LA CORBEILLE

Publié le par Gianmarco Toto

Un ramoneur, une bergère, un clown et deux soldats s'éveillent dans un endroit sombre et sans issue. Ils ont perdus la mémoire. En tentant de trouver une issue, ils tombent sur deux soldats perdus et amnésiques comme eux. Mais une autre fille, "la brindille", connaît la vérité sur ce lieu étrange et surtout sur cette musique qui vient de nulle part.

LA CORBEILLE

Les personnages

La bergère : Elle a perdu son troupeau et espère un jour le retrouver. Elle est de nature sensible et fragile mais possède tout de même un franc caractère.

Le ramoneur : C'est un jeune homme dynamique et vaillant. Il a un métier salissant mais cela ne l'empêche pas d'avoir de bonnes manières.

La brindille : C'est une fille miséreuse et sale. Elle parle souvent par images ou symboles. Elle possède un terrible secret.

Le clown : Il aime rire des situations les plus délicates et a toujours l'impression d'être sous un chapiteau.

Le colonel : II est autoritaire et un peu fou. Il rêve de grandes campagnes de guerre et de nouvelles conquêtes.

Le bleu : C'est un brave soldat, jeune et vigoureux.

ACTE I

scène 1

(II fait sombre. Un ramoneur apparaît)

LE RAMONEUR : - Holà ! Quelqu'un ? Bonjour, messieurs dames, c'est le ramoneur ! Hep ! Il y a quelqu'un ? (A lui même) Ce n'est pas possible. Je me suis trompé d'adresse. (Il  fouille dans ses poches) Qu'est-ce que j'ai tais de mon carnet de rendez-vous ? Si on y voyait quelque chose, ici... (Appelant de nouveau) Ho, hé ! Il n'y a pas de lumière chez vous ?

(Une bergère apparaît)

LA BERGERE : - (inquiète) Moutons ? Où sont mes bêtes ? Où sont mes moutons ? Perdu... J'ai perdu mon troupeau...

LE RAMONEUR : - (l'apercevant rassuré) Ah, tout de même ! J'ai pensé au pire vous savez...

LA BERGERE : - Mon troupeau...

LE RAMONEUR : - Pardon ?

LA BERGERE : - Je n'ai plus de troupeau. Je suis bergère et je n'ai plus de troupeau.

LE RAMONEUR : - (déconcerté) Oui, je comprends... (Revenant à son propos) La cheminée? C'est par où?

LA BERGERE : - Cheminée ? Vous me parlez de cheminée pendant que moi... (Revenant à ses soucis) Ils doivent bien être par ici...

LE RAMONEUR : - (l'esprit un peu confus) Qui ?

LA BERGERE : - Mes moutons... Sûrement qu'ils ne sont pas loin...

LE RAMONEUR : - (pensant avoir à faire à une folle) Sûrement... Je vous comprends mais... La cheminée ? Oui, vous comprenez,... j'ai des clients qui attendent et...

LA BERGERE : - Quelle cheminée ?

LE RAMONEUR : - Justement. Je la cherche. Vous êtes la propriétaire ?

LA BERGERE : - Je pense bien. Ce sont mes moutons...

LE RAMONEUR : - (impatient) Oui. J'ai bien compris... (Se calmant) Ecoutez. On m'a dit de passer pour nettoyer un conduit de cheminée...

LA BERGERE : - Qui ? Qui vous a dit ?

LE RAMONEUR : - Et bien... (Hésitant)

LA BERGERE : - Qui ?

LE RAMONEUR : - Je ne sais plus. Je ne trouve plus mon carnet de rendez-vous...

LA BERGERE : - Rendez-vous ? Vous aviez un rendez-vous ? Quel est votre nom ?

LE RAMONEUR : - (courtois) Madame, je me présente... (Il hésite comme s'il cherchait quelque chose)

LA BERGERE : - Et bien ? J'attends.

LE RAMONEUR : - (confus) Et bien. C'est à dire que...

LA BERGERE : -... Vous ne savez pas. Vous avez oublié.

LE RAMONEUR : - (troublé) C'est un peu vrai. Et bien, et bien ! Qu'est-ce qu'il m'arrive ?

LA BERGERE : - Ne cherchez pas. Ça ne sert à rien.

LE RAMONEUR : - Pardon ?

LA BERGERE : - Je ne me souviens pas moi aussi. Alors, ne cherchez pas...

LE RAMONEUR : - (Ironique) Qu'est-ce que vous me racontez là ?

LA BERGERE : - Nous ne savons pas où nous sommes, ce que nous faisons là et qui nous sommes.

LE RAMONEUR : -Ah ! Mille pardons ! Je suis venu faire mon travail et...

LA BERGERE : - Vous trouvez que cet endroit ressemble à une maison ? Une maison avec un toit et une cheminée posée dessus ?

LE RAMONEUR : - (agacé) Non. Justement. Je ne trouve rien.

LA BERGERE : - Regardez autour de vous. Ecoutez...

LE RAMONEUR : - Oui, j'entends. Je vois. Et alors ?

LA BERGERE : - Alors ?

LE RAMONEUR : - Alors rien.

LA BERGERE : - Pardonnez-moi mais je dois trouver mes bêtes...

LE RAMONEUR : - (un peu perdu) Oui. Oui... Je comprends... et moi, la cheminée...

LA BERGERE : - Si nous nous retrouvons...

LE RAMONEUR:-Oui...

(Ils se séparent. Une  fille apparaît qui les suit du regard.)

LA BRINDILLE : - Ils ne savent pas. Ils ne savent rien. Ils se perdent et pourtant c'est simple. Si simple. Et « la brindille », elle attend, tout le temps, dans l'aire du temps, sa chanson. Ils vont tous se réveiller mais ils ne verront toujours rien... L'évidence. Si peu de temps... (Triste) Ma chanson... Là-haut... S'il vous plaît, ma chanson, encore une fois. Après, je ne dirai rien, je ne ferai rien, je ne bougerai pas... Une petite fille sage. C'est promis.

(Un air de musique se fait entendre au loin)

(La brindille sort)

Scène 2

(Deux soldats, armes aux poings, entrent.)

LE BLEU : - Chef ! Chef ! Qu'est-ce qu'on fait chef?

LE COLONEL : - (un signal de la main) Tenir. Tenir sa respiration. L'œil aux aguets comme à la bataille, petit. Comme à la bataille...

LE BLEU : - A vos ordres, chef. Je suis là, chef. Je ne bouge pas, chef.

LE COLONEL : - (agacé) Soldat ! Le silence, c'est la botte secrète du guerrier. Doucement les basses...

LE BLEU : - Mais chef, ils sont où, chef?

LE COLONEL : - Qui « ils » '?

LE BLEU : - L'ennemi. On ne voit rien. Il fait trop noir.

LE COLONEL : - Ils sont là. Tout prêt. Je le sens. Comme à la bataille... Comme à la bataille...

LE BLEU : - (découragé, quittant sa position) Mais chef, il n'y a personne ici. Cela fait je ne sais pas combien de temps que nous marchons... Il n'y a pas d'ennemi...

LE COLONEL : - Soldat ! Reprends-toi ! Que fais-tu ? Tu es à découvert ! !

LE BLEU : - II n'y a pas d'ennemi. Ça fait longtemps qu'on aurait du entendre des coups de feu. Il n'y a rien...

LE COLONEL : - Soldat. A ton poste. C'est un ordre.

(Pétarade. Le colonel se tord de douleur et s'effondre au sol)

LE COLONEL : - Ah ! Les chiens ! Je suis fait !

LE BLEU : - Chef?! Vous avez mal ?

LE COLONEL : - (agonisant) Ce n'est rien, petit... Comme à la bataille... ce n'est rien... c'est la fin... Sur le champ d'honneur... Dis, petit... Dans la poche de ma chemise... regarde... il y a une photo de ma femme et de mes enfants... si tu t'en sors, tu iras les trouver et tu leur diras que je les aime...

LE BLEU : - (un peu surpris) II n'y a pas de photo, chef !

LE COLONEL :- (déçu mais toujours agonisant) Ah, bon? Ce n'est pas grave. Tu iras les trouver quand même et tu leur diras que... Je pers tout mon sang, bon dieu !... Je pars... Je sens que c'est la fin...

LE BLEU : - (de plus en plus surpris) Chef?

LE COLONEL : -... C'est la fin. Tu diras à ma femme...

LE BLEU : - (les yeux écarquillés) Chef, il n'y a pas de sang...

LE COLONEL : - (se redressant revigoré) Que dis-tu, soldat '? Un colonel sait quand il  sent la fin...

LE BLEU : - (rassuré et content) Chef, vous êtes vivant, chef. Vous n'avez rien...

(Brusquement, apparaît un clown bondissant et riant)

LE CLOWN : - Hi, hi, hi ! Ils sont rouges ! Tout rouge ! Hi, hi, hi ! Quelle pétarade !

LE COLONEL : - (terrible) A ton poste, soldat ! A mon commandement ! Chargez ! Sus à l'ennemi !

(Les deux soldats menacent le clown de leurs fusils)

LE CLOWN : - Hou ! Là ! Là ! C'est grave ! Je vous en prie, messieurs les soldats, ne me tuez pas... J'avoue tout... J'avoue... Je ne suis pas un ennemi... Je suis un abominable farceur... D'ailleurs ma maman me le disait souvent quand elle me poudrait mes « fefesses »,...Ma maman ?... Mais que dis-je ? Quelle tête de pois chiche, je n'ai jamais eu de maman...

LE COLONEL : - (hurlant) La ferme ! Tu es peut être un espion !

LE CLOWN : - Un espion ? Je n'y avais pas pensé. Mais, je vous en prie, ne me tuez pas. Laissez-moi le faire à votre place. J'ai l'habitude du sale boulot !

(Le clown sort de la poche un pétard qu’il allume et qui explose avec fracas)

LE CLOWN : - Ah ! Je suis touché. Je suis blessé. Je suis mort peut être déjà ! Je vois des anges. Ils sont beaux. Hou, là, là ! Ils sont tout nus. C'est parce qu'ils sont nus qu'ils sont beaux. Sinon, ils ne seraient pas des anges... Il y en a un qui me tend la main. Un  autre me déshabille. Oh ! Je suis tout nu. Le suivant accroche des ailes à mon dos et le dernier me sourit jusqu'à l'infini. (Il tombe immobile, jambes et bras en croix)

(Les soldats se rapprochent du corps et soudain le clown bondit)

LE CLOWN : - Fin du numéro. Applaudissements, je vous prie. Ovations. Hourra ? Bis ? Une autre ?

LE COLONEL : - (autoritaire) Qui es-tu ? Ton matricule...

LE CLOWN : - Mon matricule ? Il est minuscule. Il est là... (La main sur le cœur) ... entre mes ventricules.

LE BLEU : - Tu n'es pas un ennemi ?

LE CLOWN : - (feignant d'être terrible) Si. Je suis l'ennemi de la mauvaise humeur et de l'ennui. Je les pourchasse jusqu'à leur nid de cafards et je les farde de blanc dès qu'ils se mettent à broyer du noir. Et vous qui êtes-vous ? Que cherchez-vous ?

LE COLONEL : - Nos sommes en reconnaissance...

LE CLOWN : - Vous êtes éclaireurs ? Eclairez ma lanterne, il fait si sombre par ici. Contre qui vous battez-vous ?

LE BLEU : - Et bien, nous nous battons contre...

LE CLOWN : - (bondissant d'impatience) Contre qui ? Contre qui '? Allez, dites-le moi ! Hou, c'est excitant !

LE BLEU : - Chef, je ne me souviens plus...

LE COLONEL : - Mais si, soldat ! C'est évident !

LE CLOWN : - (même jeu) Contre qui ? Contre qui ?

LE COLONEL : - (troublé) Ah, ça alors, je ne me souviens plus... Qu'est-ce qu'il m'arrive ?

LE CLOWN : - (déçu) Ouais ! Ça va ! Laisse tomber, Gégé ! J'ai compris. Vous aussi vous faites partie de la troupe, du chapiteau. Ce n’est pas pour de vrai, c'est ça ?

LE BLEU : - Quel chapiteau ?

LE CLOWN : - Et bien, le chapiteau qui est... (Cherchant autour de lui) ... qui est... (Il pleure) Bouh ! Bouh ! Il n'y a pas de chapiteau...

LE COLONEL : - (très méfiant) Ça sent le défoliant, soldat...

LE BLEU : - Qu'est-ce qu'on fait chef?

LE CLOWN : - Bouh ! Il n'y a pas de chapiteau !

LE COLONEL : - II ne faut pas rester là ! Continuons !

LE CLOWN : - Snif ! Je peux venir avec vous ? Snif ! J'ai peur, tout seul, sans chapiteau.

LE COLONEL : - Tu n'es pas soldat. Tu ne peux pas rester avec nous.

LE CLOWN : - Snif ! S'il vous plait, monsieur le capitaine !

LE COLONEL : - Colonel.

LE CLOWN : - Oui, pardon, snif !... Monsieur le général, s'il vous plaît !

LE COLONEL : - (levant la voix) Colonel !

LE CLOWN : - (cessant les plaintes, au garde à vous) Oui, à vos ordres maréchal !

LE COLONEL : - (désolé) En avant. Formation serrée...

LE CLOWN : - Oui, oui, serrée, la formation. Serrée...

(Les soldats partent dans un sens, le clown dans l'autre.)

LE BLEU : - (revenant sur ses pas) Hé, psstt ! Le clown ! Par ici !

(Le clown, confus, rejoint le soldat. Ils sortent ensemble.)

(La brindille apparaît)

LA BRINDILLE : - (en chantant) Bonne humeur ! Bonne humeur ! De monsieur le clown, la bonne humeur... Oh ! Cette musique... la musique... Pauvre petits soldats perdus... De la boue jusqu'en haut des godillots. Petits soldats désarmés, sans armée... Oh ! Encore une fois, s'il vous plaît. La musique. Je ne suis plus seule... Encore la musique et danser...

(On entend au loin une musique. La brindille sort en dansant.)

Scène 3

(La bergère entre l'air un peu triste)

LA BERGERE : - Rien. Toujours rien. Je tourne inutilement en rond pour rien.

LE RAMONEUR : - (entrant de son côté) C'est vrai. Nous tournons. Nous cherchons en tournant.

LA BERGERE : - Vous êtes là vous aussi ? Que disiez-vous ?

LE RAMONEUR : - Lorsque nous sommes partis, tout à l'heure, j'ai tracé au sol, une croix de suie noire, (pointant son doigt vers le sol)

Regardez !

LA BERGERE : - La marque de suie ! Mais alors, nous sommes enfermés ?

LE RAMONEUR : - En rond... Qu'avez-vous ?

LA BERGERE : - J'ai peur et c'est comme si j'avais peur pour la première fois.

LE RAMONEUR : - Allons, n'ayez crainte. Vous devriez être contente de savoir que vous n'êtes pas seule. Je suis là, moi.

LA BERGERE : - On peut être seuls, à deux... Si seulement j'entendais un de mes agneaux.

LE RAMONEUR : - S'ils étaient là, ça se saurait.

LA BERGERE : - On n’entend rien. Pas un bruit. J'ai peur...

LE RAMONEUR : - Moi aussi. Pour la première fois...

LA BERGERE : - (effondrée) Je ne veux pas finir ma vie dans un trou sombre, sans lumière. Je ne me souviens plus. Est-ce là ma vie ?

LE RAMONEUR : - (doux et rassurant) Nous sortirons d'ici. Je vous le promets. Ne pleurez pas. Les larmes ne font aucune lueur dans l'obscurité...

(Une musique qui vient de loin) (Soudain les soldats entrent en menaçant le couple de leurs armes.)

LE COLONEL : - Pas un geste. Identifiez-vous.

LE RAMONEUR : - Qui êtes-vous ?

LE COLONEL : - Ici, c'est moi qui pose les questions, petit.

LE BLEU : - Tu as entendu ce que t'a dit le chef? Alors, réponds !

LE RAMONEUR : - Que voulez-vous que je vous dise ?

LE COLONEL : - Qui êtes-vous ?

LE RAMONEUR : - Moi ? Je suis ramoneur. Ouvrier vaillant, (révérence) Votre éminence...

LE BLEU : - (désignant la bergère du bout de son canon de fusil) Et elle ? C'est qui ?

LA BERGERE : - Bergère sans son troupeau. Vous ne l'auriez pas aperçu par hasard ?

LE BLEU : - (Tout bas au colonel) Qu'est-ce qu'on fait chef ? Ils n'ont pas l'air dangereux...

LE COLONEL : - Restons sur nos gardes, soldat.

(Entrée fracassante du clown.)

LE CLOWN : - (II joue comme un enfant) Alerte ! Alerte ! Plus personne ne bouge... Nous sommes attaqués... Repliez-vous ! Repliez-vous !

A l'assaut ! Tenez les rangs, mes gaillards ! Tenez les rangs ! (Faisant mine d'être touché par une balle) Aaaah ! Je suis touché... Continuez sans moi... Aaah ! Mort au champ d'honneur... (Il tombe puis se relève aussi sec) Alors, capitaine, mon lieutenant, j'étais comment ? Je suis engagé ? Je suis engagé, dites !?

LE COLONEL : - (agacé s'adressant au Bleu) Soldat, ne vous ais-je pas demandé de tenir ce pitre sur nos arrières ?

LA BERGERE ET LE RAMONEUR : (applaudissant ravi) Bravo ! Bravo !

LE CLOWN : - (Tout en saluant) Merci. Merci.

LE BLEU : - C'est ce que j'ai fais, chef, mais il est incontrôlable. C'est un clown...

LA BERGERE : - (réjouie) Monsieur le clown, votre arrivée ne pouvait pas mieux tomber. Vous nous réjouissez.

LE CLOWN : - (médusé) Oh ! Seigneur, la belle bergère que voilà...

LA BERGERE : - Vilain flatteur. Amusez-nous plutôt, vous êtes habile.

LE CLOWN : - Et pour bien d'autres choses. Je peux ravir les yeux et les oreilles et, comme Midas, transformer tout ce que je touche. Entre mes mains, une chaise devient un nid d'amour et le cœur le plus sombre, une hirondelle au vent.

LE RAMONEUR : - (un peu jaloux) Mais vous ne savez plus à quel cirque vouer votre éloquence.

LE CLOWN : - (grimaçant) Quel noir personnage !

LE RAMONEUR : - Noirceur du labeur. Maquillage forcé de celui qui débouche les cheminées.

LE CLOWN : - (révérence) Blancheur de l'auguste. Maquillage forcé de celui qui déride les plus coincés.

LA BERGERE : - (au ramoneur) Quelle mouche vous pique '?

LE RAMONEUR : - Personne ne sait, ici, qui est qui et d'où nous venons. Mouche piquée peut être mais mouche enfermée...

(La brindille fait timidement son entrée)

LE COLONEL : - Qui va là ?

LA BRINDILLE : - Une petite fille. Je connais l'histoire d'une petite fille qui voulait jouer. Elle avait de beaux jouets : jouets de bois, jouets de flanelle et de ruban, jouets de dentelle et de porcelaine. Par maladresse, colère ou paresse, elle les a tous brisé. Mais un jouet est un jouet, rien ne peut le remplacer.

LE BLEU : - Que dis-tu ? Sais-tu où nous sommes ?

LA BRINDILLE : - Je l'ai su. Il y a longtemps. Longtemps que j'attends, trop longtemps. Et vous aussi, vous attendrez...

ACTE II

Scène 1

 

 (La bergère et le ramoneur sont seuls dans un coin)

(Le clown, de son côté, répète quelques numéros)

(Le Bleu monte la garde)

(Le colonel tente d'allumer un feu avec du papier sous l'œil amusé de la Brindille)

LE COLONEL : - (agacé et agressif à la Brindille) Qu'est-ce que tu veux ? Laisse-moi tranquille.

BRINDILLE : - (comme une enfant impatiente) Encore, encore,... Allume le feu...

LE COLONEL : - Je te dis de me laisser tranquille. Tu ne comprends pas ?

LA BRINDILLE : - Pourquoi personne ne veut jouer avec moi ?

LE COLONEL : - Je ne sais pas et je m'en moque. Laisse-moi je te dis.

(La Brindille, triste, recule dans son coin.)

LE COLONEL : - Maudite pierre à briquet, maudite...

LE RAMONEUR : - (au colonel) Ce n'est pas comme cela que vous y arriverez.

LE COLONEL : - (piqué, toujours agressif) Depuis que Rome a formé ses centurions, un soldat connaît les attributs du feu et, ma foi, ce qu'un soldat refuse, c'est qu'un civil se permette de...

LE RAMONEUR : - Allons, monsieur, ne nous emportons point. Je ne pensais pas que mon avis vous blesserait. Mais, daignez considérer qu'un humble ramoneur n'a, pour toute science calorifique, que celle du feu de foyer. Et pour mot de « foyer », vous n'en avez jamais eu, à en croire cette humeur de solitaire endurci.

LE COLONEL : - (Entre ses dents) Oh ! Que je ne l'aime pas ! Que je ne l'aime pas !

LE RAMONEUR : - Cessez de bougonner comme vous le faites et montrez-moi cette pierre à briquet, (surpris en découvrant l'objet)

Seigneur ! Vous qui vous dites soldat, descendance des centurions romains, vous tentez de taquiner l'étincelle avec une pierre en bois ?

LE COLONEL : - En bois ? Qu'est-ce que vous dites ?

LE RAMONEUR : - (lui repassant la pierre) Voyez par vous même...

LE COLONEL : - Est-ce possible ?

LA BRINDILLE : - Bois ou porcelaine, voilà notre avenir. Bois ou porcelaine, il nous faudra en jouir...

LE COLONEL : - Qu'a donc cette folle ?

LE CLOWN : - (qui depuis un instant avait suivi la discussion) Monsieur le maréchal...

LE COLONEL : - Colonel.

LE CLOWN : - Excusez amiral ! Je pense que cette petite en sait plus long que nous tous.

LA BERGERE : - Que dis-tu le clown ?

LE CLOWN : - Elle est, sans détour, la seule qui ne s'effraie point de notre situation.

LA BRINDILLE : - (inquiète) Pourquoi me regardez-vous tous ainsi ?

LE COLONEL : - (saisissant brutalement les poignets de la Brindille) Allons, dis-nous ce que tu sais !

LE RAMONEUR : - (levant le ton) Holà ! Doucement, militaire, vous l'effarouchez...

LE COLONEL : - Un coup elle s'effraie, un autre elle s'égaie, (plus fort) A quel jeu joues-tu, miséreuse !?

LE RAMONEUR : - (obligeant le colonel à lâcher sa prise) Vous n'avez pas entendu ce que vous dit la bergère ?

LE COLONEL : - (lâchant prise) Une mutinerie ?

LE SOLDAT : - (un peu paniqué) Chef? Qu'est-ce qu'on fait '?

LE COLOLNEL : - (dément) Une mutinerie, soldat ! Qu'on les fusille tous !

LE BLEU: - Mais...

LE COLONEL : - C'est un ordre, soldat !

LE FLEU : - (bataillant avec son arme) Flûte ! Mon fusil s'est enrayé...

LE COLONEL : - Feu, soldat, feu ! (Retirant violemment l'arme des mains du « Bleu ») Donnez-moi ça, impotent ! Qu'est-ce que ça signifie ? (Fixant le  fusil) Du bois ? (Prenant le sien) Nos armes sont en bois ? Conspiration. C'est une conspiration. Un coup d'état... (Il s'enfuit dans l'obscurité en hurlant ces mots)

LE BLEU : - Chef! Où allez-vous, chef ?!

LE CLOWN : - (retenant le bleu par le bras) Laisse petit. Laisse-le. Je crois qu'il a besoin d'être un peu seul.

LA BRINDILLE : - Seul ? La brindille connaît bien ce mot là...

LA BERGERE : - (doucement) Que sais-tu d'autre ?

LA BRINDILLE : - Ce qu'il faut pour me taire. (Elle se recroqueville dans son coin)

LA BERGERE : - Quoi ? Dis-le nous...

LA BRINDILLE : - (percevant une musique qui vient de loin) Ça !

Scène 2

(Le Bleu  fait les cent pas.)

(La bergère et le ramoneur jouent à la marelle avec la Brindille)

(Le clown répète toujours)

LE BLEU : - (entre ses dents) Pas logique... Pas logique, pourtant il doit y avoir une explication...

LA BERGERE : - Qu'avez-vous, bon soldat '? Le sort de votre supérieur vous préoccupe encore ?

LE CLOWN : - Un militaire réfléchit avec ses pieds et marche au pas cadencé avec sa tête.

LE BLEU : - De l'esprit le clown ? Mais de réflexion en serais-tu privé ?

LE CLOWN : - De réflexion ? Je ne reflète, mon prince, que les rires du public. En mille éclats ceux-ci explosent dans l'arène et filent comme des étoiles au firmament du chapiteau.

LA BERGERE : - C'est beau.

LE BLEU : - Quoi ?

LA BERGERE : - Ce qu'il dit, c'est beau. C'est plein de lumières.

LA BRINDILLE : - (En équilibre sur un pied) Je n'ai jamais vu de cirque. C'est comment ?

(Un silence. Tout le monde se regarde et retourne à ses occupations.)

LA BERGERE : - Dites, monsieur le clown, que ferez-vous quand vous sortirez ?

LE CLOWN : - Je construirai le chapiteau que j'ai perdu ou, au pire, j'en trouverai un autre.

LA BERGERE : - Vous le trouverez. J'en suis certaine.

LE CLOWN : - Vous êtes gentille. Savez-vous qu'il y aurait, sans doute, une place pour une bergère esseulée ? Nous pourrions peut être vous et moi...

LA BERGERE : - Ne vous méprenez pas sur mes intentions. Je dis cela car je cherche moi aussi...

LE CLOWN : -... Vos brebis égarées ? (Un temps) Et vous ?

LA BERGERE : - Je ne sais pas si un seul troupeau suffirait à faire mon bonheur mais...

LE CLOWN : - (fixant, avec un sourire malin, le ramoneur) Mais un mouton noir...

LA BERGERE : - (gênée) Taisez-vous.

(Le ramoneur et la Brindille jouent ensemble à la marelle)

LE RAMONEUR : - Allez, la Brindille, saute, saute, tu es presque au ciel...

LA BRINDILLE : - Je le sais. J'y vais souvent... (Elle lève le nez au ciel)

LE RAMONEUR : - Au ciel ? Tu vas au ciel ?

LA BRINDILLE : - (revenant à sa marelle) Oui... Le caillou est trop loin...

LE RAMONEUR : - (levant la tête au ciel) Le ciel ? (Réalisant) Le ciel ? La sortie est là-haut ? C'est ça Brindille ? Le ciel est la sortie ?

LA BRINDILLE : - Le caillou... Trop loin... Le caillou...

LE RAMONEUR : - Mais où vois-tu les nuages ou l'azur ? Je ne vois que l'obscurité...

LA BRINDILLE : - (toujours à sa marelle) Au dessus... Au dessus du couvercle... Le caillou est trop loin. Je n'arrive pas à l'atteindre.

LE RAMONEUR : - J'en aurai le cœur net... (Il se saisit du caillou et le jette au dessus de lui)

LA BERGERE : - Qu'y a t'il ?

LE RAMONEUR : - La Brindille dit qu'il y a une sortie, là, au-dessus...

LE BLEU : - Tu es sûre ma fille ?

LA BRINDILLE : - C'est de là que vient la jolie musique.

LE BLEU : - Chut ! Je crois que j'entends...

LE CLOWN : - (pas dupe à la Brindille) Joli numéro, ma petite, mais avec moi, ça ne prend pas...

(On entend une musique)

 LA BRINDILLE : - (Dansant) La musique ! C'est la jolie musique !

(Dans un coin, seul, rampant, le colonel)

LE COLONEL : - (dément et se parlant parfois à lui-même, parfois à un bataillon invisible) Comme au combat... Sur le champ d'honneur... Les héros seront ceux qui bouteront l'ennemi jusqu'aux frontières. Les héros, soldats. Vous appartenez à qui ? A vous, chef ! Et vous mourrez pour qui ? Pour vous, chef ! Bandes de minables ! Rejetons crottés de vos mamans ! C'est moi, votre mère patrie à présent... Garde à vous ! Repos ! Entendez soldats, la musique de la liberté... Entendez ! Personne ne sortira. Personne. Nous resterons pour nous battre... Qu'est-ce que j'entends ? Nous resterons, chef ! Pas sortir... Il ne faut pas sortir...

Scène 3

(Le ramoneur installe son échelle)

LA BERGERE : - (au ramoneur) Qu'est-ce que vous allez faire '?

LE RAMONEUR : - Je vais aller voir.

LA BERGERE : - Maintenant ?

LE RAMONEUR : - Nous n'allons pas rester ici sans bouger ! (Se ravisant) Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?

LA BERGERE : - (soudain triste) Quand vous serez dehors, vous ferez quoi ?

LE RAMONEUR : - Je reprendrai mon travail. Et puis j'irai me promener au grand air et déjeuner sur l'herbe aussi. Peut être en votre compagnie... Si vous le permettez...

LA BERGERE : - (heureuse en le prenant dans ses bras) Oh, oui. Un déjeuner sur l'herbe avec vous...

LE CLOWN : - (guilleret) Tope-là frangine ! T'as décroché le plumeau !

LA BERGERE : - Vous n'aurez pas peur ?

LE RAMONEUR : - Autant que vous. Mais avec vous c'est différent. Il faut bien un début à toute histoire.

LA BERGERE : - Je trouve le prologue ravissant.

LE CLOWN : - (au ramoneur) Vous sortez ?

LE RAMONEUR : - Je vais essayer.

LE BLEU : - Je vous suis. Je couvrirai vos arrières. Si quelque chose se passe, n'hésitez pas, appelez-moi !

LE RAMONEUR : - (au soldat) Vous avez l'âme d'un chef !

LE COLONEL : - (bondissant sur le Bleu) Vous n'irez nulle part ! On ne quitte pas les rangs comme ça, soldat !

LE BLEU : - Avec tout le respect qui est dû à votre rang, chef, vous ne ferez rien.

LE COLONEL : - (fou de rage) Tu me donnes des ordres, petit avorton, je te ferai bouffer la terre et le sable...

LE BLEU : - (projetant le colonel au sol) II n'y a rien à redire, chef. Vous n'êtes plus le chef, chef. Vous n'êtes plus rien, chef !

LE CLOWN : - Un conseil, soldat : s'il n'est plus le chef, cessez de l'appeler chef à tout bout de champs. Croyez-moi, ce sera déjà un bon départ...

LA BRINDILLE : - (s'agenouillant près du colonel) Pauvre petit colonel dont la folie est une fleur au canon de son fusil.

LE COLONEL : - (effondré) Jamais on ne m'a parlé ainsi. Jamais...

LA BRINDILLE : - (rassurante) Allons, allons ! La Brindille remplacera humblement la fleur au fusil.

LE COLONEL : - (pleurant) C'est beau ce que tu dis. C'est beau...

LE RAMONEUR : - (décidé) J'y vais. (Il commence à grimper son échelle)

LE CLOWN : - (au ramoneur) Envoyez un éclat de rire si vous voyez quelque chose.

LE RAMONEUR : - En éclat et en poussière d'étoile, monsieur le clown...

LE CLOWN : - Je le savais qu'on pouvait compter sur vous.

LA BERGERE : - Faites attention !

LA BRINDILLE : - (aux côtés du colonel) Tu verras. Ne pleure pas. Il y aura d'autres Verdun et d'autres sièges de la ville de Troie.

LE COLONEL : - Tu crois ?

LA BRINDILLE : - Tant qu'il y aura des enfants...

LE COLONEL : - Que veux-tu dire ?

LA BRINDILLE : - Chut ! C'est un secret...

LE BLEU : - (à mi-parcours sur l'échelle) Hé ! Le ramoneur ! Que vois-tu ?

LE VOIX DU RAMONEUR : - La lumière du jour derrière une sorte de couvercle. Je le soulève...

LE COLONEL : - (à la brindille) Mais nous sommes prisonniers. Comment se battre ?

LA BRINDILLE : - Ce n'est plus à toi d'en décider...

LE COLONEL : - Pourquoi ?

LA BRINDILLE : - Laisse faire les enfants...

LE COLONEL : - Je ne comprends pas.

LA BRINDILLE : - II y a toujours de belles histoires à se raconter avec les enfants. Tu vas comprendre...

(La musique reprend mais plus proche)

LA BERGERE : - (au ramoneur) Que vois-tu ? Que vois-tu '?

LA VOIX DU RAMONEUR : - (triomphant) Le jour ! Je vois la lumière du jour... (Avec effroi) Oh ! Mon dieu ! Non ! Non !

LA BRINDILLE : - Tu vas comprendre.

LE BLEU : - Hé ! Le ramoneur ? Ça va ?

LE CLOWN : - Mais riez ! Riez donc !

LA BRINDILLE : - Tu vas comprendre.

(Le sac et le béret du ramoneur dévalent les barreaux de l'échelle jusqu 'au soldat qui les réceptionne.)

 LA VOIX D'UNE PETITE FILLE : - Maman ! Maman ! J'ai cassé la poupée !

RIDEAU

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