant d’une femme. Il tourna la tête et aperçut dans le chaos des éléments déchaînés, une pauvresse allongée sur le pavé mouillé à la merci d’une immense et sombre silhouette dont les deux bras se finissaient par de luisantes lames effilées.

 

« Le boucher d’Arkhaam, gens de bonne tranquillité, fuyez-le loin et avec prudence. Le boucher d’Arkhaam, gens de bonne tranquillité, lorsqu’il vous tient entre les lames affutées de ses poignards jumeaux, c’est au diable que vous rendrez votre âme. »

 

Le monstre s’apprêtait à faire une nouvelle victime. Albéric hurla son nom par-dessus le bastingage. Le corps imposant du boucher fit volte face, laissant sa victime s’enfuir à toutes jambes. Albéric mit en branle le moteur de son bateau, libéra les amarres et le temps de saisir un crochet à glace, le monstre enjamba la frêle embarcation.

 

 

LE RECRUTEMENT

Il m’a donné rendez-vous dans ce « rade » aux allures de pub irlandais. Nous avons juste parlé au téléphone. Il m’a dit que c’était important, que ça me concernait moi, ma famille, mon boulot. Il m’a dit que personne sur cette terre n’était maître de son destin, que nous étions prévisibles et programmables.

 

Sur le moment, je me suis dit que j’avais à faire à un allumé mais lorsqu’il m’a décrit précisément ce que j’avais dîné ce soir là, les habits que je portais et même l’émission télévisée que je m’apprêtais à voir, j’ai pris peur. Prendre la peur : j’aime bien cette expression. Ce n’est pas la peur qui vous prend, c’est vous qui la saisissez comme unique refuge contre ce que vous ne comprenez pas. Je lui ai lancé que je ne marchais pas à la menace, que je n’avais pas peur des maîtres chanteurs et je ne sais plus quelle idiotie qui l’a bien fait rire. Il m’a juste rétorqué : « Pensez ce que vous voulez car de toute façon vous pensez mal. Comme les autres. »

 

Pour l’instant, ce que je sais, c’est que mon étrange contact ne connaît pas la ponctualité. Presque une heure que j’attends dans ce taudis qui se fait appeler « le serpent balinais ».Je n’ai pas pour habitude de fréquenter les comptoirs le soir. Je suis plutôt un type rangé et tranquille. J’ai même menti à ma femme pour prétexter ma sortie. Moi, mentir après quinze ans de vie commune sans une ombre au tableau, sans une rature sur le cahier de notre amour ! Connerie ! La peur… Voilà ce que la peur est capable de faire… J’aurais du l’envoyer se faire voir ailleurs à ce type. Lui et ses dons de voyance… Et tout autour, ça parle, ça drague, ça veut paraître pour faire disparaître son angoisse du lendemain. Quelle vitrine ! Le désespoir en habit du soir aligné devant un comptoir usé par les coups de torchon du patron en noir. Je déteste cette ambiance. Je hais ces atmosphères enfumées par la cigarette et la mauvaise haleine.

 

« Désolé de vous avoir infligé cet endroit et mon retard ! » Une voix derrière moi. Je déteste me faire surprendre par derrière. On a toujours l’impression d’avoir un temps de retard. « Pas autant que moi, dis-je en me retournant. » L’homme portait un imperméable de facture sombre et un borsalino qui ombrageait son visage aux traits anguleux et sévères.

« Je voulais être certain de choisir un lieu au hasard ! » me répondit-il.

« Qu’est-ce que vous me voulez ? Si ça se trouve, c’est un coup monté tout ça. Tout est un coup monté et vous n’êtes qu’un pitoyable maître chanteur, bon qu’à terroriser les honnêtes gens ! » avais-je lancé sans réfléchir. Je me disais que s’il cachait sous son manteau un flingue, je venais de lui donner une excellente raison de s’en servir. Mais non, sans mot dire l’homme se leva et me proposa de changer de crèmerie et de choisir mon lieu. Mais avant, il m’a instamment demandé de bien observer les gens qui se tenaient au comptoir. Sur le moment, je trouvais cela bien surprenant. Mais je compris un peu plus tard qu’il y a des individus avec lesquels, il ne vaut mieux pas plaisanter.

 

Un peu plus tard, nous nous retrouvâmes dans un établissement un peu plus à mon goût, plus lumineux et fréquenté. Comme ça, me disais-je, si quelques velléités d’enlèvement prenaient à mon étrange accompagnateur, la tâche lui serait plus difficile. Quelle naïveté ! « J’espère que je ne me suis pas déplacé pour rien ? » Qu’est-ce qu’on peut être médiocre quand la peur vous tient. Quelle répartie minable ! On tremble, alors on cherche des mots d’une pauvreté de sens qui vous trahissent sur votre véritable condition psychologique. Vous vous faites dans le froc mais vous n’osez pas l’avouer. Déjà, le dire, le prononcer, l’avouer… « J’ai peur ! J’ai peur ! J’ai peur ! ». C’est autre chose. Quand on a peur, on peut aussi soulever des montagnes. Ca s’est déjà vu, non ? Un type prend peur et il sauve presque le monde entier par pure réaction, par pur instinct. « J’ai peur et je vous emmerde ! ». Ces mots là étaient sortis de ma bouche sans avoir pu les contrôler un instant. Mon accompagnateur, haussa légèrement la tête, comme un peu surpris et sans se démonter m’avoua que j’étais sur la bonne voie. Puis il m’invita à vérifier que les personnes au comptoir étaient bien différentes du « serpent balinais ».C’est sûr, pensais-je, c’est autre chose qu’un ramassis d’alcooliques et de putes.

Alors, il me demanda d’observer le couple qui se trouvait à l’autre extrémité. La femme gifla l’homme et déclencha ainsi une dispute. De la porte de service, deux hommes vinrent saisir discrètement le troisième et l’emmenèrent vers la même porte. La femme, elle, vida tranquille son verre de Brandy cul sec et prit la porte d’entrée comme si rien ne s’était passé. En balayant du regard, les clients du bar, je constatais que personne n’avait été témoin de cet « enlèvement » dont la femme était sans doute complice.

« Elle travaille pour vous, c’est ça ? Et les deux autres aussi, c’est ça ? » Demandais-je inquiet.

« Et le troisième, bientôt, aussi… » me répondit-il sûr de lui.

« Comprends pas… » Balbutiai-je.

« Voyez-vous cher monsieur, c’est ainsi que nous procédons au recrutement ! »

 

Aujourd’hui, je mène une double vie. Jamais je n’aurai pu imaginer vivre cette existence là. Moi qui n’ai jamais aimé les bars. Moi, un gars trop tranquille. Bien rangé. Trop bien rangé donc au-dessus de tout soupçon. C’est pour ça que j’ai fais l’objet d’un recrutement très particulier. Quand à la peur, c’est étrange, je n’en ai plus ou presque, seulement lorsque je procède à un recrutement. J’ai peur de la réponse d’autrui. Si c’est non… Bon,… Dommage…



Toute utilisation ou reproduction interdite sans l'autorisation de l'auteur. Textes déposés à la S.A.C.D.

 


 

Publié dans Nouvelles