LE BEL OISEAU ET LE GRAND CAPITAINE

 

Tableau 1 :

 

En mer, un beau voilier. Sur le pont, un grand capitaine laisse son regard se perdre à l'horizon.

 

Un matelot : Nous nous rapprochons des côtes, grand capitaine. Elles ne sont plus qu'à quelques milles à présent.

Capitaine : Vous les longerez un temps mais ne vous approchez pas trop près.

Un matelot : (à part à un autre) Ca fait combien de temps que nous n'avons  pas touché terre ?

Un autre : (Même jeu) Au moins deux mois... Ou trois... Je ne sais plus tellement ça fait longtemps...

Un matelot : Il exagère le capitaine... Il ne pense pas à nous... Si lui ne veut pas toucher le plancher des vaches qu'il reste à bord, mais qu'il nous laisse, au moins, nous dégourdir les jambes...

L'autre : Ouais ! Tu as raison. Il exagère. Mais parle plus bas, s'il nous entendait...

Tu connais ses colères...

Un matelot : Oh, oui ! Je les connais. C'est un homme tellement déçu par l'existence. Et puis, tiens, regarde-le, là, comme ça, immobile, l'œil froid sur l'horizon... Quand je le vois, comme ça, j'ai un mauvais pressentiment... Je sens le mauvais vent tourner, le coup de piaule* se pointer.

L'autre : Ouais !... Quand il est comme ça... Il ne dit rien, pendant des heures... A quoi pense t'il ?

Un matelot : A quoi, peut bien penser un grand capitaine en colère ?

 

Sur le bord du navire, non  loin, du capitaine, vient se poser un bel oiseau.

Le capitaine n'a rien vu. Il rumine quelques mots incompréhensibles.

 

Capitaine : Plus jamais...Plus jamais... La terre et ses maudits...

L'oiseau : Il ne faut jamais dire jamais.

Capitaine : Qui a parlé ?

L'oiseau : Moi.

Capitaine : (emporté) Qui, moi ? Montre-toi ! Allez, couard, viens donc me le dire en face, si tu l'oses.

L'oiseau : Je suis déjà en face de toi. Mais toi, tu ne vois rien. Tu ne vois plus rien depuis trop longtemps.

Capitaine : Quoi ? C'est toi, bel oiseau,  qui parle ?

L'oiseau : Enfin, tu comprends ?! C'est un bon début...

Capitaine : Un oiseau qui parle ? Est-ce magie ou folie ?

L'oiseau : Ni l'une, ni l'autre. Tu es en parfaite santé mentale. Par contre, je n'en dirai pas tout autant de tes sentiments fort émoussés depuis que tu as quitté la terre des hommes.

Capitaine : (D'un ton amer) La terre des hommes ? Pfft ! Quelle importance ! Je l'ai quitté pour ne plus supporter leurs mauvaises actions, leur mauvaise foi et leur manque de respect.

L'oiseau : Je sais...

Capitaine : Qu'est-ce que tu sais, toi qui vole libre, au-dessus de mes chagrins, comme le vent ?

L'oiseau : Je sais que tu as quitté le monde des hommes parce que tu ne tolérais plus leurs comportements, les abus qu'ils commettent, leur peu de respect à l'égard de la planète...
Capitaine : Et comment sais-tu cela, toi qui me parle et que je n'ai jamais vu ?

L'oiseau : La nature est silencieuse mais elle n'est pas aveugle, grand capitaine. J'ai été désigné pour être ton assistant, ton guide, celui qui t'accompagnera pour dire aux autres...

Capitaine : Dire quoi ? Ils sont sourds et n'entendent rien. Trop longtemps, j'ai essayé.

L'oiseau : (avec sévérité) Partir ? Fuir, tu veux dire. Tu as préféré te cacher dans les océans plutôt que d'affronter le problème. Quel grand capitaine ! (Se calmant) Laissons de côté le passé et voyons la raison de ma venue. Tu dois me suivre.

Capitaine : Pour quoi faire ?

L'oiseau : Pour leur parler. Ils sont prêts maintenant.

Capitaine : Ils ne m'écouteront pas.

L'oiseau : Viens, je te dis. Qui ne tente rien n'a rien ! Nous remonterons dans les terres par l'embouchure du fleuve et là nous n'aurons pas beaucoup à attendre pour repérer les premiers signes.

Capitaine : Je te suis. Mais au moindre entêtement ou refus de leur part, je fais demi-tour et tu n'entendras plus parler de moi.

L'oiseau : Allez, cesse de polémiquer et viens, je te dis. Les hommes des terres entendront tes conseils.

Capitaine : (à la cantonade) Timonier ! La barre à gauche toute ! Suivez ce bel oiseau. Nous retournons vers les terres !

Le matelot : (à part à un autre)  Nous retournons vers les terres ? Tu entends ça ? Qu'est-ce qu'il lui prend ?

Le matelot : (même jeu) Si j'ai entendu ? Nous allons pouvoir enfin nous offrir une sieste au pied d'un arbre.

Le matelot : Sur de l'herbe bien grasse... En avant toute ! La barre à gauche ! Cap sur le plancher des vaches !

 

 

Tableau 2 :

 

Quelques jours de mer plus tard, le navire, son grand capitaine et l'équipage arrivent en vue de l'embouchure du grand fleuve.

 

Un matelot : Terre ! Terre !

Un autre : Oh, j'en ai presque la larme à l'œil !

Un autre : Moi, c'est déjà fait. Je craque ! (Il pleure)

Le bel oiseau : Alors, grand capitaine, pas trop d'amertume ?

Capitaine : Juste un mauvais goût dans la bouche et une très grande envie de faire vent de dos.

L'oiseau : Avant de jouer les fils de l'air, que vois-tu ?

Capitaine : Je vois la terre que j'ai quittée, jadis. Il y a plus de constructions qu'auparavant. Envie insatiable de s'étendre, de s'installer, de modifier, de dénaturer. Je les ai en horreur.

L'oiseau : La colère t'aveugle. Regarde bien l'embouchure du fleuve et dis-moi ce que tu vois.

Un matelot : Hé, capitaine ! C'est quoi cette couleur que le courant déverse dans les entrailles de la mer ?

L'oiseau : Ton matelot est plus vif que toi, grand capitaine.

Capitaine : Tais-toi volatile bavard et approchons-nous un peu plus. Un liquide saumâtre vient de plus loin en amont du fleuve...

L'oiseau : Et je sais d'où... J'ai déjà survolé ce coin là... Suis-moi...

 

Tableau 3 :

 

Un peu plus tard en amont de l'embouchure du fleuve.

 

Un matelot : Là, Capitaine, usine à tribord...

Un autre : Idiot. Ce n'est pas une usine qu'on cherche...

Un matelot : Ah, oui ? Et ce gros tuyau, là, qui se déverse dans les eaux, il vient de nulle part peut être ?

Capitaine : Les inconscients, ils ne comprennent toujours pas...

Un oiseau : Il faut leur expliquer pourquoi. Si tu n'expliques pas, ils ne comprennent pas.

 

(Voyant un gamin qui pêche en aval du tuyau d'écoulement de l'usine)

 

Capitaine : J'ai mieux comme stratégie. Une petite démonstration... Dirigez-vous vers cet enfant, allez, ...

 

(Deux matelots à part)

 

Un matelot : Je ne vois pas comment il va faire comprendre à cet abruti de chef d'entreprise que son tuyau est un véritable danger pour la nature.

Un autre : Laisse-le faire. Il a l'habitude des hommes. Toi, à force de scruter l'horizon tu ne comprends plus rien...

Le matelot : J'ai perdu l'habitude des femmes surtout...

Un autre : (Une bonne tape sur les épaules) Regardez-le, celui-là, faire le joli cœur...

 

(Prêt du garçon qui pêche les pieds dans l'eau)

 

Capitaine : Holà, petit, la pêche est bonne ?

Le gamin : Bof ! Ce n'est pas terrible, je fais de moins en moins de prise. Si ça continue, je descendrais plus en aval...

Capitaine : Je ne pense pas que ça changera quelque chose. Tu as vu l'eau dans laquelle tu pêches ?

Le gamin : Ben oui et alors ?

Capitaine : Sa couleur ne t'inquiète pas ?

Le gamin : Quoi le jus qui sort du tuyau, là ? Bah ! Ce n'est rien, ce n'est que de la teinture.

Capitaine : Et comment sais-tu cela, toi ?

Le gamin : Ben, c'est mon père qui me l'a dit !

Capitaine : Ton père ? Et qui et ton père pour avancer, si sûrement, une telle chose ?

Le gamin : Ben, c'est le directeur de l'entreprise, là !

Capitaine : Bien mon garçon ! Je suis désolé mais ce que je vais te montrer ne va pas te plaire. (Aux matelots) Holà, mes bourlingeurs*, prenez vos bois morts* et secouez-moi le fond de cette cuvette. On va montrer au petit que son père est soi un menteur, soi un inconscient.

L'oiseau : Vas-y doucement ce n'est qu'un enfant !

Capitaine : Tu as raison, mais n'oublie pas, bel oiseau : « petit poisson deviendra grand ». Si tu veux convaincre le père, faudra convaincre le fils...

Un matelot : (à part) Ca y est, voilà le vieux qui ramone du tonneau*... Faut secouer le potage à présent...

Un autre : Tais-toi et fait ce qu'il te dit si tu veux espérer revoir ta terre chérie...

Le matelot : Oh, oui, oui, ma chérie, ma chérie, ...

L'autre : Oh ! C'est pas vrai, t'es vraiment obsédé...

 

(Les matelots du grand capitaine secouent la surface et le fond du fleuve. C'est alors que plusieurs cadavres de poissons morts et déchets divers  émergent du bouillon)

 

Le gamin : - Qu'est-ce que ça veut dire ? Si mon père m'a menti, ça va chauffer...

Capitaine : - Allons mon garçon, ton père n'est pas un monstre, il est un homme tout simplement : sûr de lui au mépris des autres. Si tu le veux bien, nous allons le piéger ensemble mais sans colère... Allez, monte à bord, nous n'avons pas de temps à perdre...

Le gamin : - Moi ? Monter à bord ?

Un matelot : - Et bien, la bigaille*, qu'est-ce que tu attends ? C'est le pacha* qui invite...

Le gamin : - Chouette !

Un autre : - (à part) Alors-là si le vieux commence à faire monter des éléphants* à bord, moi, je démissionne...

Le matelot : - Ce n'est pas un éléphant, tête de morue, c'est un enfant !

Un autre : - (avec ironie) Non, c'est vrai ? Je l'avais pris pour une dinde !

Le matelot : - Oh, suffit, tu me saoules !!!

 

Tableau 4 :

 

Un peu plus tard chez le directeur de l'entreprise

 

Le directeur : Je vous remercie cher grand Capitaine de me ramener mon fils... Après ce que vous me dites avoir vu... Mais sait-on ce qui provoque cette mortalité de la... Comment dites-vous ?

Le capitaine : Faune et flore fluviale.

L'oiseau : (à part) Méfie-toi, je le soupçonne d'être parfaitement au courant et de mauvaise foi.

Le capitaine : (à part) Sans te vexer, j'avais senti venir l'oiseau de mauvais augure. Ne t'inquiètes pas, j'ai tout prévu...

Le gamin : Tu sais très bien ce qui a provoqué ça, papa ! Le tuyau d'écoulement des eaux usées de l'usine...

Le directeur : Allons fiston, je t'ai déjà expliqué que...

Le gamin : Tu m'as menti...

Le directeur : (avec autorité) Ne me parle pas sur ce ton, je te prie...

Le capitaine : Excusez votre fils, monsieur le directeur, mais il a toutes les raisons d'être en colère... (Au gamin) Tu peux lui montrer à présent...

L'enfant : (il retire ses chaussures) Vois mes pieds ! Tout noircis de ce liquide qui s'échappe de l'usine. Je ne sais même pas s'ils peuvent retrouver leur couleur d'origine. Tu es content à présent ?

Le directeur : (affolé) Oh, mon dieu, mon petit ! Je suis désolé, je ne voulais pas...Mais que faut-il faire pour le soigner ?

Le capitaine : Je me charge de tout cela, mais vous, de votre côté vous pourriez faire bien plus pour éviter le pire...

Le directeur : Tout ce que vous voudrez.

Le capitaine : Connaissez-vous le procédé de filtrage des baleines ?

Le directeur : Non, qu'est-ce que c'est ?

Le capitaine : Pour se nourrir la baleine possède dans sa mâchoire un filtre naturel : le fanon. Il laisse s'échapper l'eau de mer mais retient le plancton nourricier.

Le directeur : Je comprends. Vous me proposez de filtrer l'eau des écoulements de l'usine afin de retenir les souillures qui nuiraient au fleuve.

Le capitaine : Voilà qui est clair.

Le directeur : Comme l'eau du fleuve, demain. Du moins je l'espère. Et mon fils ?

Le capitaine : laissez-le-moi quelques temps. Nous prendrons soin de lui et puis un petit apprentissage en tant que mousse ne lui fera pas de mal. (Au gamin) Qu'en penses-tu ?

Le gamin : Génial ! Je vais devenir un vrai capitaine ?

Le capitaine : Nous verrons, nous verrons ! Allez, en route, moussaillon !

Le directeur : Et comptez sur moi pour le « fanon » de mon tuyau d'usine.

Le gamin : Bravo papa ! Je te promets de devenir un vrai matelot.

 

Tableau 5 :

 

Plus tard, toujours sur le fleuve

 

Un matelot : (à part) Qu'est-ce qui lui prend au vieux ? Le voilà qui joue à la nounou à présent ?

Un autre : C'est pas possible, ça. T'as toujours quelque chose à redire. Tu trouves toujours un truc qui ne tourne pas rond. C'est fatigant, mon gars !

Un matelot : Hé ! Ce n'est pas moi qui fais des choses bizarres, ici, c'est le vieux. Moi,...

Un autre : Oui, toi, toi, tu es le plus grand, le plus fort et le plus intelligent. N'empêche que le coup des pieds du gamin, peints au brou de noix, tu n'y aurais pas pensé...

Un matelot : (ironique) Ah ! Toi, tu y aurais pensé ?

Un autre : Peut être pas, mais moi, je ne suis pas en train de me plaindre toutes les cinq minutes comme une vieille comtesse...

Un matelot : (vexé et en colère) Qui c'est la vieille comtesse, là, hein ? Répète si tu es un homme ? Vas-y répète !

Le capitaine : Silence à bord ! Et scrutez le paysage au lieu de papoter comme des vieilles filles, vous deux ! 

Le matelot : Voilà, bravo, tu as gagné ! On s'est fait repérer avec tes jérémiades ! C'est aux fers que nous allons finir...

L'autre : Boucle-là, je vois quelque chose de pas normal droit devant...

Le matelot : C'est toi qui n'es pas normal, oui, quand je pense que... (L'autre lui met la main sur la bouche)

L'autre : Nappe de détritus à l'horizon capitaine, droit devant...

Le capitaine : (au gamin) Tiens fiston, regarde donc un peu dans cette longue vue et dis-moi ce que tu vois...

Le gamin : Des déchets, des bouteilles en plastique, des poches aussi et d'autres choses mais qu'on distingue mal à cette distance...

Le capitaine : Une fois en mer, toute cette pollution deviendra un véritable piège à dauphin. Je vais donner les consignes... (Il s'éloigne)

Le gamin : Qu'est-ce qu'il veut dire par « piège à dauphin » ?

L'oiseau : Les dauphins, certains autres mammifères ou ovipares comme les tortues luth sont, souvent, friands de méduses. Ils confondent des poches plastiques dans l'eau pour des méduses, les avalent et obstruent ainsi leurs estomacs avant d'en mourir.

Le gamin : Mais c'est injuste et stupide ! On ne peut pas laisser faire ça...

L'oiseau : Oh ! Nous le savons bien, nous qui vivons sur l'océan toute l'année.

Le gamin : On ne va pas rester là à rien faire. Il faut aller en ville pour en parler, pour leur dire...

L'oiseau : Oui, je le voudrai bien mais le grand Capitaine ne veut plus rencontrer les hommes de la cité. Ils les trouvent égoïstes et irrespectueux.

Le gamin : Et alors ? Ca n'empêche pas ! On peut changer ! Tout peut changer, non ? Regarde mon père et son usine ! Nous  l'avons convaincu, non ?

L'oiseau : Un seul homme, c'est simple mais une multitude... Jadis le capitaine a essayé. Il a été bafoué, tout le monde s'est moqué de lui ou l'a ignoré, alors...

Le gamin : Et bien, moi, j'irai leur dire. Si personne ne veut rien faire, j'irai et nous verrons. Je vais en toucher deux mots au capitaine. (Il s'éloigne)

L'oiseau : Et voilà. Si tu veux convaincre le grand, occupe-toi du petit... Courageux ce garçon. Il y a quand même de l'espoir... Attendons la suite... (Il s'éloigne)

Le matelot : (à un autre) Qu'est-ce qu'il a le gamin ?

Un autre : Il veut qu'on aille en ville.

Le matelot : Yes ! Enfin, enfin, je vais revoir la vraie vie ! Les magasins, les bistrots, les cinémas,... Une vie normale quoi !

Un autre : Oui et bien ne te réjouis pas trop vite. Je ne le sens pas ce plan là, moi.

Le matelot : Ah, tiens c'est toi qui râle à présent ! Faudrait savoir...

Un autre : Je ne râle pas. Je me méfie, c'est tout. On ne sait pas ce qu'on va y trouver en ville. Ca fait tellement longtemps qu'on a plus touché terre que...

Le matelot : (ironique) T'as toujours quelque chose à redire. Tu n'es jamais content !

Un autre : Oh, ça va, ne fais pas ta Jeannette* !

Le matelot : (vexé) Hein !? Qu'est-ce que tu as dit, là ? Hein !? Qui fait sa Jeannette, ici ? Hein !? Vas-y répète pour voir ?

 

Les deux matelots s'éloignent en se disputant

 

Tableau 6 :

 

En ville, sur les quais

 

Le matelot : Alors, tu es content à  présent ? Tu l'as retrouvé TA ville ! Pourquoi tu ne dis rien ?

L'autre : Je ne dis rien parce que j'ai peur d'ouvrir la bouche. Ca sent trop mauvais, ici. Et puis les gens sont tristes, ...

Le matelot : Gris, je dirais, ... Ils sont gris !

L'autre : Tirant même un peu sur le vert !

Le matelot : Et bien disons qu'ils sont vert de gris et comme ça tout le monde est content !

L'autre : Pas moi.

Le matelot : Quoi ?

L'autre : Pas moi.

Le matelot : Pas moi, quoi !

L'autre : Je ne suis pas content.

Le matelot : C'est vrai. Tu as l'air vert de rage... Si tu continues, tu vas finir par leur ressembler aux gens de la ville.

L'autre : Oh ! Ca va, ce n'est pas le moment de plaisanter. Vraiment pas.

Le matelot : Ouh ! L'autre ! Monsieur se faisait une fête de revenir en ville et maintenant que monsieur est mal bordé*,  faudrait se taire et ne plus plaisanter...

L'autre : Comment peux-tu plaisanter toi ? Ca sent mauvais ici, c'est bruyant et moche et les gens sont toujours énervés et pressés.

Le matelot : Et bien comme ça tu ne t'aviseras plus de critiquer le capitaine quand il ne veut pas retourner sur la terre ferme.

L'autre : D'ailleurs où est-ce qu'ils sont ceux là ? Ca fait belle lurette qu'ils sont partis trouver le maire de la ville. J'espère qu'ils ne vont pas s'éterniser.

 

 

Tableau 7 :

 

A la mairie

 

Le gamin : Bonjour, monsieur le secrétaire. Nous souhaiterions voir monsieur le maire.

Le secrétaire : Oui, oui, bonjour, oui. Veuillez remplir ce formulaire pour prendre un rendez-vous avec monsieur le maire. N'omettez pas d'y inscrire votre adresse postale, votre adresse email, votre numéro de fixe, votre numéro de portable, votre numéro de sécurité sociale, votre date de naissance et celles de vos parents, votre situation maritale, pacsée, divorcée, séparée, isolée, votre...

Le gamin : Excusez-moi monsieur le secrétaire mais c'est maintenant que nous voudrions voir monsieur le maire. Il en va de la survie de la planète...

Le secrétaire : Oui, oui, je vois, oui. Vous voulez déclarer un sinistre. Alors veuillez remplir ce formulaire en n'oubliant pas d'y spécifier la nature du sinistre. Avez-vous été victime d'un dégât des eaux, d'un incendie, d'une coulée de boue, d'une montée de lave, d'un glissement de terrain, d'un tremblement de terre, d'un ouragan, d'une tornade, d'un tsunami, d'une chute d'astéroïde, ... ?

L'oiseau : (à part au capitaine) Si tu veux savoir, je crois que c'est lui qui est sinistre. Fais quelque chose où on ne s'en sortira jamais...

Le capitaine : (au secrétaire) Excusez-moi, monsieur le secrétaire mais je crois que vous ne comprenez pas ce que vous demande cet enfant.

Le secrétaire : Pardon ? Ah, mais mille pardons, je suis habilité, certifié, qualifié, formé pour comprendre ce que l'on me demande car je note, j'inscris, je compulse, je consulte, j'enregistre,...

Le capitaine : Oui, mais vous parlez trop et vous n'écoutez rien...

Le secrétaire : (offusqué) Ah, pardon, mille pardons et encore mille pardons, je ne vous permets pas ! Et d'abord qui êtes vous, vous ! Hein ? Vous là, qui me prenez de haut, à moi, là ! Hein ?

Le capitaine : Je suis le capitaine du navire amarré depuis peu dans le port de cette ville.

Le secrétaire : (confus) Comment ? Le capitaine du nav... ? Ah ! Ah, bon ! Mais je ne savais pas ! Je ne suis pas au courant...

Le capitaine : Mais monsieur le maire, lui, si. Alors si vous ne voulez pas qu'il se fâche... Vous voyez ce que je veux dire... Allez donc lui dire que le grand capitaine, l'oiseau et l'enfant sont là pour le voir...

Le secrétaire : (très confus et gêné en sortant) Oh ! Je suis désolé, je ne savais pas. Personne ne m'a rien dit, vous comprenez. D'habitude je compulse, je consulte, j'enregistre, je note,...

Le capitaine : Oui, oui, allez, allez !

 

Le secrétaire sort

 

Le gamin : Merci capitaine. Sans toi je crois que je ne m'en serai jamais sorti.

L'oiseau : Drôle de volatile ce secrétaire. S'ils sont tous ainsi, je comprends que les informations mettent du temps à parvenir jusqu'au maire. On pourrait peut être leur apprendre le langage des signaux à l'entrée du port, ça y irait plus vite.

Le capitaine : Oui, et bien concentrons-nous car c'est à présent la partie la plus difficile qui nous attend : convaincre les autorités de l'imminence du danger.

 

 

Tableau 8 :

 

Dans le bureau du maire

 

Le maire : (toussant et se raclant la gorge très souvent) Ah ! Entrez, entrez, grand capitaine. Je ne vous attendais pas, hélas,  je suis très pris... (Il éternue et crache)

L'oiseau : Oui. Et bien ça on n'avait remarqué...

L'enfant : Tais-toi bel oiseau et laisse-le faire.

L'oiseau : C'est lui qu'il ne faut pas laisser faire. Si on l'écoutait, je serai déjà empaillé dans un musée quelconque, en souvenir posthume de ma race océane.

Le maire : Que me vaut l'honneur de votre visite ?  Et quel tableau que de voir votre superbe voilier amarré dans le port de notre bonne vieille cité !

L'oiseau : Ah, le prestige ! Toujours et encore le prestige ! Ce que ces humains peuvent manquer d'imagination parfois.

Le capitaine : Bientôt, ce joli tableau risque bien d'être terni, monsieur le maire, dans les années à venir.

Le maire : Terni ?!! Que me contez-vous là ? Est-ce possible ? Vous m'inquiétez...

Le gamin : Croyez-le monsieur le maire, j'étais avec lui et j'ai tout compris.

Le maire : Mais je te connais toi ! Tu es le fils du directeur de l'usine ! Et comment va ton papa ? Quelle fierté pour notre ville de voir, au petit matin, le soleil se lever sur tous ces travailleurs qui ne souffriront plus de la précarité sociale...

L'oiseau : Hou ! Qu'il m'énerve ! Si ça continue, je vais faire une chute de plumes !

Le gamin : Mais ils souffriront de quelque chose de bien plus grave, monsieur le maire, et contre lequel nous ne pourrons plus rien...

Le maire : Que me contez-vous là ! Quelle gravité pourrait ternir cette ville prospère que j'admire tous les jours depuis cette immense baie vitrée ? Voyez plutôt...

L'oiseau : (sarcastique) Je ne vois strictement rien tellement les gaz d'échappement automobile et industriel ont terni cette vitre. Un rideau de très bon goût, monsieur le maire...

Le maire : Qu'ose dire ce volatile versatile ?

Le capitaine : (Déployant sa longue vue) Tenez, monsieur le maire, vous allez y voir plus clair. Vous permettez que j'ouvre votre baie ? (Lui tendant la longue vue) A présent, regardez du côté du fleuve...

Le maire : (l'œil sur la longue vue) Et bien ? Que faudrait-il voir ? Je ne vois strictement rien.

L'oiseau : (en aparté au gamin) Ses lunettes... Ses lunettes sont aussi sales que sa baie...

Le gamin : (retirant et essuyant les lunettes du maire) Permettez, monsieur le maire, de cette façon vous y verrez plus clair...

Le maire : (un peu froissé) Plein d'initiatives cet enfant ! (L'œil sur la longue vue) Ah ! Ce voilier, ce voilier...

Le capitaine : (rajustant la visée) Heu ! Non, c'est du côté du fleuve qu'il faut regarder, monsieur le maire...

Le maire : Et bien quoi ? Oh ! Oh ! Que c'est beau, cette couleur noire des eaux du fleuve au crépuscule...

Le gamin : Sauf votre respect, nous sommes au matin, monsieur le maire.

Le maire : Ah ! Seigneur, suis-je bête, c'est vrai, il est à peine 10H30...

L'oiseau : Il m'enlève les mots de la bouche...

Le maire : Mais alors, quelle est cette mauvaise nappe à la surface du fleuve ?

Le gamin : Les eaux usées de l'usine de mon père...

Le maire : Comment ? Mais c'est un scandale ! Il faut absolument le prévenir où nous courrons tous à la catastrophe, ...Notre si beau fleuve...

Le gamin : C'est déjà fait monsieur le maire, rassurez-vous, il fait le nécessaire...

L'oiseau : Il applique le plan « fanons de baleine »...

Le maire : Le plan de quoi ?

Le capitaine : Ce serait trop long à vous expliquer... Voyez à présent du côté de votre baie...

Le maire : Oui, je sais, elle est très sale et j'attends toujours le laveur de carreaux...

Le capitaine : Non, je veux parler de la baie de votre ville, monsieur le maire.

Le maire : (L'œil sur la longue vue) Et bien quoi, qu'est-ce qu'elle a la baie ? Oh, doux Jésus ! Une île ! Une île a poussé dans la baie...

Le gamin : Ce n'est pas vraiment une île, monsieur le maire, mais une agglutination de déchets divers dont les propriétés sont parfois très mortelles pour la faune locale.

Le maire : Mais c'est abominable et la plage risque d'être polluée, souillée, salie...

L'oiseau : Adieu, jolie plage, adieu touristes, vacanciers, plagistes, ...  Bonjour faillite !

Le maire : Mais qui a fait ça ? Trouvons les responsables ? Jugeons-les ! Amendons-les !

Le capitaine : C'est la plupart de vos concitoyens, monsieur le maire, ils ne savent pas ou ne savent plus ce qu'il en coûte de ne pas respecter notre environnement. Nous devons leur parler, leur apprendre, les sensibiliser. Et attendez ! Ce n'est pas terminé ! Regardez votre ville dans la longue vue. Allez-y, n'ayez pas peur...

Le maire : N'ayez pas peur, n'ayez pas peur ! Après ce que je viens de découvrir...

Le gamin : Courage, monsieur le maire, il faut souvent faire face au pire pour envisager le meilleur...

Le maire : (pas rassuré) Très érudit ce petit... (L'œil sur la longue vue) Ah ! Là je ne vois rien... Tout à l'air de bien se passer, ma foi...

Le capitaine : En êtes vous certain ? Combien dénombrez-vous, par exemple, d'espaces verts ?

Le maire : Et bien, c'est-à-dire que...

Le gamin : Et de lieux de tris de nos déchets ? Il y en a t'il suffisamment ?

Le capitaine : Et les visages de vos concitoyens ? Regardez les visages de vos concitoyens ! Que voyez-vous monsieur le maire ? Des personnes qui s'affairent, qui travaillent, certes, oui ! Mais y a-t-il un sourire sur leurs lèvres ? Et leurs visages affichent-il une mine resplendissante de santé ? A présent sentez, monsieur le maire, humez donc l'air de votre ville... Vous toussez, vous crachez, monsieur le maire. Et cela ne vous inquiète pas ? Mais par contre, au creux de mon grand manteau de capitaine, il reste une brise marine que vous devriez sentir pour faire la différence...

 

Le grand Capitaine secoue son manteau et le bel oiseau bat des ailes.

 

Le maire : Oh, sainte vierge vous avez raison ! Nous devons agir au plus vite ! Ce n'est pas encore assez ! Acceptez-vous de nous aider, cher grand capitaine ?

Le capitaine : Hélas, monsieur le maire, je ne peux et dois reprendre le large car le bel oiseau, ici présent, m'a dit qu'en mer de chine et dans le golfe du Mexique et près des grands lacs du Nord, et plus loin encore il va falloir encore convaincre beaucoup de monde. Mais je reviendrais, un jour...

 

 

Tableau 9 :

 

De retour sur le port

 

L'oiseau : Je reviendrais un jour ? Je n'en crois pas mes yeux ! Toi, le grand capitaine fâché contre l'humanité, tu reviendras, un jour ? Et que nous vaut ce soudain changement d'avis ?

Le capitaine : A qui le devons-nous, devrais-tu dire, bel oiseau ?

L'oiseau : A qui ça donc ?

Le capitaine : (désignant le gamin) C'est à toi, moussaillon.

Le gamin : A moi ?

Le capitaine : A toi et tous ceux de ta génération qui, demain, devront aussi convaincre les autres pour un monde plus propre et préservé. Ma nouvelle conquête, mon nouveau voyage : encourager les enfants du monde à devenir de grands capitaines.

Le gamin : Vous pouvez compter sur moi grand capitaine. Hé capitaine ! A quoi je le saurai quand je serai grand capitaine, demain ?

Le capitaine : Lorsqu'un bel oiseau viendra te parler et que tu pourras le comprendre, alors il sera temps pour toi de devenir capitaine... 

Le gamin : Au revoir grand capitaine ! Au revoir bel oiseau !

L'oiseau : Au revoir et prends soin de toi !

Un matelot : (à un autre) Ben !?? Pourquoi tu pleures ?

L'autre : Je n'aime pas les adieux sur les quais du port. Ca me rend triste.

Un matelot : Oh, là, là ! Quelle goualiche* !

L'autre : Quoi ? Qu'est-ce que t'as dit ? C'est moi que tu traites de petite fille ? Hein ? Attends, tu vas voir ce que tu vas voir...

 

Et dans un bruit de cloches et de voiles qui claquent, le grand capitaine, son équipage et le bel oiseau prennent le large.

 

 

Fin

 

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jean-marc.toto@wanadoo.fr

 


* Coup de piaule = très fort coup de vent

* bourlingeurs = marins courageux et expérimentés

* Bois morts = avirons

* Ramone du tonneau = devient fou

* Bigaille = mousse et apprenti

* Pacha = nom affectueux donné au commandant du bateau par son équipage

* Éléphants = terriens, passagers, voyageurs invités à bord

* Jeannette = marin incompétent... un peu « fi fille »

* Mal bordé = de mauvaise humeur

* Goualiche = petite fille

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  • Gianmarco Toto
  • Homme
  • théâtre textes pièces de théâtre
  • Comédien, titulaire du diplôme d'état d'enseignement en théâtre et passionné des mots en liberté. "Les écrits restent. Les paroles s'envolent."

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