LE PROCES AU CLAIR DE LUNE

Publié le par Gianmarco Toto

Guillen est accusée d'avoir kidnappé Dame Lune. C'est le jour de son procès qui se tiendra dans les profondeurs d'une caverne. A la présidence du tribunal, Le Bouc noir. L'accusation sera représentée par la chauve-souris et la défense par le loup. Le "Procès au clair de lune" est une pièce de théâtre qui mêle poésie, humour et éloquence.

texte et illustrations de l'auteur


(L’action se situe dans une caverne où un tribunal de fortune a été mis en place.)

NARRATEUR : - Le soir tombe sur le pays de Lurra et la nuit imperturbable installe sa livrée d'ébène sur la campagne endormie. Tous le peuple nocturne est dans l'attente du procès de Guillén, le lamin accusé d'avoir décroché dame lune. Le tribunal est installé dans le ventre d'une caverne afin que l'instruction reste confidentielle. Dans quelques instants Guillén sera jugé et l'assistance, déjà présente, emplit de son murmure soutenu la voûte terrestre comme un vent de calomnies. Mesdames et messieurs, la cour !  Voici le bouc noir, président et juge de son état, il mènera l'instruction à son terme jusqu'à ce que le verdict s'en suive. Il est suivi de son greffier, le chat noir qui, grand adorateur de la lune, griffera sur son livre, les moindres événements du procès. L'accusation est représentée par la chauve-souris qui a juré la perte de ceux qui sèment le désordre et dont le caractère obstiné mènera tambour battant la plaidoirie. La défense désignée d'office par le tribunal est assurée par le loup, compagnon de l'astre immaculé et persuadé de l'innocence de son client. Quant à Guillén, accusé de tout et de rien, il erre, son âme en peine et offerte aux arguments d'une cour hétéroclite. Pour uniques jurés, les pierres et l'écho de cette caverne.

LE BOUC : - Premier jour d'instruction sur l'affaire Guillén : la cour déclare le procès ouvert et se réserve le droit de le suspendre le moment venu et au lever du jour. Greffier, veuillez exposer les divers motifs d'accusation à l'encontre du prévenu et faites vite j'ai une kermesse pastorale à l'aube.

LE CHAT NOIR : - Bien excellence ! (à Guillén) Accusé, levez-vous ! Vous déclarez vous mettre à disposition du tribunal ci-présent, de répondre à toutes ses questions et dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. Dites je le jure !

GUILLEN : - Je le jure si de jurer est encore possible dans la nuit.

LE BOUC : - Guillén, veuillez-vous en tenir au strict nécessaire je vous prie et éviter des commentaires superflus. Poursuivez greffier !

LE CHAT NOIR : - Guillén ! Lamin de son identité, vous êtes accusé de rapt envers dame lune et par ce fait, de l'avoir décroché. Parvenu à vos fins, vous la retenez captive de l'autre côté de la voix lactée. Qu'avez- vous à dire pour votre défense ?

 

(Silence)

 

LE BOUC: - Accusé, répondez !

GUILLEN : - Si j'avais pu décrocher la lune, je l'aurais gardé pour éclairer vos âmes et mettre à jour votre méchanceté et la futilité de vos existences.

LE BOUC : - Vous niez en bloc et injuriez cette cour ? La parole est à l'accusation.

LA CHAUVE SOURIS : - Je vous remercie excellence et tâcherais de résoudre cette affaire avec le sérieux qui me caractérise. (À Guillén) Accusé, vous niez avoir volontairement kidnappé dame Lune, vous niez l'avoir caché parmi les constellations de la voix lactée, vous niez avoir menacé dame Nuit de ne plus retrouver sa compagne si elle n'exécutait pas vos souhaits à la lettre...

LE LOUP : - Objection, votre honneur ! L'avocat de la défense se permet d'anticiper le témoignage de dame Nuit avant que celle-ci ne soit complètement présente.

LA CHAUVE SOURIS : - Votre honneur, dois-je rappeler à la défense que tous les éléments contenus dans le dossier doivent faire l'objet d'un éclaircissement inévitable.

LE BOUC : - Objection accordée ! L'accusation attendra la tombée de la nuit ! C’est le moindre respect qui est du aux témoins qui viendront à la barre. Poursuivez maître !

LE CHAT NOIR : - (tout bas au juge) Votre honneur, la nuit est bientôt noire, nous pourrons l'appeler à témoigner mais pour l'instant il n'y a que l'ombre que nous pouvons écouter.

LA CHAUVE SOURIS : - Alors accusé, je vous ai posé une question, nous attendons votre réponse !chauve souris et lamin 2

GUILLEN : - Je n'ai rien à dire, mes mots se perdent dans la nuit...

LA CHAUVE SOURIS : - Garderez-vous le silence aussi lorsque,  je le rappelle à la cour, nous avons trouvé sur lui de la poussière d'étoile, preuve irréfutable de son voyage parmi les astres. Et qu’allait-il y faire dans les astres ?

GUILLEN : - Qu'avez-vous à répondre, accusé, pour votre défense ? (silence) (Au greffier) II est sourd, ma parole !

CHAUVE SOURIS : - Non, votre honneur, il est rêveur. Il n'y a que ceux qui ont approché la Lune qui restent rêveur. (à Guillén) Alors, répondez au juge et cessez de garder ce silence qui finira par être un aveu à nos yeux.

GUILLEN : - Ce silence, ce silence..., ce silence est le silence de mon infortune, c'est la barque de mon indifférence qui coulelamin sur sa barque imperturbable sur le ruisseau de mes rêves. Et si la nuit est le silence, alors les étoiles en sont les reflets et c'est pour apprendre à me taire que je me recouvre de poussière d'étoile. C'est pour apprendre à vous taire que la nuit vous cloue le bec pour vous éviter des paroles inutiles et des soupirs trop grands. Le silence, c'est le sommeil quand il est au fond, c'est le brouillard quand il est sur nous, c'est un aveu qui ne s'entend pas et un cri qui ne se voit pas. .Ce sont des mots aveugles qui nous éblouissent et nous laissent perdus dans l'immensité du ciel.

LA CHAUVE SOURIS : - (se retournant vers le juge) C'est un fou !

LE LOUP : - Ou un poète !

LE CHAT NOIR : - Votre honneur, nous devons poursuivre avec les témoins à la barre.

LE BOUC : - Bien, faite appeler le premier témoin à la barre !

LE CHAT NOIR : - J'appelle, le premier témoin à la barre !

LE NARRATEUR : - Du fond de la caverne avance l'Ombre, noire comme la nuit et souple comme le roseau. Elle se faufile jusqu'à la cour et là se pose sur une des parois de la grotte.

LE CHAT NOIR : - Veuillez décliner, à la cour, votre identité.

L'OMBRE : - Je suis l'ombre, la mère de la nuit, c'est moi qui donne la différence et qui fait naître l'obscurité.

LE BOUC : - Ombre.  Est t'il vrai, sauf votre respect, que les hommes ont parfois peur de vous ?

LA CHAUVE SOURIS : - (ricanant) Oui, c'est exact votre honneur. Cela m'a toujours amusé de voir que les hommes ont toujours eu peur de leur ombre. (Le juge, le greffier et la chauve souris rient de leur boutade)

L'OMBRE : - (Menaçante.) Et toi, chauve-souris, n'as-tu jamais craint ton ombre et te retournant pour la suivre, voir qu'elle n'est plus là, mais qu'elle serre lentement ton cou pou t'anéantir. Ne dit on pas que l'ombre de la mort plane sur nous ou bien qu'il existe bel et bien un royaume des ombres ?

LA CHAUVE SOURIS : - (visiblement terrifiée) Ce n'est pas à vous de poser des questions, c'est à la cour, veuillez vous écarter de moi, je vous prie.

LE BOUC : - L'accusation a raison, ombre, contentez-vous de nous éclairer. lamin sous l'ombre

L'OMBRE : - Comment le pourrais-je ?

(Rumeurs et rires dans l'assistance)

LE BOUC: - Silence ou je fais lever l'audience !

LE CHAT NOIR : - Votre honneur, est-ce que je note l'incident sur le registre ?

LE BOUC : - II n'est pas nécessaire, (à l'assistance) Nous poursuivons ! La parole est à la défense !

LE LOUP : - Ombre, je sais par "on dit" que...

LA CHAUVE SOURIS : - Objection ! Les "on dit" ne sont pas une valeur sûre et ne peuvent être qualifié de preuve !

LE BOUC : - Objection accordée ! Poursuivez maître !

LE LOUP : - Ombre, est-t' il vrai que tu as, plus d'une fois surpris Guillén se promenant au petit jour dans toi ?

L'OMBRE : - Dans l'ombre, oui, c'est exact, il y était sans doute à son aise. Souvent pour se cacher ou trouver une quelconque sérénité, les êtres viennent en moi et trouvent un repos obscur de l'âme ou une intimité. Sais-tu ce que c'est que l'intimité toi le loup qui parcours les monts, accompagné de ta horde ? L'intimité c'est l'univers du solitaire qui dans l'ombre, épure de toutes les couleurs, son image. Ainsi il laisse libre cours à toutes ses prières, tous ses secrets. Je connais des secrets !

LE BOUC : - Alors, peut-être, connais-tu le secret de Guillén ?ombre chat et bouc

L'OMBRE : - L'ombre ne connaît pas de mensonges, elle ne voile que des vérités pour mieux les mettre à jour, un jour, plus tard.

LA CHAUVE SOURIS : - Mensonges ! Tu caches quelque chose !

GUILLEN : - Elle ne cache rien, elle ne voile que la lumière. Elle me rafraîchit quand la tête est en feu. Elle protège du soleil quand celui-ci est meurtrier et te donne généreusement ce moment de repos que tu mérites après avoir cherché la lumière.

LA CHAUVE SOURIS : - Alors tu es la complice de Guillén !

LE LOUP : - Objection ! L'accusation profite de ce moment pour nuire à la liberté du témoin. On ne peut enfermer l'ombre et la mettre… à l’ombre. Elle est libre. La défense en a terminé avec le témoin.

LE BOUC : - Tu es libre Ombre, mais remercie la nuit de n'être pas une ombre chinoise car alors, tu serais une totale création. Notez greffier !

LE CHAT NOIR : - L'ombre est noire et sans mesure, elle n'est pas chinoise, elle est unique, sans la lune elle ne serait pas ombre de la nuit.

LE BOUC: - Témoin suivant !

LE CHAT NOIR : - La cour appelle le rôdeur !

LE BOUC : - Et la Nuit n'est toujours pas présente ?

LE CHAT NOIR : - Non votre honneur, elle n'est pas encore noire.

LA CHAUVE SOURIS : - (impatiente et n'ayant pas vu l'entrée discrète du rôdeur)

Alors ce rôdeur, toujours pas là ? Il rôde !?

LE RODEUR : - Non, maître, je suis ici, mais vous ne m'avez pas entendu. C'est

inévitable, un rôdeur doit rester silencieux.

LE BOUC : - Et bien, contentez-vous de répondre aux questions de la cour ! Greffier,

enregistrez sa déposition.

LE CHAT NOIR : - Déclinez votre identité.

LE RODEUR : - Je m'appelle rôdeur, j'erre à la nuit tombante dans l'obscurité avec

pour seule lanterne la rondeur de la lune.

LE CHAT NOIR : - Jurez-vous de dire toute la vérité et rien que la vérité ? Dites je le jure.

LE RODEUR : - Je le jure.

LE BOUC : - La parole est à l'accusation !

LA CHAUVE SOURIS : - Rôdeur, n'as-tu point remarqué un détail insolite, la nuit dernière, concernant l'accusé Guillén ?

LE RODEUR : - Je l'ai vu, en effet, la nuit passée, sous un peuplier, le nez aux étoiles et parlant à la lune.

LA CHAUVE SOURIS : - La cour prendra note que le prévenu était en discussion avec dame Lune l'autre nuit. Et que faisait-il en compagnie de la disparue ?

LE RODEUR : - II rêvait, le regard embué de larmes. Je ne pouvais entendre les mots qu'il prononçait mais ils devaient être doux et langoureux.

LA CHAUVE SOURIS : - Donc on peut supposer que Guillén essayait d'attirer la lune à soi, par un subterfuge verbal et poétique, et ainsi commettre son méfait en toute aisance...

LE LOUP : - Objection votre honneur ! L'accusation se permet des conclusions trop hâtives sans être sûre que le rôdeur ait réellement vu Guillén décrocher la lune.

LA CHAUVE SOURIS : - Votre honneur, je propose simplement une hypothèse à la cour puisque le rôdeur était présent à ce moment là.

LE BOUC : - Rôdeur, as-tu vu Guillén décrocher la lune et l'emporter avec lui dans la voie lactée ?

LE RODEUR : - Je n'ai vu votre honneur que ce que la nuit a bien voulu me laisser voir et mon rôle n'est pas d'observer mais de rôder. Si j'avais remarqué une quelconque disparition de la lune, la nuit totale et sombre m'aurait envahi et plongé dans l'obscurité. Il m'aurait été impossible de voir Guillén. Mais son regard se portait sur elle comme un amoureux sur la fenêtre éclairée de sa belle. Il avait l'air triste et ses paroles montaient en volutes blanches de buée.

LE BOUC : - Vous prétendez n'avoir donc rien vu étant là, pourtant unique témoin de la situation.

LA CHAUVE SOURIS : - II ment ! Cela se voit comme deux cornes sur un taureau !

LE BOUC : - (à la chauve-souris) Maître, surveillez vos propos, je vous prie...

LE LOUP : - Un rôdeur, cela ne se voit pas, cela se devine comme des mots à demi prononcés. Il est un être fait de murmures et de pas de velours.

LA CHAUVE SOURIS : - Mais qu'avez-vous fait alors la nuit passée ?

LE RODEUR : - J'ai laissé Guillén à sa solitude et j'ai poursuivi ma route car la nuit, sous la pleine lune, il faut laisser les âmes en peine se promener ou rêver car c'est ainsi qu'elles trouvent le remède à leur ennui. Moi, mon ennui c'est mon ouvrage. J'inquiète les paysans lorsque le poulailler se met à crier, je fais peur aux enfants derrière la fenêtre de leur chambre. Je rappelle ainsi à tous les mortels que la nuit n'est pas faite pour eux, sauf si leur âme s'ennuie. (Il sort)

LA CHAUVE SOURIS : - (Dépitée et en colère.) On devrait enfermer les rôdeurs de la terre, ils ne servent à rien, si ce n'est à effrayer les bonnes gens. Pouah ! Quel monde !

LE BOUC : - Notez, greffier !

LE CHAT NOIR : - Le poulailler crie, les enfants s'enfuient car le rôdeur s'ennuie. Quel programme ! Nous n'allons, peut être, jamais découvrir le coupable, votre honneur. Ou alors il serait possible que le rôdeur...

LE LOUP : - Ou toi peut-être, car le chat noir erre aussi toutes les nuits comme une âme en peine. On entend aussi miauler lamentablement ta personne sur les toits et tes griffes ont pu parfaitement lacérer darne lune comme tes ancêtres égyptiens , un papyrus tout blanc.

LE CHAT NOIR : - (effrayé) Non, non, ce n'est pas moi, j'aime la lune, j'aime la lune, elle m'éclaire la nuit, elle m'éclaire.

LE LOUP : - Si elle pouvait éclairer tes idées on n'en serait pas là !

LE BOUC : - Silence vous deux ! Greffier, annoncez les prochains témoins à la barre.

LE CHAT NOIR : - La comète est demandée à la barre, la comète !

(Tout à coup un éclair et une grande lumière envahit la caverne)

LA CHAUVE SOURIS : - Ciel ! La lumière de Dieu !

LE LOUP : - Non, c'est sa clémence !

LE CHAT NOIR : - Pitié, mes poils vont roussir !

LE BOUC : - Silence ou je fais lever l'audience ! Mais quelle est cette lueur ?

 

(Tous les protagonistes s’immobilisent comme pétrifiés. Seul Guillén reste animé.)

 

GUILLEN : - C'est elle, je l'attendais, c'est elle je l'ai toujours attendu, mon étoile, ma bonne étoile !

LA COMETE : - (Accompagnée d’une grande lumière blanche) Guillén, mon bon Guillén, que fais-tu ici et où sont tes amis ?

GUILLEN : - Je suis seul, mon étoile, je suis seul et dans un autre monde, je ne suis ni ici, ni ailleurs...

LA COMETE : - J'ai quitté la voie lactée. A l'instant même toutes les galaxies et les nébuleuses cherchent notre compagne dame Lune, mais en vain. Elle a disparu.

GUILLEN : - Je suis innocent et pourtant coupable à la fois de sa disparition, tu le sais, toi, tu l'as vu...

LA COMETE : - Oui, Guillén, j'ai tout vu, mais je ne puis rien pour toi, c'est toi qui doit prouver ton innocence, c'est toi qui doit redonner sa forme à la lune en nettoyant ton âme de toutes ces tristes pensées. Adieu, Guillén, je ne peux rester plus longtemps, nous te surveillons de l'espace. J'ai figé temporairement ton tribunal afin qu'il n'entende pas cette discussion. Dès mon départ tout redeviendra comme avant, (la lumière disparaît)

GUILLEN : - Mon étoile ! Mon étoile ! Reviens, j'ai besoin de ton aide !

LA CHAUVE SOURIS : - Hein ! Tu as appelé ton étoile, il n'y a pas d'étoile ici...

LE BOUC : - Que s'est-il passé ? Il règne en moi comme une absence ?

LE CHAT NOIR : - II est vrai, comme si le temps était figé et tout à coup retrouvait son chemin. Mon registre, n'a point d'écriture ni de griffures, rien n'y est écrit...

LE LOUP : - C'est le temps qui passe pour nous prévenir de notre retard, c'est le temps qui joue pour se jouer de nous, c'est le temps qui va pour s'en aller plus vite, c'est le temps cheveux blancs et rides du visage, c'est le temps qui nous construit et qui un jour nous ruinera, tous !

LE BOUC : - (au loup) Allons, maître, reprenez-vous, vous délirez !

LA CHAUVE SOURIS : - (trépignant sur place) Allons, dépêchons-nous, le temps passe et nous n'avons toujours pas prouvé la culpabilité de ce lamin délinquant. Des témoins, dormez-moi des témoins ! !

LE CHAT NOIR : - Votre honneur je sens comme une présence qui me dresse le poil et me fait sortir les griffes !

LE BOUC : - Que veux-tu dire ?

LE CHAT NOIR : - Je connais cette odeur de soufre, elle me rappelle une sorte de cérémonie que mes aïeux appelaient sabbat...

LE BOUC : - Alors, les prochains témoins sont...?

LA CHAUVE SOURIS : - Je n'ose y penser... !

LE LOUP : - Je suis terrifié...

LE BELIER, LE CHAT NOIR, LE LOUP ET LA CHAUVE SOURIS : - (ensemble avec effroi) Les sorcières !

 

(Deux sorcières entrent en dansant une valse grotesque.)


LE BOUC : - Silence ! Quelle est cette mascarade ?! Silence ou je fais lever l'audience ! Greffier, faites quelque chose, ne les laissez pas s'approcher !

LE CHAT NOIR : - Que voulez-vous que je fasse ? Quand elles sont là, le chat noir est impuissant !

SORCIERE 1 : - Est-ce ce vaste tribunal de crapauds qui nous a convoqué...?

SORCIERE 2 : - ...Ou alors c'est une nouvelle forme de sabbat inconnu jusqu'alors, chère sœur,...

LA CHAUVE SOURIS : - Silence, harpies ! Si vous ne portez pas plus de respect à notre cour, il vous en cuira !

SORCIERE 1 : - Tais-toi, vulgaire chauve-souris ! Nous n'avons que faire de tes menaces, mais de tes ailes broyées, nous en faisons de la poudre qui nous sert d'élixir d'amour...

LA CHAUVE SOURIS : - Non, ne m'approchez pas, allez-vous en, allez-vous en ! ! !

LE BOUC : - Il suffit ! Cette plaisanterie a assez duré !

 

(A ces mots les sorcières se prosternent aux pieds du bouc.)

 

LE BOUC : (Flatté.) C'est amusant qu'est ce qui leur prend ?.

LE LOUP : - La créature qu'elles vénèrent lors de leur cérémonie prend en général l'apparence d'un bouc ou d'un bélier, votre honneur.

LE BOUC : - Surprenant ! Et quelle est donc cette créature qu'elles adorent avec tant de zèle ?

LE LOUP : - (Cynique) On prétend que c’est le diable en personne, votre honneur !

LE CHAT NOIR : - J'en suis tout tremblant !

LE BELIER : - (ennuyé) Bien,...heu,...Relevez-vous je vous prie !

SORCIERE 1 : - Tes désirs sont des ordres, ô, vénéré maître !

SORCIERE 2 : - Que pouvons-nous faire pour servir sa grande noirceur ?
LE BOUC : - Répondre à mes questions ! Déclinez votre identité !

SORCIERE 1 : - Nous sommes sorcières de notre état...

SORCIERE 2 : - ... Et tous les soirs nous allons au sabbat...

SORCIERE 1 : -... Nous sommes d'immondes sorginak...

SORCIERE 2 : -...Et tous les soirs, nous dansons pour toi...

 

(Elles répètent encore une fois les mêmes mots tout en dansant)

 

LE BOUC : - Silence ! (montrant Guillen) Connaissez-vous ce lamin ?

SORCIERE 1 : - Nous en connaissons tellement, maître que...

SORCIERE 2 : - ...à moins que nous ne l'ayons déjà aperçu au col de Roncevaux...

SORCIERE 1 : - ...ou à la caverne de zugarramurdi...

SORCIERE 2 : -... ou aux grottes de Sare...

SORCIERE 1 : -...Tu dis n'importe quoi, nous l'avons aperçu dans la tour des sorcières.

SORCIERE 2 : - Mais non, je sais, dans le chaudron du dernier sabbat...

SORCIERE 1 : - Foutaises ! Dans tes culottes, oui !

SORCIERE 2 : - Et toi dans ta barbe, vieux rat !

SORCIERE 1 : - Et toi sur ton bûcher vieux tas !

SORCIERE 2 : - Vielle peau ! Attend que je t'attrape... (L’une court après l'autre et vice versa)

LE BOUC : - Vous allez vous taire à la fin !

LES SORCIERES : - (ensemble) Nos excuses, ô, maître !

LE BOUC : - Alors vous l'avez déjà vu oui ou non ?

SORCIERE 1 : - A vrai dire, nous en voyons tellement et tous les jours....

SORCIERE 2 : - ...Que nous serions incapables de dire si nous l'avons aperçu à tel ou tel endroit...

LE LOUP : - Savez-vous si les laminak ont l'habitude de décrocher la lune ?

SORCIERE 1 : - Question étrange ! De mémoire de sorcière, j'ai vu les laminak faire toutes sortes de tours...

SORCIERE 2 : - ...Mais à ma connaissance, je n'ai jamais vu de lamin décrocher la lune...

LE LOUP : - Votre honneur, sauf votre respect, cela fait presque toute la nuit que nous cherchons à accuser Guillén qui à mes yeux reste innocent...

LA CHAUVE SOURIS : - Objection, votre honneur ! L'avocat de la défense se permet des conclusions hâtives, nous n'avons pas terminé d'interroger tous les témoins !

LE LOUP : - Comment peux-tu, toi, chauve-souris, te permettre d'assouvir ta soif exacerbée de justice à tel point qu’elle est un échafaud où la tête de tous les innocents de ce pays risquent de rouler impitoyablement ? As-tu toi même, parcourant le ciel de la nuit, déjà aperçu une frêle créature décrocher l'astre des millions de fois plus gros que lui ? Vas-tu brûler toutes les sorcières de ce pays et jeter leurs cendres au firmament pour voir si cette poussière deviendra étoile ? Vas-tu secouer, de tes ailes élastiques, toutes les montagnes de Navarre ? Je sais quel motif pressant te fait agir de la sorte, je connais les mauvaise fées qui te guident ! Elles s'appellent cupidité et gloire !

LA CHAUVE SOURIS : - Votre honneur, c'est une atteinte diffamatoire à ma personne ! Je demande réparation et que l'avocat de la défense soit renvoyé de la cour !

LE CHAT NOIR : - Que fait-on votre honneur ? La situation est très critique.

LE BOUC : - Que les sorcières sortent, nous n'avons plus besoin de leur témoignage !

 

(Les sorcières disparaissent)

 

Je demande à la défense et à l'accusation d'éviter ce genre de discussion, cela entrave la bonne marche de la procédure. Poursuivez greffier !

LE CHAT NOIR : - Nous n'avons plus de témoins, votre honneur !

LE BOUC : - Et pourquoi ?

LE CHAT NOIR : - Le jour se lève ! (toute la cour répète avec surprise cette phrase)

GUILLEN : - Le jour se lève et moi, je rejoins l'éternité. Ici se termine ma vie de lamin, car avec le jour disparaissent mes espérances. Et le silence de la lune reste une accusation. Je suis las, je voudrais partir, sur d’autres astres, pourquoi pas. M'en aller, sous mon bras des sacs plein d'étoiles et de poudre de soleil.

LE LOUP : - Votre honneur, Guillén vient de me donner une idée, si le jour se lève cela veut dire que le soleil va apparaître ?

LE BOUC : - Précisez, je vous prie !

LA CHAUVE SOURIS : - Oui, précisez, précisez !

LE LOUP : - Et bien, s'il y a bien quelqu'un qui connaît mieux que personne dame Lune, n'est-ce pas le soleil ?

LE BOUC : - Ingénieux, en effet. Greffier quel est votre avis ! ?

LE CHAT NOIR : - Un peu de soleil pour m'étirer le corps et chauffer le poil, pourquoi pas !

LE BOUC : - Et vous, chauve-souris, votre avis ?

CHAUVE SOURIS : - Ah, moi, je ne le supporte pas. Le soleil m'incommode. Je suis sûr que la défense le fait exprès pour m'humilier, c'est un complot !

LE LOUP : - L'humiliation de cette cour c'est toi. Un témoin supplémentaire, comme le soleil, et qui fera toute la clarté de cette affaire, votre honneur, c'est notre dernière chance !

LE BOUC : - (après un temps de silence) Requête accordée. Fait entrer le témoin soleil !

LE CHAT NOIR : - J'appelle le soleil à la barre.

 

(Une grande lueur orangée pénètre dans la caverne et éclaire toute la cour, le soleil fait son apparition)

 

LE SOLEIL : - Qui ose me déranger au petit matin ?

LE BOUC : - Soleil, nous t'avons convoqué pour éclaircir une affaire importante. L'accusé Guillén, ici présent, est soupçonné d'avoir décroché la lune et de l'avoir fait disparaître. Tous les témoignages que nous avons entendus jusqu'à présent, ne nous ont été d'aucune utilité.

LE SOLEIL : - La lune ? La lune a disparu ? (le soleil pousse un énorme rire)

LA CHAUVE SOURIS : - Pourquoi rit-il bêtement ? Il me fait mal aux yeux !

LE BOUC : - Soleil, qu'est-ce qui vous prend ?

LE SOLEIL : - II me prend que je viens d'entendre la plus belle ânerie que je n’avais ouïe depuis fort longtemps.

LE BOUC : - Précisez !

LA CHAUVE SOURIS : - Oui, précisez, précisez !

LE SOLEIL : - Apprenez, stupides animaux, que la lune disparaît une fois par mois. Elle devient lune noire et profite, lors de ce jour de congé, pour venir me rendre visite. Nous avons fort agréablement conversé toute la nuit et nous nous sommes quittés à l’aube.

LE BOUC: - C'était donc ça ?

LA CHAUVE SOURIS : - J'en reste tout pantois !

LE CHAT NOIR : - Et moi tout flagada !

LE LOUP : - A la bonne heure, Guillén, tu es libre, plus personne ne t'accusera !

GUILLEN : - Savez-vous quelle est ma seule déception dans cette affaire ? C'est de n'avoir pu rencontrer Dame Lune comme le soleil et quelque fois je rêve que je suis un soleil et que je dîne, une fois par mois, à ses côtés.

LE SOLEIL : - La lune est à tout le monde, Guillén, tu dois en profiter comme les autres. Mais je lui demanderais de te faire monter pour un croissant au petit déjeuner, peut être. Là, tu pourras t'asseoir et discuter avec elle.

 

(La caverne se vide de ses occupants et l’obscurité revient.)

(Noir.)

 

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