GAUEKO

Publié le par Gianmarco Toto

Arrantxa est une jeune fille qui a la fâcheuse habitude de se promener la nuit. Sa mère et son père ne savent plus comment lui faire entendre raison. Mais son grand-père lui raconte, un soir, avant de s'endormir, la fabuleuse histoires de "Gaueko", le génie de la nuit qui emporte tout ceux qui ne respecte pas l'obscurité et le ciel étoilé.

GAUEKO

(Conte théâtral inspiré de la mythologie basque)

 

Personnages

 

Arrantxa – fille de la maison

Eneko – frère d’Arrantxa

Le père

La mère

Le grand-père

Tikigorriak – génies du feu apparentés aux laminak (lutins des légendes basques)

AAtxegorri – taureau rouge gardien de la grotte de Mari

Mari – déesse des basques

Sugoi – serpent amant de Mari

Gauargi – génie lumière de la nuit (opposé à Inguma)

Inguma – démon de l’oppression (opposé à Gauargi)

Sorginak – sorcières

Guizotxo – homme loup

Gaueko – génie de la nuit

Un narrateur

 

Les lieux

La maison de famille

La forêt des bois morts

L’akelarre (le champ du bouc)

La grotte de Mari

 

Le soir à la maison

 

Le narrateur : ...Il y a de cela bien longtemps, vivait en Pays Basque, une famille sans histoire ; une famille comme on en connaît beaucoup. La mère et le père avaient deux enfants, Eneko et Arrantxa. Il y avait aussi le grand-père. Et tout ce petit monde vivait en harmonie...". . Arrantxa est une jeune fille simple, mais elle a un esprit qui s'envole souvent dans la nuit. Elle aime errer dans l'obscurité et se promener dans la campagne endormie. Ce soir là, elle rentra chez elle bien après le coucher du soleil. Sa mère l'attendait…

La mère (en colère) : Arrantxa ! Il est tard et tu rentres une fois de plus après le coucher. Tu sais que je te l'ai interdit ! 

Arrantxa : Maman ! Tu sais que j'aime me promener la nuit. Tout est si calme et paisible.

La mère : Ne discute pas ! Puisqu'il en est ainsi, tu seras retenue au logis pendant un mois. Il y a du travail, ici et ta place est à la maison. Ton père et ton frère travaillent toute la journée et toi que fais-tu ?

(La mère sort, laissant Arrantxa triste et en pleurs Attiré par les sanglots, le père entre à son tour)

Le père : Et bien, Arrantxa, pourquoi pleures-tu ?

Arrantxa : Ama ne veut plus que je sorte de la maison.

Le père : Je vois. Tu es encore rentré tard cette nuit. Tu sais, ta mère ne veut pas te punir mais te protéger car la nuit n'est pas faite pour les jeunes filles de ton âge. Si tu défies la nuit, elle t'emportera avec elle.

Arrantxa : Mais, j'aime la nuit. Elle me rassure et calme mon esprit. Avec elle, je me mets à rêver.

Le père (autoritaire) : Sans doute. Mais, il en est ainsi et tu ne dois pas discuter les décisions de ta mère. 

(Le père sort laissant Arrantxa seule de nouveau. Entre le grand-père.)

Le grand-père : Les soirées sont bien fraîches. Le printemps sera long à venir.

Arrantxa : Grand-père, je voudrais te poser une question.

Le grand-père : Je t'écoute, mon enfant.

Arrantxa : Est-il vrai que la nuit peut être dangereuse pour les filles de mon âge ?-

Le grand-père : La nuit peut être dangereuse pour tout le monde. Si nous nous promenons dans la nuit sans la lampe qui éclaire notre esprit et le chemin à suivre, nous pouvons nous perdre et là...

Arrantxa : Et là ?

Le grand-père : As-tu déjà entendu parler de Gaueko ? Celui de la nuit. Le génie qui t'emportera avec lui si tu défies l'obscurité.

Arrantxa : Je ne fais rien de mal ! Au contraire, j'aime la nuit !

Le grand-père : Justement. Et par ton attitude, tu risques de l'attirer à toi. Je te laisse à présent. A mon âge, le soir est un repos qu'il ne faut pas négliger et tu devrais en faire autant. Sache que lorsque tu te couches avec la nuit, elle te porte conseil.

(Le grand-père sort. Entre Eneko, le frère.) 

Eneko (moqueur et bruyant) : Maman m'a tout dit !

Arrantxa : qu'est-ce qu'elle t'a dit ?

Eneko : Que tu seras puni pendant un mois !

Arrantxa : Ce n'est pas une punition ! Tu n'as rien compris !

Eneko : Arrantxa est punie ! Arrantxa est punie !

Arrantxa : Arrête Eneko, tu me fatigues !

Eneko : Et toi, tu es une bête ! Une bête de la nuit !

Le narrateur : ...Ainsi se passe la vie d'Arrantxa. Mais, un soir, alors que toute la maison est endormie, quelqu’un farfouille dans la cuisine. Arrantxa, qui a le sommeil léger, vous vous en doutez bien, descend doucement les escaliers en veillant à ne pas faire craquer les marches en vieux bois de chêne.

Arrantxa (inquiète en avançant doucement) : Qui est là ? Qui fait ce bruit ? Eneko ? C'est toi ?

Guillen (surgissant comme un diable) : Eneko ? Je ne m'appelle pas Eneko ?! 

Guillen : Qu’est-ce qu’elle dit, tronche de pot ?

Guillen : Elle nous appelle Eneko, tête de veau !

Guillen : Encore une folle, face de girolle !

Arrantxa (plus courageuse) : Qui êtes-vous ? Que faites-vous dans cette maison ? Comment êtes-vous entrés ? Et lâchez ces haricots !!!! Petits voleurs !!!!

Guillen : Tu as entendu ? Elle nous traite de petits ? Mauvais pissenlit !

Guillen : Ne fais pas attention. C’est une sotte. Face de carotte !!!!

Guillen : Ce n’est pas de cette façon qu’on traite son porte-bonheur. Face de malheur !

Guillen (mangeant gloutonnement) : Oh ! Ces haricots ! Ce sont ceux que je préfère !

Guillen : Nous sommes tikigorriak. Tous frères et têtes à claques !!!

Guillen : Nous sommes tikigorriak. Tous Guillen et faces en vrac !!!

Arrantxa : Mais, d'habitude vous êtes beaucoup plus petit. Il paraît même que l'on peut vous mettre dans une boîte d'allumettes.

Guillen : Il est vrai. Mais, pour te rencontrer, il fallait bien que nous nous élevions à ton niveau.

Arrantxa : Me rencontrer ?

Guillen : Penses-tu que, nous, tikigorriak, nous déplaçons pour le plaisir ?

Arrantxa : Et que me veux-tu ?

Guillen : Viens ! Il nous faut sortir dans la nuit.

Arrantxa : Mais, je n'ai pas le droit ! Ama m'a consigné à la maison pour un mois.

Guillen : Il n'importe ! Gaueko nous attend. Il est impatient de te rencontrer.

Arrantxa : Gaueko ?! Mais, c'est dangereux !

Guillen : Mon dieu que cette enfant est stupide ! Face de bide !

Guillen : C'est toi le danger ! Car tu parles de choses que tu ne connais pas ! Tête de rat !

Guillen : Allez ! Nous avons assez perdu de temps ! Viens ! Suis-nous !

Le narrateur : ...Ainsi, nos deux amis partirent dans la nuit et la tourmente car il faisait très froid en cette nuit d'hiver. La neige tombait. Mais, quelque chose poussait Arrantxa à continuer. Ils marchèrent ainsi longtemps. Plus tard, ils s'arrêtèrent dans la forêt des bois morts... C’est alors qu’une rumeur monta du plus profond de la forêt…

Guillen : Oups ! Mes frères, nous voici sur le territoire des Sorginak.

Guillen : Pas bon ! Pas bon du tout pour tikigorriak ! Fuyons !

Guillen : Nous devons te laisser à présent car tu dois rencontrer Gaueko seule. Son gardien tu verras et avec le coeur tu lui parleras.

Guillen : Nous, pas rester là. Quand le sorcier frappe du pied sur l’akelarre, Guillen se faire écraser.

Guillen : Courage, fuyons !

Arrantxa : Attendez ! Ne me laissez pas toute seule ! (Les tikigorriak disparaissent) Me voilà bien. Que vais-je faire à présent ?

(Les sorciers viennent encercler Arrantxa effrayée)

Une sorcière : Qui cherches-tu, mon enfant ?

Arrantxa : Mon chemin, mesdames !

Une autre : Mesdames ?! Cela fait des siècles qu'on ne nous a plus appelé "mesdames"!

Une autre : Appelle-nous par notre nom, petite fille !

Une autre : Fais comme tout le monde !

Arrantxa : Je ne sais pas comment vous vous appelez !

Une autre : Ecoute ton coeur et tu le sauras.

Une autre : "Mesdames", nous aurons vraiment tout entendu !

Arrantxa : Les Sorginak, c'est vous ?!

Une autre : Et je sais aussi que tu veux rencontrer Gaueko !

Arrantxa : Gaueko ?! J’ai un peu peur ! Il paraît qu'il emporte avec lui tous ceux qui défient la nuit...!

Une autre : Et toi, l'as-tu défié ?

Arrantxa : Non. J'aime la nuit. C'est tout.

Une autre : Alors, tu n'as rien à craindre de lui.

(Soudain, un hurlement dans la nuit.)

Un sorcier : Par le grand bouc noir, avez-vous entendu, mes frères et mes sœurs ?

Un autre : C’est le guizotxo. Il ne faut pas rester là. Eloignons-nous.

Un autre : Et tu devrais en faire autant, petite.

Arrantxa (terrifiée) : Mais de qui parlez-vous et quel est ce cri ?

Un autre : L’homme loup, petite innocente. Sa violence est incroyable et quiconque tombe entre ses griffes connaîtra la douleur et la mort… Fuyons !!!

(Tous les sorciers s’enfuient laissant Arrantxa toute seule)

Arrantxa : Oh, mon dieu ! Que vais-je devenir ? Pourquoi je n’ai pas écouté mes parents ?

Guizotxo (bondissant) : Tiens, tiens ! Mais qui vois-je là ? Une petite étourdie qui ose traîner la nuit ?

Arrantxa : Laissez-moi. Ne m’approchez pas…

Guizotxo (l’imitant méchamment) : Laissez-moi. Ne m’approchez pas… Au secours, aidez-moi, c’est le grand méchant loup… (De nouveau terrible) Alors, petite, on se prend pour le chaperon rouge ?

Arrantxa (ne sachant que dire) : Non… Si vous approchez, je… Gaueko vous punira…

Guizotxo (hurlant de rire) : Elle est bonne celle-là.  On ne me l’avait jamais faites. Gaueko ? Dommage, mon enfant ! C’est dans mon ventre que tu finiras… Et crois-moi, il y fait plus sombre qu’une nuit sans lune.

(Soudain, Aatxegorri entre en force)

Aatxegorri : C’est bien ce que j’avais cru entendre. Voici le cabot de cette contrée qui fait encore des siennes. Débarrasse le plancher, Guizotxo, ou craint mon coup de cornes.

Guizotxo : Peste soi du bovidé. Ne peux-tu aller jouer plus loin, maudit taureau !

Aatxegorri : Désolé, Guizotxo, ce n’est pas ce soir que tu feras bonne chair. Allez va-t’en ! Mon sabot s’impatiente.

Guizotxo (s’enfuyant) : Qu’il reste en travers de ta gorge !

Aatxegorri (s’approchant doucement d’Arrantxa) : Je suis le gardien de la grotte de Mari. Mais avant d'aller plus loin tu dois me répondre. Qu'est-ce qui t'amène en ces sombres lieux ?

Arrantxa : C'est mon coeur qui m'a emmené dans la forêt des bois morts.

Aatxegorri : Et que cherches-tu dans la nuit ?

Arrantxa : C'est mon coeur que je cherche dans la nuit !

Aatxegorri : Tu as bien répondu. Suis-moi ! Mari veut te parler.

Le narrateur : Arrantxa suivit le taureau rouge jusqu’à la grotte de Mari. Elle était un peu rassurée à l’idée de se trouver avec Mari, la déesse protectrice des basques. Aatxegorri s’arrêta à l’entrée de la grotte et conseilla Arrantxa.

Aatxegorri : Entre doucement dans l’antre de Mari. Chuchote quand tu lu parles. Ne la regarde jamais dans les yeux et lorsque tu sortiras, ne lui tourne jamais le dos. Sinon, pour l’éternité, à son service, tu resteras…

Le narrateur : Dans la grotte, Arrantxa observa scrupuleusement les conseils du taureau. Là, se tenait devant elle, Sugoi l’amant de Mari rampant à ses pieds et la déesse mère superbe et inquiétante à la fois.

Mari : Entre mon enfant, viens donc me voir. Tu as quelques vœux à formuler. Je suis prête à t’entendre.

Arrantxa : O déesse mère ! Pardonne-moi pour avoir désobéit à mes parents et bravé la nuit.

Sugoi : Tu as de la chance, petite, de ne pas être un garçon. Pour punition, j’ouvre les entrailles de la terre sous tes pieds et te fais disparaître dans les gouffres sans fond.

Mari : Ne te laisse pas impressionner par mon serpent de mari. Il a tendance à faire un peu de zèle. Mais tu es une fille et tu sais que je peux connaître le fond de ton cœur. Si tu dis vrai je te permettrai de rencontrer Gaueko, si ton âme est noire, tu resteras fileuse de laine, à mes côtés, pour l’éternité.

Sugoi : L’épreuve. Il faut lui faire passer l’épreuve.

Mari : Je sais Sugoi.

Arrantxa : Quelle épreuve ?

Sugoi : Elle n’est pas prête. C’est déjà perdu d’avance.

Mari : Pas de conclusion trop hâtive, mon époux. Son cœur est pur et son âme innocente. Je le sens. Que vienne Gauargi pour éclairer cette enfant, qu’apparaisse Inguma pour l’éprouver.

Le narrateur : Inguma, démon de l’oppression tenta d’attirer Arrantxa dans le manteau  du désespoir. Gauargi l’éclaira de sa lumière pour lui montrer le chemin dans les ténèbres.

Inguma : Viens mon enfant. Plonge ton regard dans l’obscurité et laisse-toi engloutir.

Arrantxa : Non, Inguma. Pour moi l’obscurité, n’est pas désespoir mais rêve.

Gauargi : Viens Arrantxa. Laisse-toi guider par la lumière de la nuit. L’étoile scintillante qui guide le marin et le berger.

Arrantxa : Je te suis Gauargi car tu es lumière de la nuit, l’espoir des âmes perdues et l’étincelle de vie.

Mari : Tu as bien répondu mon enfant. Voici pour toi le moment de rencontrer Gaueko. Je te laisse à présent car tu dois le rencontrer seule.

Arrantxa : Mais que ferais-je ? Que vais-je lui dire ? Comment lui parler ?

Mari : Parle-lui avec ton âme.

Le narrateur : ...Mari s’éloigna dans la pâleur nocturne. Arrantxa sentait que quelque chose rôdait. Quelque chose ou certainement des choses, des êtres fondus au noir, maîtres de l'ombre, voleurs de lumières et souffleurs d'étoiles. Une voix parla, déchirant la brume de sa profondeur, plongeant Arrantxa dans la stupeur et l'effroi...

Gaueko : Qui es-tu, jeune fille insouciante ? Ne sais-tu donc pas que la nuit appartient à la nuit et que le mortel téméraire peut y perdre son âme comme l'enfant sa jeunesse ?

Arrantxa : Je ne savais pas, mais mon âme perdue m'a conduite jusqu'ici...

Gaueko : Ton âme dis-tu ? Et à quel prix est ton âme ? Qu'est-ce qu'à avoir ton âme avec la nuit ?

Arrantxa : Elle aime s'y perdre. Elle aime y rêver, songer à de belles aventures avec...

Gaueko : Avec ?

Arrantxa : Avec vous ?...

Gaueko : Ainsi ton âme a parlé, Arrantxa, et tu désires accompagner la nuit ? Alors, la nuit sera ton guide.

Arrantxa : Alors, tu ne m'enlèves pas, comme on me l'a si souvent répété ?

Gaueko : Je n'enlève pas ceux qui font confiance à la nuit, ceux qui y trouvent le repos de l'âme et le sommeil du coeur. A présent ferme les yeux et écoute les battements du tien.

Le narrateur : ...Ils s'envolèrent dans la nuit. Ce soir là des villageois diront avoir entendu la voix d'Arrantxa dans le ciel, au-dessus de leurs toits, par-delà les montagnes et les champs ; la voix d'une jeune fille et de "celui de la nuit"...


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