LA HONTE DE SALEM

Publié le par Gianmarco Toto

Le village de Salem accueille leur nouveau pasteur et sa famille. La présence de la nourrice de leurs enfants va très vite déranger les consciences puritaines des villageois. Tituba vient des Antilles et connaît de remèdes et des histoires qui fascinent les jeunes filles du village. A tel point que ces dernières vont les retourner contre la vieille femme et déclencher la plus incroyable et sordide histoire de sorcellerie qui a marqué les Etats-Unis à la fin du XVIIème siècle.

LA HONTE DE SALEM

PROLOGUE

(1693. Dans l'office du gouverneur Phips)

ANN : - Un tel secret est un poids trop difficile à porter. Voyez-vous, monsieur, plus de quatorze ans que ce serment noue ma langue au fond de la gorge...

PHIPS : - De quel serment parlez-vous, mademoiselle ?

ANN : - Ce serment que seules sont capables de faire des enfants. Ce serment à la vie, à la mort,... Croix de bois, croix de fer,... Un jeu de petites folles, inconscientes que l'enfer peut se trouver à notre porte, un beau matin...

PHIPS : - Précisez, mademoiselle, le peuple a qui vous voulez faire ces excuses publiques en a plus qu'assez des mystères et des étrangetés. Car nous parlons bien d'aveu, mademoiselle ?

ANN : - (Comme absente) Aveu ? Comme ce mot me semble joli, il résonne dans ma tête, comme une délivrance...

PHIPS : - Poursuivez.

ANN : - Oui, c'est cela, j'avoue. J'avoue avoir vu le village sombrer dans la disette et la démence après tous ces procès, toutes ces personnes mortes par notre faute, tous ces mensonges. Salem est devenu l'antichambre de l'enfer. Nous, mes amies et moi même, étions les sibylles du démon. Nous avons voulu goûter au vin du pouvoir, d'un pouvoir que nous ne pouvions plus contrôler. Je les entends, toutes les nuits qui m'appellent, les "Procter", "Rebecca Nurse"... (Elle tente de reprendre ses esprits) Oui, j'avoue avoir vu l'enfer brûler les maisons de Salem...

PHIPS : - Pourquoi voulez-vous porter à vous seule le fardeau d'une erreur de jeunesse ? Vos amies, toutes ces jeunes filles qui ont participé à cette supercherie ne sont-elles pas toutes aussi coupables que vous ? Et quand bien même, peut-on parler de culpabilité puisque vous dites vous même que vous étiez guidée par l'inconscience...

ANN : - L'étais-je vraiment ? Dans ces moments de mensonges et de tromperies, combien de fois n'ai-je pas observé toutes ces scènes comme à travers l'opacité d'un voile ; consciente que la chose était atroce, inconsciente de cette jouissance criminelle que cela me procurait ? Une enfant qui, pour la première fois, découvre une sauterelle dans le creux de sa main et qui arrache ses petits filaments verdâtres qui pointent sur sa tête en pensant que cela gêne l'insecte. Personne ne lui avait encore dit que les yeux de la sauterelle étaient ses antennes. Personne n'a dit a l'enfant que son existence de criminel vient d'éclore avant même d'avoir atteint l'âge de raison. (Effondrée) Oh, mon dieu ! Pardonnez-moi pour tous mes péchés...

PHIPS : - Dieu, dans cette affaire, ne vous a pas plus aidé que les gens de Salem. Chacun y trouvait son compte. Les habitants du village sont tout aussi coupables que vous. Loin de moi la pensée de parjure à Dieu, mais raisonnons, mademoiselle, est-ce que toute cette histoire est plus imputable à Dieu qu'aux hommes ?

ANN : - Alors, pourquoi ? Pourquoi cacher la vérité aux enfants ? Pourquoi ne pas leur dire que l'enfer existe bel et bien ? Car pour moi, c'est aujourd'hui une vérité, l'enfer existe, je l'ai vu... Il est trop tard. La honte a déjà posé son manteau d'opprobre sur mes épaules... L'enfer existe, je l'ai vu...

TABLEAU UN

(1692. Place du village de Salem)

(Un comité de villageois réunis pour accueillir la venue du révérend.

Les enfants jouent et chahutent.)

REBECCA : - (aux jeunes filles) Allons petites diablesses, veuillez vous calmer ! Le révérend Paris et sa famille risquent d'arriver d'un moment à l'autre et nous devons leur faire bon accueil.

JOHN : - Laissez-les se divertir, Rebecca Nurse, aujourd'hui est un jour de fête. Notre nouveau pasteur prend ses services dans la communauté. Voudriez-vous qu'il ait l'impression de venir dans un village où la jeunesse se morfond dans la tristesse et l'ennui ? Pauvre pasteur qui se verrait ranger au devoir de maître de cérémonie pour nos fêtes de printemps...

(Rires dans l'assistance)

REBECCA NURSE : (descendant vers Catherine Proctor) - Catherine, ma fille, d'où vous est venue l'idée saugrenue d'épouser ce polisson qui vous tient lieu de mari. Pour maître de cérémonie, il s'y entend. N'est-ce pas toi, John Proctor, qui souillait ses fonds de culotte en poursuivant toutes les poules du village pour en distinguer le sexe ?

CATHERINE : - (riant) C'est bien lui, Miss Rebecca, mais aujourd'hui, il court pour d'autres choses que la correction m'interdit de nommer.

REBECCA NURSE : - C'est bien ce que je pensais.

JOHN : - (Ironique) Seigneur, fermez les yeux, je vous en conjure, car c'est bien une révolte des femmes contre les hommes dont vous êtes le divin témoin.

REBECCA NURSE : - Taisez-vous petit voyou et laissez les personnes d'âge mûr s'occuper de l'éducation de nos filles, (Regard complice à Catherine) C'est préférable pour notre descendance... (Revenant aux filles qui poursuivent leur chahut) Mesdemoiselles, s'il vous plaît...

JOHN : - Bonne Rebecca, vertueuse Rebecca, c'est elle qui devrait tenir lieu de pasteur au village.

(Nouveaux rires dans l'assistance)

CATHERINE : - Veux-tu cesser d'importuner cette pauvre Rebecca. Tu l'adores n'est-ce pas ?

JOHN : - Mieux, je l'aime comme ma propre mère...

CATHERINE : - Plus que moi ?

JOHN : - (Malicieux) - Tiens, je n'y avais jamais songé !

CATHERINE : - (le disputant avec jeu) John Proctor ?!

(Le maire et le médecin s'approchent)

LE MAIRE : - Toujours pas là ?

UN VILLAGEOIS : - Il se fait attendre...

LE MAIRE : - Les routes sont mauvaises en cette saison. Souhaitons que la diligence n'ait pas eu d'incident.

LE MEDECIN : - D'où vient-il m'avez-vous dis ?

LE MAIRE : - De Boston. C'est une longue route.

JOHN : - Qu'est-ce qui pousse un pasteur à quitter les richesses de la ville vers l'humilité d'un village de campagne ?

LE MAIRE : - Son épouse aspire à une vie plus tranquille et puis, il élève sa fille et sa nièce orpheline.

CATHERINE : - La pauvre enfant.

LE MAIRE : - Il veut leur apprendre les vertus de la vie paysanne et des travaux de la terre avant qu'elles ne s'embourgeoisent trop vite.

UN VILLAGEOIS : - Voilà un homme avec qui j'aurai fort à m'entendre.

LE MEDECIN : - Boston ? N'est-ce pas là que dernièrement, une femme accusée de sorcellerie fut jugée ?

LE MAIRE : - Et exécutée...

CATHERINE : - Que le Seigneur nous garde. Comment cela se peut-il ?

LE MEDECIN : - J'ai cru comprendre que l'hérétique était blanchisseuse de métier et qu'un différent avec sa servante au sujet d'un drap égaré a dévoilé toute l'affaire.

CATHERINE : - Est-ce pour de telles raisons que l'on doit être jugé hérétique ?

LE MEDECIN : - Non pas, bien sûr, mais il paraît que l'enfant entrait dans des crises de démence et de possession tout à fait hors du commun. Elle blasphémait et jurait tous les noms des diables et accusait sa maîtresse de l'avoir mise dans cet état. Cela n'a pas fait un pli, le tribunal l'a condamna à la pendaison pour sorcellerie.

CATHERINE : - Quelle histoire épouvantable. Est-ce bien à propos, en cette journée où nous allons accueillir notre nouveau révérend ?

LE MEDECIN : - Veuillez me pardonner, Catherine Proctor, mais tels sont les faits et pour un scientifique ces cas de maladies de l'esprit sont tout à fait déroutants.

UN VILLAGEOIS : -(hurlant) Les voilà... Le révérend arrive...

(Le révérend et sa famille font leur apparition)

PASTEUR : - (solennellement) Que Dieu, dans sa toute bonté, préserve les âmes de Salem. Qu'il bénisse vos maisons, vos champs et vos familles. Pour la gloire du seigneur, amen.

LA FOULE : - Amen.

LE MAIRE : - (s'avançant vers le pasteur) Nous vous souhaitons la bienvenue, à vous et à toute votre famille.

PASTEUR : - Nous sommes touchés par votre accueil, mes amis et nous vous en remercions.

(Pendant que la famille du révérend fait connaissance, les commentaires des filles du village vont bon train.

ANN : - Avez-vous remarqué, mes sœurs ? (Un signe de tête en direction de l'esclave du révérend)

MARY : - La couleur de sa peau.

ANN : - Le docteur m'a expliqué, un jour, qu'ils existaient des gens à la peau noire comme le charbon.

MARY : - Quelle étrange maladie...

ANN : - Ce gens là ne souffrent pas de maladie. Ils sont brûlés par le soleil de leur pays.

MARY : - Brûlés en effet. Leur pays serait-il semblable aux contrées de l'enfer ?

ANN : - Non, on dit que chez eux le soleil frappe si fort qu'il arrive à dévaster les champs et les cultures pour ne laisser à la place qu'un désert de sable.

MARY : - Souhaitons que cette femme à la peau noire ait laissé son enfer sur sa terre. Et cette façon étrange de se vêtir, est-ce là aussi pour se protéger des flammes de l'enfer ?

ANN : - Allons, Mary Warren, ne sois pas sotte. Nous devrions peut être accueillir les filles Paris.

MARY : - Laquelle est orpheline ? Je n'ose leur parler de peur de confondre.

ANN : - Allons leur demander. C'est le meilleur moyen de s'en affranchir. (Elle se dirige d'un pas alerte vers les filles Paris.)

MARY : - (la retenant interloquée) Ann Putnam ! Un peu de discrétion, je te prie...

(Les deux filles s'avancent en riant vers les Paris.) (La scène se termine sur ce tableau de l'accueil du révérend Paris et sa famille.) (Tituba, seule dans un coin, à l'insu du village, entonne quelques incantations traditionnelles de son pays et dessine dans l'espace des gestes de sa main.)

TABLEAU DEUX

(Chez le révérend Paris)

(Une veillée au coin du feu.)

(Tituba termine de raconter une histoire extraordinaire aux filles Paris sous l'œil de Madame Paris et de son mari.)

TITUBA : - (comme emportée par son récit) ...Les hyènes hurlaient au loin. Dans la moiteur de la forêt, Salomon, le chasseur, découvrit la clairière aux morts. Là, le seigneur des ténèbres l'attendait et de sa grosse voix, il emplit l'air de l'odeur nauséabonde des marais de la torpeur et prononça ses paroles terrifiantes : "Prends garde Salomon, le chasseur, prends garde !". Salomon, terrifié par l'apparition des enfers, se prosterna en implorant la clémence du noir seigneur : "Pitié, seigneur des limbes, ne me faites pas de mal, pitié !" Mais, le diable se contentait de répéter cette phrase : "Prends garde, Salomon, Prends garde à toi !". Salomon tremblant de tout son corps ne savait plus que faire : "Mais quel danger me guette, ô noir seigneur !". Et là, le grand esprit des ténèbres se redresse plus menaçant encore et dit à Salomon : "Prends garde, Salomon, fais attention,... Tu pers ton pantalon..."!

 Les filles Paris sursautent et prenant conscience du ridicule de cette chute se mettent à rire.

BETTY : - Oh, non, Tituba, tu triches, ce n'est pas la fin de l'histoire.

TITUBA : - Mais si, jeune demoiselle,...

ABIGAIL : - J’espérais une fin plus terrifiante...

TITUBA : - Dans mon pays, nous avons aussi des histoires qui font rire et amusent les enfants. Sans quoi leur sommeil serait toujours bercé par des cauchemars.

Mme PARIS : - En attendant, j'en connais deux qui auraient du être bercées depuis fort longtemps.

BETTY : - Oh, non, mère, encore une histoire...

Mme PARIS : - Ne discutez pas, jeunes filles Paris, il est l'heure de rejoindre vos lits. Le voyage a été long et demain sera une rude journée de labeur.

ABIGAIL : - D'accord, si Tituba nous promet de raconter une histoire sérieuse la fois prochaine.

TITUBA : - La fois prochaine si vous êtes sages.

BETTY : - Mère, les yeux me brûlent...

Mme PARIS : - Encore cette mauvaise fièvre qui t'ennuie. (En caressant doucement le visage de sa fille.) Que faire, seigneur, que faire ?

PASTEUR : - J'irai quérir le médecin, demain. Il m'a l'air tout à fait éclairé.

TITUBA : - Si madame le permet, en attendant, je vais lui préparer des compresses pour la nuit.

Mme PARIS : - Faites Tituba, accompagnez les, je vous prie.

TITUBA : - Tout de suite, madame.

ABIGAIL et BETTY : - (en sortant) Une histoire de fantôme,... Non, plutôt de monstres carnivores,... Ou de géant des montagnes...

TITUBA : - (en sortant) Nous verrons. Nous verrons...

Mme PARIS : - Brave, Tituba, l'emprise qu'elle a sur ces enfants en fait la nourrice idéale...

PASTEUR : - Un peu trop d'emprise à mon goût. Elle ne devrait pas trop conter d'histoires impressionnantes à des jeunes filles. Cela pourrait troubler leurs esprits innocents.

Mme PARIS : - (plaisantant) Révérend Paris que vous êtes bien sévère. Ce sont contes qui égayent nos soirées monotones en ces temps de dureté et les distractions sont bien rares dans un village. Vous le verrez bientôt.

PASTEUR : - Ce sont contes, à vrai dire, à dormir debout, mais qu'importe, si cela distrait. Il ne faut pas en abuser. Telle est ma pensée. Allons nous coucher ma femme, la nuit nous rétablira bien vite de ce voyage éprouvant.

Mme PARIS : - Sage conseil, mon époux, je sens déjà mes paupières se fermer...

(Ils quittent tendrement le lieu. (Dans la nuit, Betty est prise de convulsions et de délires dus à cette fièvre. Tituba à ses côtés veille en épongeant le front de Betty et en prononçant ses incantations.)

TABLEAU TROIS

(Au lavoir)

(Les filles Paris viennent au lavoir leurs bras chargés de linge. L'ambiance est déjà bon enfant.)

MARY : - Je vous souhaite le "bonjour", Betty et Abigaïl. A ce que je vois vous goûtez toutes deux aux plaisirs des corvées champêtres.

ABIGAIL : - Labeur dont je me passerais volontiers si notre mère n'insistait pas autant. Depuis que je suis à Salem, j'ai les mains toutes calleuses et gonflées par l'ouvrage.

MARY : - (montrant ses mains) Voyez. Approchez.

BETTY : - (prenant les mains de Mary) Pas une gerçure, pas une rougeur...

ABIGAIL : - Des mains de fée. Quelle est cette magie ?

MARY : - Les vertus de l'huile de noix. Je vous conseille de vous en couvrir les mains tous les jours avant de vous endormir.

ANN : - (la mine blasée) Notre Mary Warren, connaît ainsi bon nombre d'astuces pour attirer le galant dans ses rets.

(Les filles chahutent et rient de la plaisanterie d'Ann.)

ABIGAIL : - (fièrement) Notre esclave, Tituba, possède aussi des pommades et des remèdes miraculeux.

ANN : - Tituba ? Que nom étrange pour une nourrice. On la croirait sortie de quelques contes chimériques

BETTY : - Tu ne crois pas si bien dire. Elle nous en raconte des histoires fantastiques à chaque veillée.

ABIGAÏL : - Des histoires à vous glacer le sang.

BETTY : - Et pas une seule fois je n'ai manqué de frémir à l'écouter.

MARY : - En tout cas, c'est une étrange femme que cette Tituba, elle a le regard perçant. L'autre jour, je l'ai croisé au marché du village, elle m'a semblé chercher quelque chose et lorsque son regard s'est posé sur moi, j'ai senti comme mille poignards transpercer ma chair.

ANN : - Un peu comme quand tu croises le regard du valet du maire ?

MARY : - (poursuivant Ann en riant autour du lavoir) Ann Putnam, vous allez me payer cette méchante plaisanterie.

(La poursuite terminée les deux servantes s'effondrent au sol épuisées.)

MARY : - Mais de quel pays vient cette Tituba ?

ABIGAIL : - De la Barbade dit-on. Une contrée éloignée. Je ne sais où cela se trouve mais je sais que c'est un pays de sorciers.

ANN : - Chansons. Cela n'existe pas.

ABIGAIL : - Elle pourrait très bien vous le prouver.

MARY : - Comment cela ?

ABIGAIL : - II vous suffit de venir un jour, chez nous, je suis certaine qu'elle accepterait de vous narrer une de ces histoires.

BETTY : - Ce serait amusant, quelle bonne idée. Vous acceptez dites ?

ANN : - Et bien ma foi, je serais curieuse de l'écouter. Et toi Mary ?

MARY : - Cela me tenterait bien. C'est d'accord.

ABIGAIL : - A la bonne heure. Je lui en parlerai.

BETTY : - (montrant un signe de malaise) Les yeux me brûlent encore, cousine, rentrons...

ANN : - Qu'a-t'eile ?

ABIGAIL : - Une méchante fièvre que nous avons du mal à soigner... Ce n'est rien, c'est temporaire...

BETTY : - Les yeux me brûlent... (Les servantes entourent Betty.)

TABLEAU QUATRE

(Sur la place du village)

(Les hommes construisent un préau. Le pasteur leur rend visite.)

PASTEUR : - Que dieu bénisse cet ouvrage, mes frères.

JOHN : - Qu'il vous entende surtout, mon révérend, ce bois est encore frais et il ne se laisse pas si facilement dompter.

LE MAIRE : - Le conseil a approuvé à l'unanimité votre idée de préau pour l'office religieux.

PASTEUR : - Vous verrez à la belle saison, c'est un enchantement que de donner la messe en plein air.

UN VILLAGEOIS : - Où courrez-vous ainsi, révérend ?

PASTEUR : - J'attends du courrier concernant cette affaire de sorcellerie à Boston. Ce sont les consignes de notre ordre religieux.

UN VILLAGEOIS : - Et qu'en est-il ?

PASTEUR : - Nos supérieurs préconisent la réunion d'un tribunal lorsque le cas se présente. Et cela risque de s'étendre à tout l'état.

JOHN : - Pour moi, toutes ces histoires de sorcières ne sont pas très limpides. Moi, je vous dis qu'il y a de l'abus. Voyez comme le diable s'est bien vite fait oublier à l'issue du procès de cette pauvre blanchisseuse et quant à sa servante, il paraît qu'elle aurait retrouvé de l'ouvrage chez un tanneur des environs. Quel genre de sorcellerie est-ce là ?

LE MAIRE : - Que voulez-vous dire John Proctor ? Vous mettez en doute le jugement d'un tribunal ?

JOHN : - Point du tout. Je ne doute que de nos esprits fragiles. De nos temps, personne ne possède la science de la vérité et n'importe qui pourrait faire croire n'importe quoi.

PASTEUR : - Pourtant les faits sont là. J'étais même présent lors des consultations de la possédée. Elle se roulait au sol et bavait à tous les diables des injures blasphématoires.

JOHN : - Et qu'en disent les scientifiques ? Révérend, avec le respect qui est du à votre rang, un homme de foi est un homme de foi, il soigne les maux de la foi. S'il fallait mettre toutes les maladies sur le compte du diable, on pourrait dans ce cas dire que toutes les personnes qui "zozote" parlent la langue de Satan et que tous les boiteux ont le pied fourchu.

UN VILLAGEOIS : - Et que tous les gens de couleur ont la peau brûlée par les flammes du chaudron d'Asmodée.

(Rires dans l'assistance)

PASTEUR : - Si cette plaisanterie est une adresse à la nourrice de mes enfants, sachez que la couleur de sa peau n'influence en rien son expérience de l'éducation.

UN VILLAGEOIS : - On dit pourtant qu'elle excelle dans l'art de conter des histoires d'outre tombe.

PASTEUR : - Ce sont des contes de bonnes femmes sans importance, ni valeur religieuse. Messieurs, un peu de bon sens. Avouez tout de même que certains faits sont inexplicables et ne peuvent se mesurer qu'à l'étendue de notre foi et de notre propension à honorer la parole de Dieu.

JOHN : - En attendant, je loue la parole du tout puissant et prie sa clémence de faire tenir debout cette construction. Allez vous autres, essayons d'élever cette charpente.

(Les hommes reprennent leur ouvrage)

TABLEAU CINQ

(Chez le révérend Paris)

(Les filles du village sont réunies autour de Tituba.)

TITUBA : - ... Alors, la jeune vierge s'avança vers le hou gan. Les tambours résonnaient à ses oreilles. Elle avait l'impression qu'ils l'appelaient et lui disaient : "Entre jeune vierge. Ne craint pas de rencontrer la grande déesse." Lorsqu'elle eut franchi le seuil de la maison, la mamba qui l'attendait avait les yeux révulsés et blancs et sa voix était devenue rauque. C'était la grande déesse qui parlait par sa bouche, mais ses lèvres ne remuaient pas...

ANN : - (fascinée) Continue Tituba, ensuite que s'est-il passé ?

MARY : - Quelle histoire ! J’en ai la chair de poule...

ABIGAIL : - Laisse-la poursuivre. Tu l'empêches de raconter...

ANN : - Oui, poursuit Tituba.

TITUBA : - Hélas, je ne puis car on raconte que la jeune fille ne ressortit jamais de la maison et que la déesse l'a pris à son service pour l'éternité.

MARY : - Est-ce une histoire vraie ?

ANN : - Mais non, c'est un conte...

TITUBA : - Nul ne le sait car ma mère me la contait et la mère de ma mère.

(Depuis quelques instants Betty donne des signes de faiblesse et de frisson.)

BETTY : - (dans un délire) Et la mère de ma mère qui n'est pas ma mère, mais ma grand-mère qui elle aussi eut une mère qui n'est toujours pas ma mère...

ABIGAIL : - (qui a remarqué le comportement de Betty) Betty, ça ne va pas ? C'est la fièvre qui reprend ?

BETTY : - (soudain avec rage) Et la mère de ma mère qui n'est pas ma mère, mais ma grand-mère qui elle aussi eut une mère qui n'est pas ma mère... (Elle entre dans une crise violente de convulsions)

MARY : - Seigneur, protégez- nous ! Qu’a-t' elle ?

TITUBA : - C'est sa maladie qui la fait souffrir. Ecartez- vous ! (soutenant Betty qui délire toujours) Dieu du ciel, elle est brûlante... Il faut faire quelque chose...

MARY : - Allons prévenir le docteur...

TITUBA : - C'est cela, courrez le chercher, je reste avec elle...

(Les filles sortent sauf Abigaïl qui regarde Tituba avec insistance.)

TITUBA : - (ayant remarqué le regard d'Abigaïl) Qu'y a t'il mon enfant ? Ne t'impressionne pas. C'est passager...

ABIGAIL : - (D'un ton sec) Que lui as-tu fait, mauvaise femme ?

TITUBA : - De quoi parle la petite maîtresse ?

ABIGAIL : - Tu sais très bien de quoi je parle. Ce tantôt, tu l'as veillé toute la nuit et je t'ai entendu. Je me suis levé, tout doucement à la porte et je t'ai vu.

TITUBA : - Tu as tout vu et il n'y a rien.

ABIGAIL : - Quels étaient ces chants que tu fredonnais et ces incantations dans une langue inconnue ?

TITUBA : - La langue de mon pays...

ABIGAIL : - La langue du diable, sorcière. C'est toi qui l’as mis dans cet état. Nie-le pour voir.

TITUBA : - (s'avançant vers Abigail pour la rassurer) Que racontes-tu ? C'est une médecine de mon pays...

ABIGAIL : - (avec violence) Ne me touche pas, sorcière ! Je dirais tout.

TITUBA : - (même jeu) Attends que je t'explique. Tu ne comprends pas.

ABIGAIL : - (même jeu) Oh, si je le peux. Et je vais tout raconter à mon oncle et tu seras pendue, sorcière ! (Elle sort)

TITUBA : - (après la fille) Abigail !

(Un instant de silence où Tituba ne sait que penser. Elle regarde Betty étendue sur le sol et dont le corps est secoué par moment de quelques spasmes. Elle se penche sur l'enfant et entame une mélopée qui calme vite Betty.)

TABLEAU SIX

(Devant la maison des Paris)

(Une partie du village attend le diagnostic du docteur. Ce dernier est au chevet de Betty dans la maison.) (Dans un coin, Abigaïl rumine des idées noires entourées de ses amies.}

JOHN : - (tentant de rassurer le pasteur qui erre sur le pas de sa maison.) Révérend, pour l'amour de Dieu, cessez de vous ronger les sangs. C'est une simple fièvre, on en connaît beaucoup en cette saison de l'année...

PASTEUR : - Mon fils, je vous suis reconnaissant de tenter de soulager mon inquiétude, mais je sentais que tout cela finirait mal...

JOHN : - Mais-de quoi, parlez-vous ?

PASTEUR : - Laissez mon ami. J'aurai tôt fait de remettre de l'ordre dans ma maison et d'en chasser le mauvais œil.

JOHN : - Mais encore ?

PASTEUR : - Laissez, Dieu vous bénisse... (Apercevant le docteur sortant sur le palier) Mais voici le docteur. Je m'en vais aux nouvelles.

CATHERINE : - (bas à son mari) Qu'a t'il dit ?

JOHN : - Rien de concret. Il parlait de remettre de l'ordre dans sa maison et d'en chasser le mauvais sort ou quelque chose comme ça. Je ne comprends pas ce qui lui prend. C'est un homme de caractère robuste.

CATHERINE : - Tous les géants tombent sous le poids de l'amour qu'ils portent à leurs enfants. Son inquiétude est justifiée ne crois-tu pas ?

REBECCA : - Votre femme a raison, John, il a peur pour son enfant et j'en serais tout autant sensible si cela arrivait aux miens.

JOHN : - Sans doute, mais il y a autre chose. Allons voir le docteur.

(Pendant tout ce temps le docteur s'est approché, accompagné du pasteur.)

CATHERINE : - Quelles nouvelles docteur ?

LE DOCTEUR : - (l'air ennuyé) C'est difficile... On ne peut pas prévoir... Elle a en effet les symptômes d'une personne atteinte de grippe mais, sa fièvre n'est qu’éphémère.

JOHN : - Comment cela ?

LE DOCTEUR : - (même jeu) Et bien voilà, sa fièvre n'est déclenchée que par ses difficultés à respirer et ne tient que quelques minutes. La présence d'un quelconque germe d'épidémie obligerait la fièvre à s'installer plus longtemps et ce n'est pas le cas.

JOHN : - A quoi pensez-vous ?

LE DOCTEUR : - Et bien, médicalement parlant, Betty n'est pas souffrante, physiquement du moins.

REBECCA : - Et ses crises, ses convulsions, ses pertes de connaissances ?

LE DOCTEUR : - Justement c'est sur ce point que j'aimerai me pencher. Si vous le permettez, révérend, m'autoriseriez-vous à déplacer Betty jusqu'à Boston ?

PASTEUR : - Retourner à Boston ?

LE DOCTEUR : - Ce n'est que l'affaire de quelques jours. Je connais là-bas un confrère qui pourrait nous éclairer sur les maux de votre fille.

PASTEUR : - (abattu) Si vous pensez que cela est nécessaire...

LE DOCTEUR : - Pour le moment, laissons-la se rétablir. Qu'elle garde la couche encore un peu. Je vous laisse, j'ai d'autres malades à consulter.

JOHN : - Profiterez-vous de notre charrette, Docteur ?

LE DOCTEUR : - C'est avec joie, je vous suis...

(Le docteur, Catherine et John Proctor s'éloignent tandis que madame Paris sort de la maison et rejoins son mari.)

MADAME PARIS : - Qu'est-ce qu'il a dit ?

PASTEUR : - Il emmène Betty à Boston voir un ami médecin. Il pense qu'il pourra nous dire de quoi elle souffre...

MADAME PARIS : - Allons mon petit mari, ne t'en fais pas trop. Viens à la maison, ta fille te demande à son chevet...

PASTEUR : - Oui, allons la voir...

(Les époux Paris entrent dans la maison sans faire attention à leur nièce, Abigail, qui est restée là.)

ABIGAIL : - C'est cette sorcière, j'en suis certaine...

ANN : - Que faire si tu dis vrai ?

ABIGAIL : - II faut trouver un moyen de la chasser.

ANN : - Dénonce-la. On aura tôt fait de l'emprisonner.

MARY : - Comme cette femme de Boston, cette blanchisseuse qui avait pactisé avec le démon.

ABIGAIL : -  II faut que tout le village voit et je sais ce qu'il faut faire...

(Tituba sort de la maison pour faire sécher du linge, son regard tombe sur le groupe de filles qui, d'un élan, se retourne vers elle.)

 TABLEAU SEPT

(Sortie de la messe sur la place du village.)

(Le révérend est sur le pas de l'église et prend congé de ses fidèles.)

PASTEUR : - (accueillant Rebecca qui jette un regard tout autour d'elle) Et bien que cherchez-vous ainsi, ma fille?

REBECCA : - Mon père, j'ai onze enfants et devant le nombre effarant de cette progéniture, même à mon âge, je crains toujours d'en avoir égaré un.

PASTEUR : - (amusé) Courage Rebecca, le ciel vous entend et compatit à votre désarroi.

REBECCA : - Le ciel aurait dû me casser une jambe à ma troisième grossesse. (De vive voix) Allons les enfants, suivez-moi.

LE MAIRE : - (au pasteur) Très beau sermon, révérend. Je vous souhaite une belle journée.

PASTEUR : - Et vous de même, mon fils. (Jetant un oeil au ciel qui s'assombrit)  On dirait qu'un orage se prépare.

LE MAIRE : - C'est une manne pour les champs de blé. Ils en avaient bien besoin. (Il s'éloigne parler avec d'autres)

PASTEUR : - (accueillant les Proctor.) Catherine, je vous remercie de vous être portée volontaire pour l'orgue.

CATHERINE : - C'est tout à fait naturel, révérend.

PASTEUR : - (malicieux) De plus, j'ai remarqué que vous vous êtes permis quelques fantaisies sur le requiem.

JOHN : - (taquin) Ah, vous aussi vous l'avez remarqué, révérend. Je vous l'avais dit, ma femme est une fantasque, elle me perdra.

CATHERINE : - (le bousculant) Qui vous autorise, John Proctor ?

PASTEUR : - Que la fantaisie égaye toujours vos cœurs, John. En ces temps difficiles, c'est de bon aloi.

JOHN : - Bonne journée, révérend, (Les Proctor s'éloignent)

LE DOCTEUR : - Révérend, mes hommages.

PASTEUR : - Docteur, je tenais à vous remercier pour tout ce que vous faites à l'égard de ma fille.

LE DOCTEUR : - Elle m'a paru tout à fait tranquille pendant l'office. J'ai même remarqué qu'elle chantait avec plaisir. Vous verrez, tout ira pour le mieux.

PASTEUR : - Que Dieu vous entende.

Mme PARIS : - (à son mari) Nous rentrons. Tu ne tardes pas trop ?

PASTEUR : - Le temps de ranger l'église et je serais de retour pour le déjeuner, (à Betty) Comment va ma petite douceur ?

BETTY : - Mieux père. Maman, rentrons, je meurs de faim.

Mme PARIS : - Ah, voilà qui est un signe de bonne santé.

PASTEUR : - A la bonne heure. Partez devant, je vous rejoins.

(Abigail, qui se tenait non loin de là, voyant passer Betty, Tituba et Mme Paris

devant le groupe de ses amies, leur fait un signe de tête.)

(Le groupe d'amies entre alors dans une démence folle sous le regard satisfait d'Abigail.)

ANN : - (hystérique) Au secours ! Ils m'arrachent la peau... C'est elle, c'est à cause d'elle... C'est une sorcière... Elle s'est accouplée avec le diable... (Elle hurle)

(La foule se rassemble pour tenter de calmer les filles.)

JOHN : - (saisissant Mary) Bon sang, mais qu'est-ce qu'elles ont ?

PASTEUR : - Seigneur, mais que se passe-t'il ?

(Terrifiées, Mme Paris, Tituba et Betty ne bougent plus. La scène se passe à leurs pieds.)

MARY : - (le corps déformé) C'est elle. C'est elle. Elle veut nous tuer. Elle veut tuer Betty. Elle veut lui faire porter l'enfant du démon.

JOHN : - Docteur, venez nous aider, vite ! Nous ne les tenons plus.

DOCTEUR : - J'étais à peine arrivé au bout du chemin que j'ai tout entendu. Que s'est-il passé ?

CATHERINE : - Elles sont tombées comme ça d'un coup.

Mme PARIS : - (serrant Betty pour l'empêcher de voir) Seigneur, protégez-nous !

ANN : - (rugissante) Oui, c'est cela, protège-toi, Mme Paris ! Car le diable a élu domicile chez toi !

Mme PARIS : - Que dit-elle ?

PASTEUR : - Que dis-tu Ann, de quoi parles-tu ?

ANN et MARY : - (se trainant au sol) Tituba ! Tituba est une sorcière ! Tituba...

Mme PARIS : - (à Tituba) Mais dites quelque chose, Tituba...

TITUBA : - Je ne sais pas, petite maîtresse, je ne comprends pas...

PASTEUR : - Tituba, expliquez-vous, au nom de dieu !

ABIGAIL : - (les larmes aux yeux) C'est vrai. Je l'ai vu jeter des sorts à Betty, dans une langue inconnue, la nuit à notre insu.

TITUBA : - (effrayée) Que dis-tu, petite maîtresse ? Des berceuses pour dormir...

ABIGAIL : - (soudain démente) Non, elle essaie d'entrer dans ma tête... Empêchez-la... Ça fait mal...

(Les filles se roulent à terre dans un concert de cris, de convulsions et de grimaces.)

(L'orage explose soudain comme si les éléments naturels voulaient se déchaîner contre le village.)

JOHN : - La pluie ! Qu'on les rentre dans l'église, vite !

(Les villageois traînent presque les filles dans l'église. Sous la pluie, Mme Paris et Tituba sont restées seules.)

Mme PARIS : - Alors, c'était donc vrai ? (Elle gifle Tituba et s'engouffre dans l'église)

(Restée seule sous la pluie, Tituba pleure.)

TABLEAU HUIT

(Dans la salle commune du village transformée en tribunal)

(Les villageois s'installent peu à peu dans la salle) (On attend l'entrée des membres du tribunal.)

UN VILLAGEOIS : - Moi, je vous le dis, le pasteur a bien fait de convoquer un tribunal. Tous ces malheurs dans sa maison ce n’est pas bon.

UN AUTRE : - On raconte qu'ils ont fait venir une autorité en la matière. Un dénommé Cotton Maper ou quelque chose comme ça...

LE VILLAGEOIS : - Mather, Mather,...

LE VILLAGEOIS : - Oui, c'est cela, Cotton Mather. On dit aussi qu'il est savant et qu'il fait autorité sur le sujet, qu'il est craint comme la peste par tous ceux qui pactisent avec Satan, qu'il ne laisse aucune chance au pardon et que tout ceux qui tombent sous son jugement finissent à la potence.

L'AUTRE : - II a bien raison. Il faut chasser ses monstres de nos terres.

LE VILLAGEOIS : - Moi, je leur ferai arracher les yeux et je leur couperai les...

REBECCA : - (qui commençait à ne plus supporter ses commentaires) Dites, ça ne vous gênent pas si des enfants entendent ces propos indécents ?

Les villageois se ravisent sans dire un mot.

 LE VILLAGEOIS : - Et cette Tituba, cette esclave ? Que dit-on à son sujet ?

L'AUTRE : - Je sais peu de choses. Si ce n'est qu'il parait qu'elle s'adonnait à des rites de sorcellerie avec les filles, dans la demeure du pasteur.

LE VILLAGEOIS : - Dans la demeure du...?

L'AUTRE : - Oui, comme je te le dis !

LE VILLAGEOIS : - Oh, seigneur, je comprends sa colère...

L'AUTRE : - II parait même (se fait un signe de croix) que pendant le sabbat, les filles étaient dévêtues et que l'esclave se livrait à des attouchements et toutes sortes de choses que réprouve la morale...

REBECCA : - (agacée au villageois) Moi, je pense que vous allez recevoir sur votre fiole un coup de canne que la morale réprouvera sans doute, mais qui vous fera taire une bonne fois pour toute.

(Les deux villageois se taisent en râlant. Puis le tribunal, composé du maire, du docteur et de Cotton Mather fait son entrée.)

LE MAIRE : - Que tout le monde prenne place. Faites entrer l'accusée.

(On fait entrer Tituba sous les rumeurs de l'assistance)

LE MAIRE : - Silence. Je commence. Moi, Gordon Thimothy, maire du village de Salem, en cette année de grâce 1692, le 1er mars, déclare le procès de la dite Tituba St James, servante de la famille du révérend Paris, ouvert pour motif de sorcellerie. La parole est à l'accusation représentée par le sieur Cotton Mather qui fait autorité en la matière.

(Cotton Mather se lève et s'avance vers Tituba. Il la dévisage longuement.Tituba baisse les yeux.)

MATHER : - Peuple de Salem. Résumons les faits. Dimanche dernier, à l'issue de l'office religieux, de nombreuses filles de Salem entrèrent en crise de démence en accusant la dite esclave Tituba St James de sorcellerie à leur intention. Pour témoigner de cette accusation, j'appelle Abigaïl Williams, nièce du révérend Paris.

(Abigaïl s'avance vers la chaise des témoins sous le regard éploré de Tituba.)

LE MAIRE : - Abigaïl Williams, jurez-vous sur la sainte bible de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Dites : " Je le jure !".

ABIGAÏL: - Je le jure.

LE MAIRE : - L'accusation peut poursuivre.

MATHER : - Abigail Williams, vous avez raconté à certains membres de ce village les agissements hérétiques de Tituba. Pouvez-vous nous les résumer. Et n'omettez aucun détail je vous prie.

ABIGAIL : - C'est Tituba qui a rendu ma cousine Betty, malade. Je l'ai vu faire, une nuit, alors que la fièvre terrassait Betty.

MATHER : - Ah ? Et que faisait-elle à votre cousine ?

ABIGAIL : - Elle lui faisait sentir des parfums étranges et massait tout son corps avec des pommades pestilentielles. Elle faisait aussi des gestes obscènes au dessus de sa tête et de sa poitrine en prononçant des paroles étranges que je ne comprenais pas.

MATHER : - Et que faisait votre cousine ?

ABIGAIL : - Tituba lui demandait de répéter ce qu'elle disait et ma cousine obéissait comme si... Comme si elle était...

MATHER : - ...Envoûtée ?

ABIGAIL : - Oui, c'est bien cela.

DOCTEUR : - Objection, l'accusation influence les propos du témoin.

MATHER : - Docteur, je n'influence pas le témoin. Ce dernier est une enfant est ne possède pas le vocabulaire requis pour décrire ces abominations dont elle a été le spectateur infortuné. Abigail a simplement voulu nous faire comprendre que sa cousine Betty Paris n'était pas mettre de ses agissements et subissait l'emprise de cette femme. Est-ce bien cela que vous vouliez nous faire comprendre, Abigail ?

ABIGAIL : - Oui, monsieur.

LE MAIRE : - L'objection de la défense est rejetée. L'accusation peut poursuivre.

MATHER : - Donc, Abigail, nous pouvons résumer cette première partie de votre témoignage par le fait que la servante Tituba pratiquait des rites de sorcellerie sur la personne de votre cousine ?

ABIGAIL : - Oui. On peut le dire.

(Rumeur dans la salle.)

LE MAIRE : - Silence, s'il vous plaît. Poursuivons.

ABIGAIL : - Mais elle ne se contentait pas de pratiquer des rites sur ma cousine. Elle nous racontait des histoires horribles et un jour ma cousine en a été tellement choquée qu'elle eut une crise de démence.

TITUBA : - Mais non, petite maîtresse, des contes comme en connaît dans mon pays. Tous les enfants les connaissent...

MATHER : - Justement. Nierez-vous, Tituba, que dans vos îles des Antilles, c'est bien cela ?...

TITUBA : - Oui, monsieur.

MATHER : - ...Nierez-vous que l'on pratique une religion du diable que l'on appelle Vaudou et qui a, entre autre, pour particularité, la pratique du sacrifice humain ?

TITUBA : - Pas humain. Des animaux, des poulets,...

MATHER : - Et vous badigeonnez vos fidèles du sang de ces bêtes sacrifiées ?

(Rumeur d'effroi dans la salle.)

MATHER : - Osez dire que ce n'est pas vrai, Tituba, osez-le pour voir.

TITUBA : - (désespérée) C'est un rituel de purification et d'offrande aux dieux, c'est tout.

MATHER : - Ou aux démons, sorcière, avouez !

ABIGAIL : - (soudain très dure) Avoue Tituba, que tu es méchante et que tu as voulu du mal à Betty.

TITUBA : - (suppliant) Je vous en prie, il faut me croire. Je ne suis pas une sorcière, je ne veux que le bien...

ABIGAIL : - (possédée comme une furie) Avoue, maudite, que tu as commerce avec Satan...

(Abigail s'effondre au sol dans des convulsions et des injures horribles suivit de près par le reste des filles.)

(C'est la cohue dans la salle.)

MATHER : - (comme un dément) Voyez peuple de Salem, le diable a élu domicile dans ce village. Et je jure devant Dieu de purifier ces terres souillées par la bave du démon.

LE MAIRE : - Qu'on les fasse sortir. La séance est levée.

(La salle s’est vidée comme envahie par le souffle d'une tempête.)

TABLEAU NEUF

(Dans la geôle de Tituba)

(Cotton Mather tourne lentement autour de la chaise de Tituba.)

MATHER : - Je pense que tu n'as pas compris, vieille femme. Tu n'as aucune chance d'éviter la pendaison si tu t'obstines à nier les faits.

TITUBA : - Pourquoi voulez-vous me faire avouer des péchés dont je ne suis pas coupable ?

MATHER : - Et ces enfants, tout à l'heure, qui hurlaient en te montrant du doigt ?

TITUBA : - Je ne comprends pas. Je n'ai rien fait.

MATHER : - C'est péché que de pratiquer la sorcellerie... Le vaudou est ta religion. J'ai lu des écrits sur ton pays et ses mœurs. Les témoignages des explorateurs de ce temps parlent d'eux même.

TITUBA : - Dans mon pays, ce n'est pas un péché, c'est une religion tout comme la vôtre.

MATHER : - Entendez-la, ô seigneur, elle ose comparer ces rites diaboliques à votre divine parole. Dans notre pays, sorcière, on condamne les serviteurs du mal. Notre Dieu ne tolère pas les impies qui pratiquent le sacrifice d'êtres vivants,

TITUBA : - Vous parlez à la place de votre Dieu comme si vous l'aviez rencontré. Vous dites que vous parlez au nom de Dieu mais vous êtes sourds à ses avertissements. Betty, cette enfant, souffre et son mal est naturel et c'est par les voix de la nature qu'elle doit être soignée.

MATHER : - Blasphème ! Tu aggraves ton cas, vieille femme. Crois-moi, ton seul salut est d'avouer tes fautes. (Sournois après un silence) II y a peut être, dans ton cas, une solution. Ton appartenance à une autre race, une autre culture…

TITUBA : - Que voulez-vous dire ?

MATHER : - Savais-tu qu'une loi stipule que tout condamné qui reconnaît ses fautes et son appartenance à la religion du diable sera seulement incarcéré et de ce fait échappera à la pendaison ? Réfléchis bien. Que préfères-tu ? Etre vouée aux flammes de l'enfer ou te repentir de tes fautes ? Dans ton cas, reconnaître les faits c'est rester vivante.

(Cotton Mather sort et laisse Tituba seule. Elle entonne un nouveau chant, un dernier rituel.)

INTERMEDE

(Suite du prologue)

(Dans l'office du gouverneur)

(Ann Putnam, le regard figé, poursuit son témoignage.)

ANN : - Lors du procès qui suivit, Tituba avoua sous la pression de Cotton Mather. Terrorisée à l'idée de mourir, elle inventa toute une légende autour de sabbats que nous n'avions jamais faits. Les détails qu'elles donnaient étaient si précis que nous n'osions, mes amies et moi, lever le regard sur la femme. Tout était faux, gouverneur Phips, tout ce qu'elle disait avoir accompli en notre présence était un mensonge pour se sauver. Et nous n'avons rien dit, impuissantes à l'écoute de ses descriptions. Seule, Abigaïl laissait son regard satisfait aller de la chaise de l'accusée à nous, comme pour nous dire : "Voyez ! Regardez ! Le pouvoir que nous détenons aujourd'hui ! Ma cousine est vengée." Abigaïl prit ma main dans la sienne et là je sentis comme une nouvelle force. Abigaïl était la plus forte d'entre nous toutes. Les liens familiaux qui l'unissaient au révérend Paris nous confortaient à l'idée qu'elle avait eu raison, qu'étant la nièce du pasteur de Salem, elle devait savoir ce qu'il fallait faire à ce moment là et que l'immonde supercherie dans laquelle nous avions plongé Tituba n'était que justice.

PHIPS : - Si vous aviez ce sentiment, pourquoi avoir poursuivi, tout au long de ces années ?

ANN : - Vous l'avez dit vous même, un jour et c'est ce qui m'a décidé à tout avouer. Vous avez dit : "Ces enfants sont peut être le jouet du diable !". Oui, monsieur, le jouet du diable..

PHIPS : - Expliquez-vous, mademoiselle...

ANN : - Lorsque le verdict fut donné par Cotton Mather, la salle se vida lentement sous les commentaires des villageois. Mes amis sortirent de la salle, Abigaïl en tête. Moi, je ne pouvais plus bouger. Tituba leva son regard et le posa sur moi. Ses yeux, gouverneur, ses yeux dont Mary Warren avait dit être transpercée comme par mille poignards, ses yeux plongèrent dans les miens. Profondeur de l'être. J'ai vu l'âme de Tituba se noyer dans un océan de goudron. J'ai vu le cou de Tituba se briser entre les barreaux de sa prison. J'ai vu l'enfer.

(Elle prend sa  tête entre les mains. Le gouverneur Phips craque une allumette et rallume sa pipe.)

TABLEAU DIX

(Sur la place du village)

(Bon nombre de villageois sont réunis pour assister au départ de Tituba vers la prison de Boston.)

UN VILLAGEOIS : - Qu'elle s'en aille à présent, cette sorcière !

UN VILLAGEOIS : - Avez-vous entendu le récit des sabbats que pratiquait cette folle ?

UN VILLAGEOIS : - Et à cause d'elle, nous risquons de subir les colères de Dieu...

UN VILLAGEOIS : - Vous savez ce que font les autres détenus de la prison de Boston aux sorcières ? Quand les geôliers sont au repos, les autres saisissent la femme et lui bourre l'intimité d'huile bouillante afin qu'elle brûle de l'intérieur.

UN VILLAGEOIS : - C'est tout ce qu'elle mérite...

REBECCA : - (qui a tout entendu et donnant un coup de canne sur la tête du villageois) Mon garçon, je vous avais prévenu. Votre jargon est à la mesure de votre vulgarité et cela n'est plus supportable en présence des enfants.

LE VILLAGEOIS : - Tout doux, Miss Nurse, j'ai compris la leçon. Si on ne connaissait pas vos vertus de mère de famille ont pourrait croire que votre main est guidée par le démon, elle aussi.

(Les villageois se moquent)

REBECCA : - (En colère) Petit insolent ! Je vous jure que si vous continuez ce n'est pas la main du diable qui me guidera pour fracasser cette canne sur ce qui vous tient lieu de tête. Mais de tête, vous n'en avez point, c'est bien de barrique creuse dont il faut parler...

(Les villageois se moquent encore)

REBECCA : - II suffit ces rires de crétins. Les autres aussi vous êtes comme des barriques de mauvais vinaigre. (Liant le geste à la parole) A vous tous, vous êtes une vraie cave.

JOHN : - (qui a tout entendu) Des problèmes Rebecca ?

(Les villageois se calment)

REBECCA : - Rien de plus important qu'une bande de sots illettrés.

UN VILLAGEOIS : - (Tout fort) Voilà, la sorcière !!!

(Tituba apparaît entourée de Cotton Mather et du maire.)

MATHER : - Monsieur le maire, je vous souhaite bonne route et gardez l'œil ouvert. Le diable a toujours tôt fait de s'enfuir par la première issue.

MAIRE : - N'ayez crainte, seigneur Mather, je ferai mon devoir. (A Tituba) Allons, vous, en route ! Je voudrais être rentré avant la nuit !

(Tituba suit le maire, la tête haute. Puis s'arrête un instant pour regarder en direction de Betty. Betty fait un pas vers elle, touchée. Mais Abigaïl a tôt fait de prendre Betty par la main et de la détourner.)

TITUBA : - (à Mather sans violence) C'est vous qui serez cause de tout le malheur de ce village.

MATHER : - (sûr de lui) Ah bon, femme ? Et comment cela ?

TITUBA : - Votre regard est mauvais. Depuis le début de cette histoire je vous ai bien observé. Pas l'ombre d'un sourire n'est venu égayer la gravité de votre visage. Chez nous, monsieur, on dit que l'homme qui ne sourit pas porte un masque et cache une vérité beaucoup plus horrible à voir.

MATHER : - (avec un large sourire) Contemple, vieille femme, le sourire qui illumine mes lèvres. C'est le sourire d'un homme satisfait d'avoir chassé le démon de ce pays. Allez va et que Dieu dans sa grande clémence te protège.

TITUBA : - Oui... Je loue votre Dieu de secourir les innocents qui périront par votre faute... (Elle sort)

MATHER : - (au village) Avez-vous entendu mes frères ? Cette femme, cette sorcière a loué notre Dieu. Si le diable est tout puissant dans le malheur, nous pouvons dire que cette première bataille est une victoire. Cette femme se range à la cause du seigneur. Qu'elle soit sauvée et que les cieux la prennent en leurs seins. Mais la guerre n'est pas terminée, braves gens de Salem. Non, ma tâche ne fait que commencer (avançant vers le groupe des filles) et c'est par vous et avec vous qui fûtes victimes du malheur, qui savez aujourd'hui en sentir l'odeur nauséabonde, avec l'aide du tout puissant, que nous traquerons le malin dans tous les recoins de cette campagne... (Se retournant) Révérend Paris, allons chez vous, si vous le permettez, je souhaiterai vous entretenir sur notre tâche à venir...

PARIS : - Suivez-moi, mon fils.

(Le pasteur et Mather sortent suivi de Mme Paris)

(Les Proctor, Rebecca Nurse, et quelques villageois restent pour échanger quelques propos.)(Dans un coin, le "clan des possédées" poursuit la conversation.)

MARY : - Qu'est-ce que Cotton Mather a voulu dire ?

ABIGAÏL : - Que nous le servirons dans sa quête.

ANN : - Et comment ?

ABIGAÏL : - Mon oncle m'a raconté qu’en des temps reculés, en Angleterre, on pourchassait les sorciers en utilisant ses dernières victimes. On dit qu'une fois qu'elles ont touché au mal, elles sont capables de reconnaître les hérétiques rien qu'en les voyant.

MARY : - Mais nous, ce n'est pas la même chose ?

ABIGAÏL : - (avec méchanceté) Nous, c'est pareil. Et de toute façon, il est trop tard, nous n'avons plus le choix.

BETTY : - (pleurant) Tu sais très bien que Tituba ce n’était pas vrai.

ABIGAIL : - (soudain très douce) Cousine, ma Betty que j'aime. Tituba était une méchante femme. Comment pouvais-tu t'en rendre compte? Tu étais sous son emprise.

ANN : - Nous étions toutes là, Betty quand ça c'est passé.

ABIGAIL : - Cotton Mather a peut être raison, il y en a sans doute d'autres, des sorciers. Il faut les chasser. Nous devons l'aider. Joignons nos mains et jurons, devant Dieu, que nous ne faiblirons jamais à notre tâche.

(Les filles forment un cercle, ferment les yeux et prient.) (Pendant ce temps du côté des villageois.)

JOHN : - Cette pauvre Tituba est fichue. Elle ne tiendra jamais dans cette prison.

REBECCA : - Moi, c'est ce Cotton Mather qui ne m'inspire pas confiance. Tout est trop facile.

CATHERINE : - N'a-t'il pas dévié les enfants du pouvoir que cette femme exerçait sur elles ? Mme Paris m'a dit que Tituba était étrange avec ses filles...

REBECCA : - Ma petite Catherine, je pense que Mme Paris a été aveuglée comme nous tous et d'autant plus influençable que tout s'est passé sous son toit.

CATHERINE : - Que penseriez-vous à sa place ?

REBECCA : - Nous ne sommes justement pas à sa place pour le dire. Mais souvenez-vous des aveux soudains de Tituba. A mon âge, mon enfant, on sait reconnaître le vocabulaire du mensonge. Tout le monde connaissait ses talents de conteuse et j'avais bien plus l'impression d'entendre une fable qu'un témoignage crédible.

JOHN : - Je suis d'accord avec Rebecca, c'est trop simple.

CATHERINE : - Je ne vous comprends plus. Vous appelez "conte de fée" tous ces détails horribles de scènes d'orgies et de cannibalisme dont elle nous a fait part ? Je trouve la comparaison légère.

REBECCA : - Catherine, mon enfant, ouvrez votre esprit. Les détails de sa narration servaient un plat tout réchauffé à l'appétit féroce de Cotton Mather et tout le monde sait qu'une sorcière qui avoue, sauve sa vie. Mais, moi, je crois qu'elle essayait de sauver quelqu'un d'autre.

CATHERINE : - Je comprends de moins en moins. Mais de qui voulez-vous qu'elle sauve l'âme si ce n'est d'elle même ?

(Rebecca prend le bras de Catherine et fait un signe de tête en direction des filles.)

CATHERINE : - Rebecca, vous déraisonnez ?

JOHN : - Je ne pense pas. Il y a, sans doute, un moyen de savoir...

CATHERINE : - John ? Que vous prend-il à tous les deux ?

JOHN : - Laissez faire et quoiqu'il arrive n'intervenez en aucune façon. (Il se dirige vers le groupe de fille.) Mary vient me voir ! (S'adressant aux autres filles.) Et vous, n'y a t'il pas assez de travail au village ? Allez, je crois qu'on a besoin de vos services !

(Les filles s’éloignent sauf Mary)

JOHN : - Mary, ma petite Mary. Tu es au service de notre maison depuis un moment je crois ?

MARY : - En effet, monsieur. Cela fait presque cinq ans.

JOHN : - Ma femme et moi même t'avons toujours considéré comme notre fille et nous t'avons toujours fait confiance ?

MARY : - Et je béni le seigneur pour toutes vos attentions.

JOHN : - Mary, sincèrement, as-tu à te plaindre de nous ?

MARY : - Pas le moins du monde ? Que chantez-vous là ?

JOHN : - Mary, si quelque chose d'inhabituel ou de particulier qui pourrait nuire à notre famille arrivait, tu nous préviendrais ?

MARY : - Bien sûr, mais pourquoi toutes ces questions ?

JOHN : - Tu vas comprendre. Te souviens-tu du récit de Tituba sur ces cérémonies qu'elle pratique, enfin,... Qu'elle pratiquait ? Pourrais-tu m'apporter la preuve que tout ce qu'elle a dit était vrai ?

(Mary se tait)

JOHN : - Mary ? Peux-tu me répondre ?

MARY : - (ennuyée et effrayée) Je... Elle a dit que...

JOHN : - Est-ce que toi tu as assisté à une de ces cérémonies ?

MARY : - Je ne sais pas, je...

CATHERINE : - John, arrête, tu lui fais peur...

JOHN : - Je ne veux aucun mal à Mary, je veux simplement qu'elle réponde à ma question...

REBECC A : - (tout bas avec insistance) Laissez-le faire ma fille, je vous en conjure et observez. John sait ce qu'il fait.

JOHN : - Mary, nous attendons une réponse...

MARY : - (soudain avec violence) C'est vrai, c'est une sorcière... Elle a avoué, non ? Qu'est-ce que vous me voulez ?

JOHN : - (avec fermeté) Une preuve Mary, nous voulons des preuves. On n’étaye pas ses accusations sans preuve...

MARY : - (se roulant par terre comme possédée) C'est une sorcière,... C'est une sorcière,...

CATHERINE : - Seigneur Dieu, John, je t'en supplie !

MARY : - (Même jeu de possédée) C'est une sorcière... C'est une sorcière...

JOHN : - (la prenant violemment par le bras) Mary, je te jure que si vous n'arrêtez pas vos simagrées toi et tes amies, je le jure, Mary, devant Dieu et devant tout le village que je te donnerai la plus belle fessée publique qu'on aura jamais vu...

(Mary s'est arrêtée net, les yeux écarquillés face à John Proctor convaincant et détermiiné. Elle explose en sanglot et s'enfuit. Catherine très secoué, les larmes aux yeux, s'affaisse au sol.)

REBECCA : - (La soutenant) La vérité, Catherine, la vérité...

CATHERINE : (pleurant) -  Mon dieu, mon dieu,...

 TABLEAU ONZE

(Au lavoir)

(Le clan des "possédées" entoure Mary qui vient de narrer sa dispute avec John Proctor.)

ANN : - Pourquoi ne lui as-tu pas tenu tête ?

MARY : - (pleurant) II n'a pas cessé de me harceler de questions. Et sa façon de me parler était douce. Au début, je ne me sentais pas en danger...

ANN : - Qu'allons-nous faire à présent ?

MARY : - Sa femme et Miss Rebecca Nurse étaient là, elles ont tout vu...

ABIGAIL : - (seule dans un coin, le regard fixe) Eux aussi. Ils en font partie.

ANN : - Eux aussi, quoi ?

ABIGAIL : - (sournoise) Tu sais très bien.

BETTY : - Abigail, nous n'allons par recommencer ?

ABIGAIL : - Nous devons poursuivre. Dieu et Cotton Mather nous le commandent.

BETTY : - Tout ça risque d'aller trop loin.

ABIGAIL : - (haineuse) Ce village ! C'est l'enfer. Il est infesté de démons.

ANN : - John Proctor sait se défendre. Il peut être convaincant face à un tribunal et il est respecté de tout le village.

ABIGAIL : - Qui te parle de John Proctor ?

(Abigail tourne la tête vers te chemin qui mène au lavoir. Soudain apparaît Catherine Proctor un panier de linge à la main.)

(Les filles la dévisagent en silence.)

(Catherine, tout d'abord intimidée, s'immobilise puis commence à battre son linge.)

BETTY : - (Tout bas) Abigail, tu n'y songes pas ?

ABIGAIL : - (même jeu) Le démon est partout, cousine. Il peut même prendre l'apparence d'une femme innocente. Souviens-toi de ce qu'a dit mon oncle. N'oublie pas qu'il est pasteur, il sait.

(Abigail s'avance vers Catherine et la dévisage étrangement.)

CATHERINE : - (sursautant) Abigail, tu m'as fait peur ! Que veux-tu ?

ABIGAIL : - (après un court silence, pointant le doigt en criant) Alerte ! C'est est une ! A moi !

CATHERINE : - (effrayée) Abigail, mais qu'est-ce qu'il te prend ?

ABIGAIL : - (reculant terrorisée) Ne m'approchez pas sorcière ! Mon oncle saura vous confondre !

(Des villageois ont été attirés par les cris de la fille. Très vite, ils sont suivis de Mather, le pasteur et sa femme.)

CATHERINE : - (en s'approchant) Mais que dis-tu, Abi ? Je ne te veux aucun mal ?

ABIGAIL : - (possédée) Non, non,...! Arrière, suppôt de Satan. Laisse-moi...

MATHER : - (retenant un villageois qui s'avance) Non, laissez-la faire, elles savent les reconnaître à présent. A mon signal, seulement...

ABIGAIL : - (comme une bête, se traînant au sol) Arrêtez la ! Elle essaie de violer mon corps, mon âme...

CATHERINE : - (désemparée face aux villageois) Je ne comprends pas ce qui lui arrive. Aidez-la, aidez-moi, je vous en prie...

ANN : - (soudain possédée, hurlant) Aaaah ! Je vois son spectre... Il entre dans ma bouche... Faites le sortir...

MATHER : - (à haute voix) Nous en avons vu assez. Saisissez-la !

(Les villageois se ruent sur Catherine impuissante.) (Alertés par les cris, John et Rebecca apparaissent)

JOHN : - Qu'est-ce que vous faites ? Lâchez là !

REBECCA : - Vous entendez ? Lâchez cette femme vous autres !

MATHER : - John Proctor ne vous en mêlez pas ! Votre épouse a été prise en flagrant délit d'acte de sorcellerie.

CATHERINE : - (effondrée) John, mais qu'est-ce que j'ai fait ?

JOHN: - (Furieux) Mather, je vous ordonne de laisser ma femme tranquille... Elle n'a rien fait !

MATHER : - Elle n'a rien fait ? (prenant le visage d'Abigail dans ses mains) Et ses jeunes innocentes déformées par la douleur ? Elle n'a rien fait ? (en colère) Mais tout ceux qui étaient présents ont tout vu !

UN VILLAGEOIS : - C'est vrai, j'étais là.

UN AUTRE : - Ta femme est une sorcière.

UN AUTRE : - Elle doit être jugée comme les autres...

JOHN : - Etes vous donc devenu fous ? Lâchez-la, je vous dis... (Ils se précipitent sur Mather et le prend au cou.) Bourreau, tout ça est de ta faute...

(Des villageois s'emparent de John.)

MATHER : - (se relevartl étourdi) Ce n'est rien. Il faut comprendre et pardonner cet homme. John devra faire face à la cruelle vérité. Nous devrons l'accompagner par nos prières. Qu'on emmène les enfants et qu'on les soigne. Catherine Proctor, vous venez avec moi, nous avons a parler.

(Il sort accompagné du groupe des villageois qui tiennent Catherine.)

PASTEUR : - John, croyez que je serai toujours présent pour vous soutenir dans ces épreuves, mais j'étais là aussi et j'ai tout vu.

REBECCA : - Révérend Paris, vous aussi vous participez à la démence de ce village. Nous vivions tranquilles, en paix, et du jour au lendemain, sans prévenir, c'est le cauchemar. Révérend, le bon sens doit prévaloir sur cette affaire. C'est vous même qui l'avez dit, lors de votre dernier sermon.

PASTEUR : - Ma fille, quand le démon frappe, c'est avec violence et surprise. Et la chose peut nous apparaître outrancière. Dieu nous a ouvert les yeux, nous devons poursuivre le combat.

JOHN : - Votre dieu, mais pas le mien.

PASTEUR : - John, je vous en supplie, le blasphème n'a pas sa place dans la bouche d'un fidèle comme vous.

JOHN : - Quel est ce Dieu, qui vous rend aveugle au point de faire accuser un ange d'amour et de compassion comme Catherine ? Répondez-moi, mon père, quel est ce Dieu qui vous rend aveugle ?

(Le pasteur ne répond pas et sort accompagné des quelques villageois qui étaient encore là.)

INTERMEDE

(Dans l'office du gouverneur Phips)

(Ann tient toujours son visage dans les mains.)

PHIPS : - ...Et ils furent condamnés à la pendaison, tous les deux. John en premier et sa femme une fois qu'elle aurait accouché de leur prochain enfant. (Un silence) Elle attendait un enfant, Ann, vous le saviez ?

(Ann se contente de tourner la tête.) (Un silence pendant lequel le gouverneur Phips tourne autour d’ Ann.)

PHIPS : - Et qu'est-ce qu'il s'est passé lors de ce procès ? Comment avez-vous pu mentir à ce point ? Lorsque John et Catherine Proctor furent privés de leurs biens, de leur maison et que Mary, leur servante, sentant qu'elle allait tout perdre et se retrouver sans le sou, revint sur son témoignage, qu'avez-vous fait ?

ANN : - Nous avons menacé Mary de la dénoncer pour sorcellerie. Alors, elle fut obligée de se rallier à notre cause.

PHIPS : - Vous étiez présente le jour de l'exécution de John ?

ANN : - Oui.

PHIPS : - Et c'est là que avez pris la décision, avec vos amies, de dénoncer Rebecca Nurse ?

ANN : - Oui. Elle nous faisait peur. Nous avions de plus en plus peur. Peur de tout le monde. Et l'influence de Cotton Mather grandissait sur nous. Nous étions prisonnières de notre propre péché.

TABLEAU DOUZE

(Sur la place du village)

(Cotton Mather apparaît avec les filles sur la place du village.) (Les villageois passent leur chemin, terrorisés.)

MATHER : - C'est une journée calme, mesdemoiselles. Le malin sent notre présence, il détourne le regard, s'enfuit, glisse le long des ruelles comme le serpent du jardin d’Eden. Pauvres pécheurs, malades que nous sommes, Dieu nous a envoyé son ange exterminateur pour payer nos fautes. Voyez, filles de Salem, vos parents, vos amis, toutes ces personnes qui vous ont vu grandir, aujourd'hui, vous craignent. Grande est la force du seigneur, puissant est son regard quand il nous montre du doigt, (comme un dément illuminé) Allez, partez démons ! Fuyez et craignez le courroux des cieux. Baissez le regard en signe de rédemption. Demandez pardon à Dieu et il vous touchera de sa clémence... (Redevenant très froid) C'est terminé pour aujourd'hui, mesdemoiselles, vous pouvez vous en retourner chez vous. L'esprit malin restera terré comme la bête blessée au fond de son trou... Allez !

(Les filles quittent la place.) (Le gouverneur Phips apparaît.)

PHIPS : - (à Mather) Je vous souhaite une bonne journée, monsieur.

MATHER : - (méfiant) Monsieur ?

PHIPS : - Pourriez-vous m'indiquer la demeure du maire de ce village ?

MATHER : - Le maire ?

PHIPS : - Oui, le maire.

MATHER : - Et qu'est-ce que vous vous lui voulez au maire ?

PHIPS : - J'ai deux, trois affaires importantes à m'entretenir avec le sieur Thimothy et je souhaite m'installer un certain temps dans ce charmant petit coin.

MATHER : - Vous installer ? (ricanant) Mon brave, il n'est pas temps de s'installer dans la demeure de Satan. Fuyez plus tôt !

PHIPS : - (très calme) Ciel, que me dites-vous là ?

MATHER : - L'infâme vérité. Comment ? Ne savez-vous donc pas de quelle étrange maladie souffre Salem ?

PHIPS : - Pas plus que ça, mais je compte bien sur vous pour éclairer mon esprit. Je suis de nature curieuse.

MATHER : - Vous comptez sur moi ?

PHIPS : - Oui, lors de la réunion qui se tiendra demain dans la salle des procès.

MATHER : - Je n'ai pas entendu parler de rassemblement prévu pour demain.

PHIPS : - Et bien, voilà qui est fait. Tâchez d'être présent, seigneur Cotton Mather, c'est cela ?

MATHER : - Nous nous connaissons ?

PHIPS : - Voyez ma distraction. Je manque à tous mes devoirs. Je me présente : gouverneur Phips, je suis envoyé par les autorités pour en finir avec ces procès interminables. Veuillez prévenir le maire de ma venue.

MATHER : - (s'éloignant) Comme monsieur voudra, mais je crains fort de vous laisser seul sur cette place.

PHIPS : - Que voulez-vous qu'il m'arrive ?

MATHER : - Le malin, monsieur, le malin rôde.

PHIPS : - Je n'en doute pas. (Un silence ou il regarde Mather qui le dévisage avec curiosité.) J'attends...

MATHER : - Pardon ?

PHIPS : - Monsieur le maire, je l'attends...

MATHER : - Je m'en vais le quérir.

(Phips reste là et croise quelques villageois qui n’ose pas le regarder en accélérant le pas.)

PHIPS : (Se parlant à lui-même.) - Mon brave Phips, je te souhaite bien du courage.

TABLEAU TREIZE

(Dans la salle commune du village)

(Tout le village est présent. Le tribunal siège à la même place et le gouverneur Phips, debout, attend le silence.)

LE MAIRE : - Silence, s'il vous plait, silence ! Le gouverneur Phips, ici, présent est spécialement venu de Boston et va nous expliquer les raisons de sa visite. Gouverneur, c'est à vous.

PHIPS : - Je vous remercie, monsieur le maire. Peuple de Salem, ma présence vous montre à quel point la commission gouvernementale qui m'envoi s'émeut des épreuves difficiles que vous venez de traverser ces derniers temps. C'est aussi à la demande de certains notables du village, touchés par la condamnation de Miss Rebecca Nurse, que je suis venu éclaircir quelques points obscurs sur cette affaire de… sorcellerie.

MATHER : - Ce ne sont pas les points obscurs de ce cauchemar qu'il faut éclaircir, gouverneur, mais bien l'âme des innocents de Salem.

(Rumeurs d'approbations dans la salle.)

LE MAIRE : - Silence ! Allons, un peu de silence, ou bien je fais évacuer la salle...

PHIPS : - Loin de moi la pensée de revenir sur les conclusions de cet honorable tribunal, sieur Mather. Mais il semble que certains détails mentionnés par l'autorité médicale n’ont pas été consultés. Dois-je vous rappeler que ce qui caractérise un tribunal est avant toute chose son impartialité et sa transparence. Docteur, voudriez-vous, je vous prie, relire les conclusions du corps médical qui a ausculté la fille du révérend, Betty Paris, après son séjour de convalescence à Boston.

LE DOCTEUR : - Après examen de la patiente, nous concluons que la petite Betty Paris, fille du révérend Paris, demeurant à Salem est victime d'une hépatite déclarée à caractère encéphalique.

PHIPS : - Pouvez-vous, docteur, décrire les signes de cette maladie encore méconnue.

LE DOCTEUR : - Et bien, les symptômes courants sont la perte de connaissance, des fièvres ponctuelles accompagnées de vomissements, troubles de la vision, du système nerveux qui se caractérisent par des délires et maux de l'esprit. En général, le malade ne se rend plus compte de ses actes.

PHIPS : - Délires et maux de l'esprit ? Le malade n'est plus conscient de ses actes ? C'est bien ce que vous avez dit, docteur ?

LE DOCTEUR : - C'est la conclusion des médecins qui l'ont soigné...

PHIPS : - Et sachez que la petite Betty se porte beaucoup mieux. Je lui ai personnellement rendu visite.

MATHER : - Et qu'est-ce que ça prouve ? Tous le village a été témoin des agissements de Tituba à l'égard de cette enfant.

(Rumeurs d'approbation)

PHIPS : - Tout le village, dites-vous ? Alors que celui qui a, une seule fois, surpris Tituba dans ses actes de sorcellerie à l’encontre de Betty Paris se lève et vienne en faire le témoignage sous serment !

(La salle se calme lentement.)

PHIPS : - II n'y a pas de candidats ? Ah, si, pardonnez-moi, Abigail Williams, ici présente, a témoigné. Monsieur le maire, voudriez-vous nous relire sa déposition, je vous prie.

LE MAIRE : - J'ai surpris, Tituba, massant le corps de Betty avec des pommades et des huiles pestilentielles...

PHIPS : - ...Et je l'ai vu faire des gestes obscènes au dessus de sa tête et de sa poitrine en pariant dans une langue inconnue... etc. (sortant un pot de sa poche) Ceci est une des pommades que Tituba utilisait pour soigner Betty de ses douleurs. C'est un onguent à base de camphre. Sentez, je vous prie...

(Il passe le pot sous le nez de l'assistance qui recule à l'odeur.)

PHIPS : - Pestilentiel, n'est-ce pas ? Docteur à quoi sert cette pommade ?

DOCTEUR : - A soulager les malades lorsqu'ils ont des difficultés à respirer. En l'occurrence, cette pommade est fabriquée à base d'extrait de menthe sauvage ou menthol voisin de la substance du camphrier. Sans danger.

PHIPS : - Et de quoi souffrait notre petite Betty ?

DOCTEUR : - Elle souffrait d'asthme chronique...

PHIPS : - Alors je pose la question : Quelle sorcellerie est-ce là ? Quel mal y-a-t'il à soigner une enfant atteinte de difficultés respiratoires ?

MATHER : - Et ses gestes obscènes et ses incantations...

(L'assistance se révolte en criant à l'hérésie.)

LE MAIRE : - Silence, que cela soit la dernière fois. Sinon, je fais évacuer cette salle. J'en ai plus qu'assez de voir le comportement des citoyens de ce village se rapprocher de plus en plus de la sauvagerie. Alors, silence...

(La salle se tait. Plus un bruit.)

PHIPS : - Seigneur Mather, loin de moi la prétention de mettre en doute vos compétences en matière de sciences occultes, mais Abigail Williams, ici présente, et toutes ses amies sont des filles de bonnes familles et qui plus est de bonne éducation. Elles ne connaissent pas encore tous les secrets naturels des mœurs de l'homme et de la femme. Le secret de la vie sexuelle de l'être humain est jalousement gardé jusqu'à leur union maritale avec un homme. Comment ses jeunes vierges innocentes peuvent connaître la nature obscène d'un geste ? Ceci est un principe d'éducation intransigeant de nos communautés religieuses.

MATHER : - Mais le diable, gouverneur Phips, le diable a souillé ses âmes innocentes. Le mal a ses raisons et ses moyens. Le mal se joue de l'esprit et de la matière.

PASTEUR : - Nous avons tous été témoins de leurs crises de possessions, gouverneurs Phips. Où voulez-vous en venir ?

(Approbations de la foule)

PHIPS : - Saint Thomas a dit : "Je le croirai que lorsque mes yeux en seront témoins !" et Dieu dit : "Si ton œil te trompes, alors arrache-le." Je ne remets pas en cause l'existence même du mal. Mais si le diable est tromperie qui vous dit qu'avant que ces jeunes filles ne soient le jouet de quelconques sorciers, elles n'ont pas été d'abord le jouet du diable ? Les apparences, mes amis, le diable aime les apparences. Le diable, seigneur Mather, leur a peut être montré ce qu'il voulait leur faire voir...

(Rumeurs d'incertitudes dans la salle.)

LE MAIRE : - Silence, s'il vous plait mes amis, silence. Gouverneur Phips, face à ce discours, quelles sont maintenant vos intentions ?

PHIPS : - Le gouvernement, dans son souci de clore ces procès, me charge d'en reprendre tous les points, de revisiter tous les témoignages. J'en appelle à la coopération de tous et à votre responsabilité.

MATHER : - Et cela signifie ?

PHIPS : - (autoritaire) Cela signifie, seigneur Mather, que la chasse aux sorcières est provisoirement suspendue.

LE MAIRE : - Si le gouverneur Phips en a terminé, nous pouvons lever l'audience. En tant que maire de ce village, je souhaite que toute la population se mette au service du gouverneur. La séance est levée...

(La salle se vide lentement.) (Le gouverneur Phips ne bouge pas.)

PHIPS : - Laissez-moi seul avec Miss Proctor, je vous prie.

(Catherine, visiblement éprouvée par toute cette affaire, s'approche timidement du gouverneur.)

PHIPS : - Asseyez-vous, madame. Je n'en aurai que pour quelques instants. A la lecture du rapport du procès de votre mari et de vous même, j'ai pu constater, en vue des observations que vous avez entendu, qu'il était incomplet. Je vous propose de vous faire oublier temporairement, vous et vos enfants.

CATHERINE : - Me faire oublier ? Ces déments ont assassiné mon mari, comment oublier ?

PHIPS : - Miss Proctor, je comprends votre amertume. Mais dans le cas présent, tout le village est en proie à une paranoïa collective.

CATHERINE : - Vous ne croyez pas à toute cette histoire, n'est-ce pas ?

PHIPS : - Vous savez, Madame, dans l'histoire de l'humanité, bon nombre de rumeurs ont souvent déclenché des guerres, des conflits, des massacres. La peur, Madame, est ce qui fait aussi avancer le monde, (un silence) Je vais donner des instructions pour qu'on vous rapatrie sur Boston en prétextant un complément d'enquête.

CATHERINE : - Mais la maison, les terres ?

PHIPS : - Oubliez tout, madame. Oubliez même que vous avez fait partie de ce village. Il est au bord de la destruction. Ici, règne le vent du chaos. Les années à venir seront peu supportables pour une femme seule avec cinq enfants. Croyez-moi, c'est préférable.

(Catherine commence à sortir puis se retourne vers Phips)

CATHERINE : - Gouverneur ?

PHIPS : - Madame Proctor ?

CATHERINE : - Comment tout cela a t'il pu arriver et si vite ?

PHIPS   - Comment le seigneur a-t'il fait pour créer le monde en sept jours ?

(Catherine sort) (Phips écrivant toujours sur ses dossiers se retourne.)

PHIPS : - Tu peux sortir de ta cachette. Ce sont les animaux blessés qui se cachent pour mourir pas les hommes. Les hommes se cachent parce qu'ils ont honte.

(Ann Putnam sort de sa cache et avance visiblement impressionnée.)

PHIPS : - Quel est ton nom, mon enfant ? Approche, tu n'as rien à craindre de moi.

ANN : - Je m'appelle Ann, monsieur, Ann Putnam.

PHIPS : - Et que veux-tu Ann ?

ANN: - Je... J'ai...

PHIPS : - Allons, je t'écoute. N'ai pas peur.

ANN : - Je n'ai pas peur, monsieur.

PHIPS : - Moi, non plus. Nous sommes deux. (Il lui présente une chaise) Quel est le motif de ta visite ?

ANN : - C'est comme vous dites, monsieur, je me cache parce que j'ai honte...

EPILOGUE

(Dans l'office du gouverneur Phips)

ANN : - ...honte. Honte et regret. Oui, II ne me reste plus que le regret comme unique argument de ma défense. Salem a plongé, par notre faute, dans le chaos et la fange. Presque tout le monde est mort. Les arbres portent plus de pendus que de fruits. Les champs sont encore en friche. Il règne un climat de haine et de vengeance. Les villageois ne s'entendent plus hurler. Nous avons chassé le révérend Paris et sa famille. Et Ann Putnam, en cette année de grâce 1693, est condamnée à l'oubli. Hagarde, malade et honteuse... Oui, honteuse...

NOIR FINAL

(Texte déposé auprès de la S.A.C.D. Toute utilisation interdite sans l'avis de l'auteur.))