TERREUR EN PROFONDEUR - Le décalogue terrifiant

Publié le par Gianmarco Toto

TERREUR EN PROFONDEUR - Le décalogue terrifiant

C’est l’été sur les berges du lac Manitoba. A cette époque de l’année, les plaisanciers viennent en nombre pour profiter de ses eaux, s’adonner à la voile ou à d’autres sports nautiques prisés par les résidents locaux. Jodie, Peter et Sam y viennent chaque année à la même période. Les trois amis se connaissent depuis l’enfance. Originaires de Winnipeg, ils ont grandi quasiment ensemble et viennent de fêter l’obtention de leur diplôme. L’année prochaine, ils entreront tous les trois à l’université. Ils prendront des chemins différents. Jodie ira sur Ottawa suivre des études de lettres, Peter envisage une école de commerce sur Montréal et pour Sam, c’est une école d’art sur New-York qui lui ouvrira ses portes. Les trois jeunes gens sont conscients que cette séparation ne sera pas aisée. Surtout pour Sam et Peter qui, secrètement amoureux de Jodie, n’ont encore rien dévoilé de leurs sentiments à l’égard de la jeune fille. Jodie avait senti pendant tout le voyage vers le lac qu’un malaise dérangeait les garçons mais elle n’y prêta guère attention. Son souhait était de profiter de ses deux amis qu’elle estimait comme des frères. Le véhicule stationna sur le parking du camping où ils prenaient pension traditionnellement. Le temps de dresser les tentes, de saluer les visages sympathiques qu’ils retrouvaient chaque année et voici nos trois jeunes gens qui mouillaient déjà leur pirogue pour une première ballade sur les eaux du lac. C’était la fin de la journée. Le soleil déclinait lentement mais les jeunes gens avaient pour coutume de faire leur première sortie sur le lac au crépuscule. Les couleurs que prenait la nature lorsque le soleil descendait à l’horizon étaient magiques. C’était un spectacle que Jodie, Sam et Peter ne voulaient manquer pour rien au monde. Ils poussèrent leur embarcation jusqu’à un radeau à l’écart de toutes berges, se posèrent et admirèrent en silence les jeux de lumière qu’offrait le paysage environnant. C’est Peter qui remarqua en premier l’étrange tâche sombre qui avançait lentement sous la surface du lac.

- Hé, vous avez vu ce truc ?

- Où ça ? Je ne vois rien, fit Jodie en se redressant.

- Là, là, juste devant, sous la surface. Vous ne voyez pas ?

- Moi, je ne vois rien, ajouta Sam.

- Mais si, bon sang, faites un peu attention. C’est énorme, juste là, insistait Peter dont la voix se teintait d’une sourde angoisse.

- Hé, cool mon gars, faut pas t’énerver. On te dit qu’on voit pas ton machin, c’est tout, fit Sam en décapsulant une bière.

- Il a raison. Ca y est, je le vois aussi, s’exclama soudain Jodie. Merde, c’est quoi ce truc ?

- Je ne sais pas mais ça fait au moins une bonne quinzaine de mètres d’envergure et ça avance tout doucement, précisa Peter.

- Moi, je crois que vous n’auriez jamais du rouler ce joint tout à l’heure sous la tente. A présent, vous délirez mes cocos, fit Sam en sifflant d’un trait sa bière.

- Et toi, arrête de boire comme ça. Ca fait au moins la cinquième que tu t’enfiles, fit Jodie avec un agacement certain.

- Hé, princesse, t’as déjà oublié la cuite que tu t’es prise le soir de la remise des diplômes ? Ou préfères-tu je te montre les photos sur mon portable. J’ai un dossier… plaisanta Sam en brandissant son téléphone.

- T’as pris des photos ? Quel enfoiré ce mec ! Efface-moi ça tout de suite !

Jodie tenta d’attraper l’appareil des mains de Sam. Pendant que les deux amis se chamaillaient gentiment, Peter ne quittait pas des yeux l’étrange nappe sombre qui poursuivait sa route à quelques mètres du radeau. Cette dernière s’immobilisa soudain.

- Bouclez-là, vous deux ! hurla Peter. Elle s’est arrêtée.

- Hé, du calme Peter. Pas la peine de hurler. On ne peut plus rigoler ou quoi ? rétorqua Sam.

- Boucle-là, je te dis. Ca ne bouge plus. C’est vivant, c’est certain. Et si ça se trouve, il a senti notre présence…

Peter était effrayée. Jodie se rapprocha de lui et scruta l’endroit où la chose stationnait.

- Merde. Il a raison, Sam. C’est juste là. Qu’est-ce qu’on fait ?

- Vous êtes lourd tous les deux. Vous croyez quoi ? Que c’est le Manipogo ? Et ben, je vais te lui faire comprendre à qui il a à faire ton Manipogo, moi !

Et joignant le geste à la parole, Sam lança sa bouteille de bière vide en direction de la forme obscure.

- Mais t’es complètement con ! s’emporta Peter en s’approchant de Sam.

Surpris par la réaction de son ami, Sam recula au bord du radeau, perdit l’équilibre et tomba à l’eau dans une grande gerbe d’écume. Le garçon, visiblement éméché, riait à présent en battant des bras sur les eaux du lac comme un gamin excité.

- Arrête tes conneries, Sam, lança Jodie. Remonte à présent. Avec ce que tu as bu, tu risques le malaise.

- Elle est trop bonne. Vous devriez piquer une tête, criait Sam en s’éloignant du radeau.

- Bon sang, ça se rapproche, murmura Peter dont le regard était revenu instinctivement vers la forme étrange sous la surface du lac.

Jodie fit volte face et se mit à hurler en direction de Sam.

- Sam ! Elle approche ! Reviens !

- Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? J’entends rien !

- Elle se rapproche, bordel ! Reviens, vite !

L’inquiétante masse noire prenait déjà de la vitesse lorsque Sam comprit l’avertissement de Jodie. Le jeune homme se mit à nager rapidement vers le radeau encouragé par les appels de ses amis qui s’agitaient et gesticulaient en proie à une terreur incontrôlable. A quelques mètres du radeau, la forme sous-marine se glissa sous le corps de Sam qui dépensait ses dernières forces. L’eau bouillonna dans un bruit féroce. Sam déséquilibré par les violents remous perdit pied et commença à paniquer. En une fraction de seconde, il fut englouti par les flots avant que ceux-ci ne s’apaisent enfin. L’inquiétante masse noire s’était de nouveau immobilisée. Sur le radeau, Jodie et Peter s'étaient figés. Sam avait totalement disparu de la surface du lac. Jodie, au bord de l’hystérie, s’effondra en larmes. Choqué, Peter la prit dans ses bras et tenta de la calmer afin que ces sanglots n’attirent pas la mystérieuse créature qui patientait. Ils ne surent combien de temps il restèrent ainsi sans bouger mais la nuit tomba très vite. Avant même que Sam et Jodie décidèrent de monter à bord de la pirogue pour rejoindre la terre ferme, l’embarcation fut engloutie comme Sam. Malgré l’obscurité, les deux jeunes gens terrifiés sentaient que la chose rodait et attendait l’instant propice pour les emporter. Epuisés, Jodie et Peter s’endormirent en veillant à rester bien au centre du radeau. La nuit, dans son sommeil, Jodie se sentit un peu rassurée par la présence de Peter qui veillait sur elle. Aux premières lueurs de l’aube, les rayons du soleil vinrent éblouir les yeux de la jeune fille. Elle s’éveilla et aperçut sur le bord du radeau, le corps de Peter à demi immergé dans l’eau. Elle l’appela doucement. Peter redressa son visage en direction de la jeune fille et lui adressa un étrange sourire avant d’être aspiré dans les profondeurs du lac dans un bruit féroce de remous. Tout autour de cette mer intérieure qui dissimulait un épouvantable secret, la nature s’éveillait doucement aux sons des hurlements perçants et continus de Jodie.

Chant de la peur abyssale

 

L’homme vit en surface et c’est là son destin.

Sa quête incessante des grands fonds sous-marins

Le rapproche des mythes de Poséidon.

L’océan si secret, ses mystères profonds,

Se jouent de l’arrogance des explorateurs.

Sous la nappe azurée se cachent des horreurs.

De Charybde en Scylla au chant de ses sirènes,

Nul ne pourra les voir sans rude et grande peine.

Le marin isolé les a surpris souvent

Mais tous vont le railler et le juger dément.

Cependant, le Kraken, raconte le pêcheur,

Apparaît quand un homme a, sur lui, le malheur.

Le miroir de ces eaux nous renvoie le reflet

De notre vanité, de nos tristes péchés.

Les flots sont si furieux qu’ils crachent sur le sable

Les âmes de tous ceux qu’ils jugent misérables.

N’as-tu jamais senti, ô insouciant nageur

A demi immergé, jouissant d’un tel bonheur,

Qu’un mauvais œil t’épie, qu’une gueule béante

Va bien se refermer sur tes jambes mouvantes ?

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