PIRATA MALA

Publié le par Gianmarco Toto

Pellot est un jeune marin basque plein de fougue et de courage. Mais il a un gros défaut : il n'aime pas les filles. Une nuit de pêche au lanterneau, sa frêle pinasse est fracassée par un gros navire. Pellot réussit de justesse à se hisser sur une goélette qui passait par là, un navire dont l'équipage n'est composé que de filles pirates aux ordres d'une étrange personne nommée Pirata Mala. Pellot va apprendre que les filles sont douées de courage et de combativité. Il va devoir les aider pour éviter le grand danger qu'elles s'apprêtent à affronter. "Pirata Mala" est une fiction qui propose une hypothèse sur l'origine des qualités de gentleman qui faisaient la réputation de Pellot Monvieux,  le célèbre corsaire basque. Une histoire de pirates, de capes et d'épées comme on les aime. 

Composition de l'auteur

Composition de l'auteur

Les personnages

Pellot : jeune marin pêcheur

Pirata Mala : jeune adolescente, capitaine du bateau pirate

L’équipage féminin : Pitance, Loca, Vigie, Chamane, Sauvage, Gitana.

Lord Little (capitaine du navire anglais)

Demsey (second de Lord Little)

Spoon (second de Lord Little)

Lame (Etrange fille, garde du corps de Lord Little)

Scène 1

VOIX DE PELLOT : (Une voix âgée) Je me nomme Pellot. Je n’étais encore qu’un jeune garçon lorsque toute cette histoire arriva. Ma vie s’écoulait paisible et naïve sur les côtes de l’océan Atlantique. Comme tous les garçons, je rêvais d’aventures, de richesses et de trésors. Je voyais ces fiers navires quitter les quais des ports, les cales bondées de marchandises et j’aurais donné beaucoup pour embarquer vers l’inconnu. J’enviais ces fiers marins, aventuriers des flots. Je voulais leur ressembler. Nous avions, avec mes amis, des jeux de garçons. Nous jouions à rêver de voyages, de batailles navales épiques, de chasses au trésor. Des jeux de garçons, interdits aux filles. C’est une précision importante pour comprendre ce que je m’apprête à vous raconter car suite à cette aventure qui débuta, fortuitement, un jour de naufrage, je jurais de ne plus jamais mal juger une femme de ma vie. Je me taillais même une jolie réputation de gentlemen, n’en déplaise à ces maudits anglais, qui en ces temps là, nous firent bonne guerre. Tout commença, lorsque notre pinasse chavira dans l’obscurité de cette fameuse nuit. Seul rescapé, c’est avec l’énergie du désespoir que je m’accrochais à un morceau d’épave qui me conduisit aux abords des flancs d’une petite et frêle goélette dont je me souviendrais longtemps.

Pellot apparaît sur le pont du bateau. Il est épuisé. Il a du mal à se relever.

PELLOT : - Hé ! Ho ! Du bateau ! Quelqu’un à bord ? (A lui-même) C’est bien ma veine. Le seul rafiot auquel je m’accroche et il n’y a personne. (Il scrute l’endroit et farfouille au milieu des caisses éparses. Il trouve un paquet de linge et en tire un drap sombre qui se révèle être un drapeau pirate.) Oh, seigneur ! Des pirates…!

Un personnage, visage voilé, apparaît, les bras chargés d’une énorme marmite.

PITANCE : (hurlant en apercevant Pellot.) Alerte ! Alerte ! Intrus à bord !

Des recoins du navire, des échelles, des cordages, apparaissent plusieurs marins, visages masqués, qui encerclent Pellot.

VIGIE : - Tiens, tiens ! Les rats sont plus gros que de coutume en ce moment !

SAUVAGE : - Tu dis vrai, camarade. Ils sont bien gros et bien mouillés aussi.

Rire général des marins.

VIGIE : - Voyons s’il réagit de la même façon aux coups de bâton.

PELLOT : - Tout doux l’ami, je ne suis pas une bonne marchandise pour vos appétits féroces.

VIGIE : - Mais c’est qu’il couine ce gros rongeur, là ! (S’adressant au reste de l’équipage) J’ai bien envie de voir comment il va hurler sous les coups de ma funeste canne. (Rires et provocations de l’équipage.) Allons, mon dodu, un peu de courage… (Jetant un bâton aux pieds de Pellot) Montre-moi de quoi tu es capable…

SAUVAGE : - Allez, Vigie ! Fais-nous valser ce gentil puceau ! Qu’il aille ensuite pleurer dans les jupons de sa mère !

Nouveaux rires de l’équipage.

PELLOT : - Je vous préviens, je ne suis pas d’humeur et quand je ne suis pas d’humeur, mon bras est plutôt hardi…

VIGIE : - Mais c’est qu’il me ferait trembler ce petit sagouin, là… Goutte un peu ça !

Joignant le geste à la parole, Vigie frappe un coup de bâton qui manque de toucher Pellot.

PELLOT – Je vous aurais prévenu… Il n’est pas bon que je me batte dans cette humeur…

VIGIE : - Tu es vif, petit rat, mais trop bavard.

Vigie plonge sur Pellot une nouvelle fois. Le garçon évite le coup et au passage entrave la jambe de Vigie avec son bâton. Le combat se poursuit de plus belle. Pellot se défend avec zèle et malice. Au bout d’un certain temps, la Pitance, qui participait activement aux encouragements de l’équipage, dirige son regard ailleurs…

PITANCE : - Alerte ! Alerte ! Pirata Mala approche ! Cessez ! Cessez, vous dis-je !

PELLOT : - Qui c’est encore celui-là ? Un de vos escrimeurs au rabais…?

VIGIE : - Tu oses parler ainsi de notre capitaine ? Tu le paieras…

Vigie plonge sur Pellot qui l’évite une dernière fois et réussi à faire chuter le pirate qu’il tient à présent sous la menace de son bâton.

PITANCE : (Annonçant avec zèle) - Que dieu nous bénisse ainsi que Pirata Mala !

L’EQUIPAGE : (Ensemble) …Pirata Mala !

Pirata Mala s’avance dans un silence total. Pellot et Vigie ne bougent plus. Pirata Mala retire des mains des deux combattants les bâtons et les jettent à Sauvage qui les fait disparaître.

PIRATA MALA : (saisissant Vigie par le poignet) - Combien de fois ai-je répété qu’il n’était pas question de règlement de compte ou de jeu violent sur ce bateau ?

VIGIE : - Arrête, tu me fais mal…

PIRATA MALA : (Elle lâche son emprise sur Vigie et se tourne lentement vers Pellot.) - Alors, c’est toi l’intrus?

PELLOT : - Je ne suis pas un intrus. Je suis un naufragé involontaire.

PIRATA MALA : - On peut être naufragé involontaire et un intrus quand même.

PELLOT : - Je me suis hissé sur ce bateau pour sauver ma peau. Désolé d’avoir souillé un peu votre pont mais c’était une question de vie ou de mort…

PIRATA MALA : - De vie ou de mort ? Sais-tu au moins ce qu’est la mort ? L’as-tu côtoyé de près comme bon nombre d’entre nous ?

PELLOT : - Je vous dis que je suis monté à bord parce que j’allais me noyer. Notre pinasse, sur laquelle je suis mousse et tout l’équipage a sombré corps et biens…

PIRATA MALA : (Dégainant subitement son poignard et le pointant sous le menton de Pellot) - Combien d’hommes à bord ?

PELLOT : - Huit…

PIRATA MALA : - Exclusivement des hommes ?

PELLOT : - Bien évidemment ! Pourquoi cette question ?

Pirata mala enfonce un peu plus son couteau sous le menton de Pellot.

PIRATA MALA : - Pas une femme à bord, tu es certain ?

PELLOT : - C’est sûr ! Une femme à bord, c’est la poisse ! Pourquoi vous me demandez-ça ? (La lame de Pirata Mala s’enfonce un peu plus.)

PIRATA MALA : - (Ironique) Tu es donc comme tous les hommes, petit rat. Tu refuses les femmes à bord, c’est ça ?

PELLOT : - Ben, tiens ! Tout le monde sait qu’une femme sur un navire ce n’est pas conseillé. En plus, avec ces drôlesses, ça fini toujours par des histoires. Elles pourrissent l’ambiance à bord.

PIRATA MALA : - Des drôlesses !

PELLOT : - Comment pourrait-on les appeler autrement ?

PIRATA MALA : - …et qui pourrissent l’ambiance à bord ?

PELLOT : - Ben, oui, en quelque sorte…

PIRATA MALA : - Ce n’est pas ton jour de chance, petit rat. Parce que sur ce navire, des filles, et bien, il n’y a que ça…

Chaque membre d’équipage retire les foulards qui masquaient leurs têtes dévoilant ainsi des chevelures et des visages féminins.

PELLOT : - Seigneur ! C’est l’enfer ! Je suis en enfer ! C’est ça !

VIGIE : - (Scrutant l’horizon.) - Un bateau. Un navire par tribord !!!

Pirata mala ouvre sa lunette et scrute l’horizon puis se retourne vers Pellot.

PIRATA MALA : - Et ce naufrage, ça s’est passé comment ?

PELLOT : - Je ne sais pas… On n’a rien vu… c’était la nuit. Nous rentrions au port. La mer était plutôt mauvaise et tout d’un coup un grand fracas…

Sans dire un mot, Pirata Mala se détourne et porte son attention dans la longue vue.

CHAMANE : - (S’approchant de Pirata mala.) - Tu crois que ce sont eux ?

PIRATA MALA : - Difficile à dire à cette distance. Tenons-nous sur nos gardes, c’est tout.

CHAMANE : - (Désignant Pellot) - Et lui, on en fait quoi ?

PIRATA MALA : - On le met sous surveillance chez la Pitance. Restons prudentes. C’est peut être un espion.

SAUVAGE : (Menaçant Pellot de son poignard.) - Allez, toi, chez la Pitance et plus vite que ça !

PITANCE : - Hé ! Ma cuisine n’est pas une geôle !

SAUVAGE : - Fait-ce qu’on te dit, la Pitance ! Ce n’est pas le moment de contrarier Pirata Mala.

PITANCE : - Ce n’est pas le moment de contrarier Pirata Mala ? Et moi si ça me contrarie de me coltiner le lardon, tout le monde s’en fiche, c’est ça ?

PELLOT : (A la Pitance sur un air faussement aimable) - Si ça vous dérange de me garder, faut pas vous encombrer, je peux me garder tout seul…

PITANCE : - C’est ça ! Boucle-là, toi, et file en cuisine ! Une bonne corvée de patates, ça va te faire du bien.

PIRATA MALA : - Tout le monde à son poste et surveillez-moi ce navire qui pointe à l’horizon.

Tout l’équipage s’éparpille. La Pitance, Pellot et deux autres filles passent en cuisine.

PIRATA MALA

Scène 2

Dans la cuisine, Pellot épluche des pommes de terre. Il est entouré de Gitana, Loca et la Pitance qui le dévisagent. Pitance croque un oignon. Visiblement, Pellot est dérangé par l’odeur.

PITANCE : - Qu’est-ce qu’il a le lardon ? Il y a quelque chose qui ne lui convient pas?

GITANA : - Laisse-le ! Si tu étais à sa place, t’en mènerais pas large, comme lui…

PITANCE : - J’ai déjà été à sa place et je n’ai pas oublié. Et quand j’en vois un comme ça, devant moi, à ma merci, je ne sais pas ce qui m’empêche de le taillader…

GITANA : - Pirata Mala a dit de le surveiller, pas de le torturer.

PITANCE : - Je sais, je sais ! (Elle croque une nouvelle bouchée d’oignon et s’adresse à Pellot.) Alors, c’est quoi qui te dérange ? C’est mon oignon, c’est ça ? (Lui mettant l’oignon sous le nez). T’en veux un peu ?

PELLOT : - Non, merci.

PITANCE : - Tu as tort. C’est très bon contre le scorbut. Tu sais ce que c’est le scorbut ?

LOCA : (Inquiétante.) - Laisse-moi lui expliquer, la Pitance. Je crois que ce jeune blanc bec n’a pas fini son éducation. (Se rapprochant étrangement de Pellot) Tu es marin, non ? Personne ne t’a appris ce qu’était la malédiction du marin ? Le scorbut. Il n’est pas facile de repérer cette maladie au départ. D’abord, tu as des signes de fatigue ordinaires. Tu n’y prêtes pas attention. Tu te dis, c’est normal, je manque de sommeil. Tu décides de t’endormir, de récupérer et c’est là que la malédiction opère. Lorsque tu t’éveilles, tu te rends compte que tu ne peux plus te redresser. Tes bras et tes jambes ont gonflées monstrueusement. Puis tu commences à perdre du sang par la bouche et le nez. Ta peau se met à bleuir et petit à petit, vulnérable, impuissant, tu te vois mourir d’épuisement. Comme si quelqu’un t’avait saigné, tout doucement, comme ça… (Elle porte la lame de son couteau sous le cou de Pellot.)

GITANA : - Lâche ce couteau et arrête de dégoiser.

LOCA : - Ne touche pas à ma lame, Gitana ou je te saigne…

GITANA : - C’est ça, va te calmer dehors si tu ne veux pas que je m’en mêle.

PITANCE : - Hé ! Pas de chamaille dans ma cuisine. (A Loca) Et range ce couteau, toi. Suis-moi, on doit aller en réserve. Il y a la corvée à finir. Faut que les filles mangent. Elles vont tenir la barre toute la nuit. (A Pellot) Et toi, mon petit gars, va falloir en mettre un coup. T’as pas trop aidé ta mère dans ses tâches, toi, ça se voit… (Elle sort, précédée de Loca.)

Un silence pendant lequel Gitana et Pellot épluchent sans se regarder.

PELLOT : - Pourquoi ?

GITANA : - Pourquoi, quoi ?

PELLOT : - Pourquoi, il n’y a que des filles sur ce bateau ?

GITANA : - Il y a des questions qui peuvent fâcher pas mal.

PELLOT : - Ce n’est pas une réponse.

GITANA : - C’est celle dont tu te contenteras. Travaille et tais-toi. Ta présence met les autres assez sur les nerfs comme ça. A ta place, je me ferais discret.

PELLOT : - Ce n’est pas dans ma nature d’être discret.

GITANA : - Tu risques ta peau, mon petit père, tu comprends ça ?

PELLOT : - Si toi et tes copines vous voulez ma peau, j’aimerais autant savoir pourquoi. C’est la moindre des choses.

Gitana, amusée, ne dit rien et sourit.

PELLOT : - Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?

GITANA : - Tu es aussi obstinée qu’une fille…

Pirata Mala entre brusquement, accompagnée de plusieurs de ses filles.

PIRATA MALA : - Toi, le lardon ! Suis-nous ! Nous avons des choses à mettre au clair.

Ils sortent. Gitana reste seule.

Scène 3

Pellot est mené sur le pont et assis brutalement sur un tonneau.

PELLOT : - Doucement les filles, ce ne sont pas des manières…

SAUVAGE : (Giflant Pellot) - On te fera signe si nos manières changent. Pour l’instant, tu vas répondre à nos questions.

CHAMANE : - Alors, garçon, tu confirmes être l’unique rescapé du naufrage de ta pinasse ?

PELLOT : (Ironique.) - Et bien, je vois que vous mettez du temps à comprendre. C’est bien les filles, ça. Elle n’entendent que ce qui les arrange…

SAUVAGE : (Le giflant de nouveau) – Arrête ça et répond !

CHAMANE : - Et bien, on t’écoute…

PELLOT : - Comme je l’ai déjà expliqué à Pirata machin, là, nous pêchions avec mon équipage, au lanterneau, lorsque que tout à coup, on a entendu un grand fracas. (Avec impatience à l’adresse de Sauvage) Un peu comme celui que cette folle va sentir tomber sur son crâne si elle continue à me gifler.

SAUVAGE : (S’avançant pour le gifler encore.) - Tu as la langue trop pendue…

PIRATA MALA : (Retenant le bras de Sauvage) – Arrête ça !

SAUVAGE : - Je ne vais pas me laisser insulter quand même…

PIRATA MALA : - Ce n’est pas parce que d’autres nous en ont fait baver qu’il faut se comporter de la même façon…

PELLOT : - Je ne sais pas de qui vous parlez mais je suis entièrement d’accord… On pourrait peut être en discuter sans se fâcher… Je suis certain qu’il reste quelque chose en vous de féminin… Voyez ? Ce côté sensible et sage qui sied si bien aux filles.

PIRATA MALA : - Tu ne sais vraiment pas à qui tu as à faire et ce que tu risques d’endurer si tu ne collabores pas. Pour l’instant tu es notre prisonnier et tu feras ce qu’on t’ordonne ou sinon tu retourneras d’où tu viens…

PELLOT : - Je n’ai pas été assez clair ? Je vous dis que mon bateau a été victime d’un naufrage…

CHAMANE : - Tu es coriace et tu ne montres pas ta peur, garçon. C’est louable et courageux. Mais nous avons d’autres moyens de te faire parler. (Aux autres) Préparez la planche !

Les filles installent une planche au dessus des flots, ligotent les mains de Pellot et le poussent dessus.

CHAMANE : - Te voici devant ta dernière chance, garçon. A toi de nous dire ce que nous attendons.

PELLOT : - Mais vous êtes bouchées, ma parole. Combien de fois faut-il que je vous répète que…

VIGIE : (Apparaissant affolée) - Alerte ! Alerte ! Le navire se rapproche. Il nous suit, j’en suis certaine. Pirata Mala, qu’est-ce qu’on fait ?

PIRATA MALA : (Déployant sa lunette et scrutant l’horizon.) - Ce sont eux. Il n’y a plus de doute.

SAUVAGE : - Quitte à mourir, je ne retourne pas là-bas, je vous préviens… Et lui, qu’est-ce qu’on en fait ? Il ne nous est utile en rien. Jetons-le par-dessus bord.

PELLOT : - Ca y est. J’étais certain que vous alliez dire ça !

CHAMANE : - Qu’il en soit ainsi. Lâchez la planche…

PIRATA MALA : - Attends ! (A Pellot) Toi. Approche. (Pellot s’approche du bord en vacillant.) (Pirata Mala lui tend la longue vue.) Jette un œil sur ce navire et dis-moi ce que tu vois !

PELLOT : - Si ça peut vous faire plaisir.

(Pellot scrute à son tour l’horizon.)

PIRATA MALA : - Alors ? Que vois-tu ?

PELLOT : - Un navire battant pavillon… Heu… Nom d’un canon ! Les anglais !

PIRATA MALA : - Bien. On voit que tu as l’habitude… Et puis…

PELLOT : - Et puis… Et Puis… Rien de bien particulier… Une bande de joyeux imbéciles qui nous scrutent avec une autre lunette. (Faisant un signe de la main.) Coucou ! Les ratés d’Angleterre ! Fuyez, c’est plein de folles furieuses, ici ! Fuyez, c’est dangereux !

SAUVAGE : - Arrête ça ! Qu’est-ce que tu vois ?

PELLOT : - Oh, ça va ! Faut rire un peu dans la vie !

SAUVAGE : (Dégainant un pistolet et le pointant sur la tête de Pellot) Fais ce qu’on te dit ou je te brûle la cervelle !

PELLOT : - Sans façon ! (Scrutant de nouveau l’horizon) Je ne vois rien d’autre…

PIRATA MALA : - Dirige ta lunette vers la poupe.

PELLOT : - Ah ? Oui, oui, oui… En effet, je vois quelque chose… Ce sont des lances et au bout…

Pellot, tremblant et blême, lâche subitement la longue vue.

PIRATA MALA : - Et des têtes piquées au bout des lances, c’est ça ?

PELLOT : (sentant la nausée qui lui monte) Ce sont les têtes de… Les têtes de…

PIRATA MALA : - De ton équipage ? C’est bien ça ? Tu sais où ont fini leurs dépouilles à présent ! (Appelant très fort) La Pitance, Gitana, Loca !

LA PITANCE : (Déboulant sur le pont) – Ouais patronne ?

PIRATA MALA : - Ramenez le blanc bec en cuisine et servez-lui quelque chose de fort.

LA PITANCE : (Prenant Pellot par le bras) - Ben, dis-donc mon petit gars, on dirait que tu as vu ta propre mort !

LOCA : - C’est peut être vrai, regarde-le, il est tout pâle. Maintenant on dirait un rat blanc. (Elle rit)

GITANA : - Ca va, Loca ! T’en as assez dit ! Descendez-le et occupons-nous de lui !

Toutes les trois sortent en soutenant Pellot. L’équipage se disperse.

PIRATA MALA

Scène 4

Dans la cambuse, Loca, La Pitance et Gitana entourent Pellot. Vigie entre et se sert à boire.

PITANCE : - Tu as soif ?

VIGIE : - Je dessèche là-haut avec les embruns, le sel et l’iode, je te dis pas…Et lui, il est comment…?

PITANCE : - Il est comme ça depuis tout à l’heure… Il ne bouge pas…

GITANA : - Je pense qu’il est secoué. Faut lui fiche la paix.

LOCA : - C’est sûr. Ca fait un choc. Faut s’habituer, c’est tout.

PELLOT : (Soudain avec vivacité) - C’est tout. C’est tout ? Faut s’habituer ? Parce que vous, vous êtes habituées à voir ce genre de spectacle morbide ? Ca ne vous fait rien, à vous, de voir des corps pendus ?

VIGIE : - Holà ! Il est remonté le lardon ! Faut pas se mettre dans des états pareils, monseigneur.

PELLOT : - Je me mets dans les états que je veux. Et ce n’est pas une bande de femelles qui va dicter ma conduite.

LOCA : - Et bien, pour l’instant la bande de femelles, tu feras avec. Tu es notre prisonnier, ne l’oublie pas.

PELLOT : - Par pour longtemps ma cocotte. Je te le dis, moi. Personne ne m’empêchera d’aller fiche la pâtée à ces maudits anglais.

VIGIE : - Ah ! Parce que tu veux aller…? (Fou rire) …Tout seul contre les anglais… (Fou rire)

LOCA : (Fou rire) - Il est génial ce petit gars. (Fou rire) On devrait le garder à bord… Ce serait divertissant… (Fou rire)

PELLOT : - Qu’est-ce que tu crois ? Une fois, j’ai défié l’attention des gardes de la capitainerie et j’ai réussi à leur piquer leurs pistolets sans que ces idiots ne se rendent compte de quoi que ce soit…

LA PITANCE : (Riant de plus belle.) - Ha, non ! Arrêtez-le, je n’ai jamais autant rigolé de ma vie…

PELLOT : - Même qu’ils m’ont rattrapé et que j’ai pu leur échapper sans violence…

GITANA : - Alors là, je demande à voir. Tu peux me dire comment tu t’y es pris ? Taillé comme tu es ? Tu ferais plutôt peur à une foule de bigotes à la sortie de la messe…

PELLOT : - Quand on n’a pas les muscles, on a la tête. Vous devriez le savoir, vous qui êtes des filles.

GITANA : - Et bien, prouve-le-nous. Dis-nous donc comment tu t’y es pris pour voir…

PELLOT : - Comme ça !

Pellot jette le pot d’épluchure à la figure de la Pitance. Se saisit de la bouteille de rhum qui traînait là et la jette en l’air.

PELLOT : - Attention ! C’est la dernière bouteille !

VIGIE : - Ah ! Non, pas la bouteille !

Loca et Vigie se précipitent sur la bouteille avant qu’elle ne touche le sol puis Pellot d’un bond renverse la table. Ce qui a pour effet de faire chuter Gitana de sa chaise. Il prend la fuite et sort de la cuisine…

GITANA : - Ah, le chien !!!!

PITANCE : - (Enragée) Ca, mon lardon, tu ne paies rien pour attendre… (Hurlant) Alerte ! Alerte ! Le prisonnier s’évade.

Scène 5

Pendant ce temps, sur le pont principal, Pirata Mala et son équipage sont en grande discussion.

SAUVAGE : - (La lunette à la main) Vous êtes sûr que ce sont vraiment eux ?

PIRATA MALA : - Ce sont eux. Il n’y aucun doute. C’est un avertissement de cette ordure de Lord Little, j’en suis certaine. Il en avait fait tout autant dans le fortin où nous étions détenues, je l’ai vu faire. Les têtes de toutes celles qui ne voulaient pas plier à ses immondes exigences, bien alignées et piquées sur des lances…

VIGIE: - Alors si c’est lui, qu’est-ce qu’on attend pour lui faire son affaire ?

SAUVAGE : - On l’a déjà fait, non ? On a bien réussi la première fois. Pourquoi pas la seconde ?

CHAMANE : - Nous n’avons pas l’effet de surprise pour nous. Ils nous surveillent depuis plusieurs jours apparemment.

VIGIE : - J’ai bien peur que Chamane ait raison. Et d’ailleurs, si ça trouve, le lardon est un espion…

PIRATA MALA : - Non, le garçon n’a rien avoir avec tout ça… Je le crois sincère…

SAUVAGE : - (Toujours l’œil au bout de la longue vue.) – Ah, voilà autre chose et ce n’est pas rien… (Elle tend la jumelle à Pirata Mala qui s’en saisit.)

PIRATA MALA : - Des canons… Le maudit… Quatre canons par flanc…

CHAMANE : - Nous ne somme pas armés. C’était à prévoir. Qu’allons-nous faire à présent ?

Déboulant sur le pont, Pellot, toujours poursuivi par ses geôlières, installe un petit vent de désordre.

PITANCE : - Attrapez-le !

GITANA : - Il est devenu fou, il veut faire la peau aux anglais tout seul.

LOCA : - Attrapez-le, bon sang. Il a brisé la dernière bouteille de rhum…

Course poursuite sur le pont où Pellot fait acte de malice et de dextérité.

CHAMANE : - Il est agile le bougre.

PIRATA MALA : - Oui. Peut être, mais il n’est plus temps de se divertir.

Pirata Mala bondit en saisissant un bâton et entrave les pieds de Pellot qui roule sur le pont.

PELLOT : - Laisse-moi y aller. Je vais leur faire la peau à ces maudits !!

PIRATA MALA : - Tes velléités de vengeance pourraient nous attirer des ennuis. Tu ne sais pas à qui tu as à faire. Je suis au regret de refuser ta requête. (A l’équipage) Saisissez-vous de lui !

VIGIE : - (Qui surveillait depuis un moment le navire des anglais.) Pavillon blanc ! Les anglais ont dressé le pavillon blanc. Ils veulent parlementer.

SAUVAGE : - C’est encore une ruse. Faut se méfier. On ne sait jamais. Pirata Mala, tu ne vas pas laisser ces monstres fouler notre pont ?

PIRATA MALA : - Faut voir. Faut que j’y pense. J’ai besoin de réfléchir !

CHAMANE : - Pirata Mala, écoute ta conscience. Crois-tu qu’il soit prudent de les laisser venir à bord ?

PIRATA MALA : - Ecoutons ce qu’ils ont à nous dire mais prenons quelques précautions. (A Vigie) Vigie, renvoie-leur un message : une seule chaloupe et pas plus de quatre hommes d’équipage. Et pas d’armes. Nous verrons bien. (A l’équipage) Les autres, tout le monde à son poste et laissez vos armes à portée de main.

SAUVAGE : - Et le lardon, on en fait quoi ?

PIRATA MALA : - (S’avançant vers Pellot.) - Si je te détache, promets-moi de ne pas intervenir.

LOCA : - (Brusquement) - Tu as entendu ce qu’a dit Pirata Mala ? Réponds !

PELLOT : - Promis ! Je ne ferai rien ! Je ne dirai rien ! Vous ne me verrez pas ! Je ne suis pas là !

PIRATA MALA : - Loca, tu le surveilles, au moindre faut pas, tu lui loges une balle dans la tête.

LOCA : (Armant son pistolet) - Avec plaisir patronne…

PELLOT : (A Loca) - Oui et bien évite de trembler...

LOCA : - Si tu ne bouges pas, je n’ai pas les nerfs. Et si je n’ai pas les nerfs, je ne tremble pas. Ca te va ?

PELLOT : - On va dire ça comme ça…

VIGIE : - Une chaloupe approche ! Quatre hommes à bord !

PIRATA MALA : - Allez ! Tenez-vous prêtes !

Scène 6

Lord Little fait une apparition remarquée mais sous haute surveillance. Il est suivi de ses seconds, Demsey et Spoon ainsi que d’un étrange personnage masqué.

DEMSEY : (Avançant de quelques pas) - Le Sieur Lord Little souhaite s’entretenir avec la demoiselle Pirata Mala, capitaine de ce navire…

PIRATA MALA : - Et puis ? Il ne peut pas faire sa demande tout seul ? Il est aphone ou quoi. Il lui faut un porte-voix ?

LORD LITTLE : - Je vois que tu n’as pas changé chère Pirata Mala. Toujours aussi sauvage…

SAUVAGE : - Non, Sauvage c’est moi. Et modère tes propos si tu ne veux pas que je te montre pourquoi on m’appelle ainsi.

DEMSEY : - Beuuhh ! Quel répugnant personnage ! C’est une fille, ça ?

LORD LITTLE : - Ce sont toutes des filles mon brave Demsey. Ou du moins ce qu’il en reste. La mer les a endurci, sans doute.

SPOON : - (Tout bas à Lord Little) Raison de plus pour les massacrer toutes, patron. Hein ? Qu’est-ce que vous en dites ? Hein ? On les écrase, on les pulvérise, on les vaporise, on…

LORD LITTLE : - (Faussement calme) Spoon, Spoon, mon fidèle Spoon ! (Il le saisit par une oreille et tire dessus de plus en plus fort.) On ne joue pas avec la marchandise. Tu comprends ça, je pense...

SPOON : - Aïe ! Aïe ! Oui, patron ! Je comprends ! Vous me faites mal, là, patron !

LORD LITTLE : - (Tirant plus fort) C’est parce que je voudrais que tu comprennes une bonne fois pour toutes qu’on ne m’appelle pas

« patron », mais « Lord Little» ou « Lord capitaine ». Le protocole, Spoon, le protocole. Sans ça, où va le monde ?

SPOON : - Aïe. Aïe ! Oui, j’ai compris, patron… Heu ! Je voulais dire : capitaine Lord, heu… Little capitaine… Aïe !

LORD LITTLE : - (Relâchant Spoon) Je pense, chère Pirata Mala, que tu reconnais mes deux enseignes, Demsey et Spoon…

PIRATA MALA : - Je ne les ai pas oublié ceux-là non plus. Et celui qui est masqué ? Vous fêtez carnaval ?

Petits rires des filles.

LORD LITTLE : - Patience, je vais lui laisser le plaisir de se présenter… Lame, montre à ses demoiselles de quoi tu es capable…

D’un bond Lame se place au milieu des filles en dégainant deux longues lames à chacune de ses mains. De son côté, l’équipage s’arme tout aussi rapidement. Un combat, en apparence inéquitable, fait rage sur le pont. Les filles pirates sont, tour à tour, renversées et désarmées.

LORD LITTLE : - (Hurlant) Lame !

Le combat cesse. Lame rengaine ses couteaux et reprend sa place comme si rien ne s’était passé.

PIRATA MALA : - Bravo ! Belle démonstration ! Nous avions précisé qu’il ne fallait aucune arme à bord…

LAME : - Et tu n’as rien vu, gamine ! Si j’avais eu l’occasion…

PIRATA MALA : - J’imagine que l’occasion se représentera et là, nous verrons…

LAME : - A ton service, belle enfant.

LORD LITTLE : - Bien ! Sur ces paroles ô combien pleines de promesses, j’ai un marché à vous proposer.

CHAMANE : - Le pourvoyeur de la traite des blanches a un marché à nous proposer ? Méfions-nous ! Le contrat risque d’être falsifié.

Rires de l’équipage.

LORD LITTLE : (A Chamane.) - Tu faisais moins la spirituelle lorsque les fers entravaient tes pieds, jeune demoiselle.

SAUVAGE : - (S’avançant vers Lord Little) Et ne compte pas nous les entraver une fois de plus ou sinon,…

LAME : - Tout beau ma belle. Mes poignards pourraient se montrer moins cléments qu’auparavant.

SAUVAGE : - (Crachant au sol) Quand tu veux, le masque !

DEMSEY : - (Dégoûté) Ces filles me répugnent ! Quelle sauvagerie dans leurs façons…

SAUVAGE : - Tel est mon nom !

LORD LITTLE : - Pourrions-nous, je vous prie, nous entendre quelques instants. Le marché que je vous propose est simple. Vous vous rendez sagement. J’épargne ce navire, vos vies et je vous promets de soigner vos destinations définitives.

SAUVAGE : - Comment peux-tu oser nous demander d’être tes esclaves ? (A la cantonade) Nous avons gagné notre liberté. Et nous la garderons, coûte que coûte.

Réactions d’approbations de l’équipage.

PIRATA MALA : - Mes filles parlent pour moi. Pas question de retourner dans tes geôles, petit Lord.

LORD LITTLE : - Je n’aime pas du tout ce ton sur lequel vous prenez ma proposition. Je vous rappelle tout de même que vous ne faites pas le poids. Mon navire est armé de canons, le vôtre est vierge de tout arsenal. Je pourrais vous envoyer par le fond une centaine de fois mais j’ai trop d’estime pour vous et l’argent que vous m’avez coûté. A ce propos, vous ne pourriez même pas me payer ce que j’ai dépensé pour vos jolis minois. Vous êtes hors la loi et par ce fait, la couronne m’autorise à vous appréhender comme bon me semble. Ne l’oubliez pas. Vous avez jusqu’à la nuit prochaine pour vous décider.

PIRATA MALA : - Tu n’auras même pas ce plaisir. Si tu envoies un seul de tes boulets contre ce navire, nous mettrons fin à nos jours, te privant ainsi du plaisir de nous ôter la vie. Par ce geste tu perdras cet argent sale que tu as dépensé inutilement.

LOCA : - C’est comme pour tout commerce. Il y a les bonnes et les mauvaises affaires. Avec nous, tu as fait une mauvaise affaire. On ne peut pas gagner à tous les coups, petit Lord.

PELLOT : - Holà ! Holà ! Moi, je ne fais pas partie de cet équipage. Alors pas question de mettre fin à mes jours, comme ça. En plus, j’ai plein de trucs à faire…

PITANCE : - Hé ! Lardon ! On ne t’a pas demandé de l’ouvrir, alors motus, compris ?

LORD LITTLE : - Que vois-je ? Un homme à bord de ton navire de femelles pirates ? Et à quoi vous sert-il ? A vous reproduire ? (Il rit de sa plaisanterie.)

SPOON : - (Riant de plus belle) Elle est bonne, celle-là ! Oh ! Lord capitaine ! J’aime bien quand vous faites de l’esprit !

DEMSEY : - (Dégoûté) Seigneur ! Rien qu’à l’idée d’union avec ces… ces femelles répugnantes, j’en ai le cœur tout renversé…

LORD LITTLE : - (A Pellot) Quel est ton nom, jeune homme ?

PELLOT : - Je m’appelle Pellot. Et je ne suis qu’un naufragé involontaire.

LORD LITTLE : - Voyez-vous ça ? Pirata Mala fait dans le prisonnier, à présent. (Se retournant vers Pirata Mala.) Tu commences à me plaire, ma belle. Je te promets un régime de faveur si vous obtempérez. (A ses hommes.) Allez vous autres ! Retournons à bord et dirigeons nos canons sur ce frêle esquif. (Lord Little sort, accompagné de sa suite.)

LOCA : - Qu’allons-nous faire Pirata Mala ? On ne va pas se laisser mettre la main dessus par ces monstres ?

PIRATA MALA : - Ce que je dis, je le fais toujours. Tu le sais bien, Loca.

LOCA : - (A Pellot) Allez ! Toi ! Retour à la cambuse ! Et si tu tentes de t’échapper une nouvelle fois, c’est au chaudron que je t’attacherai…

PIRATA MALA : - Laisse-le. Il n’est plus notre prisonnier. (A Pellot) Tu peux repartir quand tu le voudras. Prends une chaloupe et disparaît. La Pitance te mettra assez de vivres et d’eau pour rejoindre la terre ferme. (A l’équipage) Retournez tous à votre poste. Je vais dans ma cabine et qu’on ne me dérange sous aucun prétexte… (Elle s’éloigne.)

CHAMANE : - (Suivant Pirata Mala) Pirata Mala faut qu’on parle…

PIRATA MALA : - (Sortant) Laisse-moi. Je veux être seule.

PITANCE : - (A Pellot) Tu as de la chance, toi. Allez, suis-moi, je vais voir ce que je peux trouver pour toi…

PELLOT : - Hé ! Attendez ! Elle plaisantait quand elle disait que vous alliez toutes mettre fin à vos jours. C’est une ruse, c’est ça ?

GITANA : - Ecoute, Pellot. Avant de nous retrouver sur ce rafiot, nous étions prisonnières de ce Lord et de ses sbires.

VIGIE : - Nous avons toutes été vendues par les nôtres comme esclaves lorsque nous n’étions encore que de petites filles. La misère, tu comprends ? Nos familles ne pouvaient plus nourrir leurs enfants.

PELLOT : - Mais c’est immonde de faire ça. Même si dans ma famille, il nous est arrivé de vivre la disette, en aucun cas on nous aurait vendu comme une vulgaire marchandise. Chez nous, la famille, c’est tout. C’est la force. Et vous toutes, à présent, formez une famille, non ? Vous devez vous battre. C’est ensemble qu’on y arrive…

LOCA : - Lorsque nous étions prisonnières du fortin de cet anglais maudit, c’est Pirata Mala qui nous a sauvé et libéré.

VIGIE : - Elle a réussi à détourner l’attention des gardes de la poterne et nous a permis de rejoindre le port. Là, nous avons soutiré un navire à une bande de mercenaires et nous avons pris le large, devenant, par cet acte, les pirates que tu connais.

PELLOT : - Et ben, chapeau, mesdemoiselles. Fallait une certaine dose de courage pour faire ça… Et maintenant, vous allez vous suicider parce que Pirata Mala l’a décidé ? Je ne vous comprends pas.

GITANA : - C’est ainsi. Pirata Mala nous a redonné la liberté, elle peut nous la reprendre. Nos vies sont entre ses mains.

PELLOT : - Je vous trouvais plutôt fortes même si vous m’avez assez mal mené jusqu’à présent, mais là, vous me décevez…

GITANA : - Et que voudrais-tu que nous fassions ? Tu ne peux pas en vouloir à Pirata Mala.

VIGIE : Dans la fuite, elle n’a pas pu libérer sa propre sœur. Elle en est toujours marquée. Je crois qu’elle préférera mettre fin à ses jours plutôt que de revivre ça.

PELLOT : - Et moi qui vous trouvais courageuses et originales. Pas comme toutes ces fillettes qui pleurnichent au moindre petit bobo.

LOCA : - Je peux comprendre ta déception mais c’est ainsi. Nous ne retournerons pas entre les mains de Lord Little.

PELLOT : - Et bien, faites ce que vous voudrez. Tuez-vous si ça vous chante, pendez-vous au mât de misaine, je m’en moque. Je me battrai seul. Après tout, j’ai une petite affaire à régler avec ce lord. Il a bien trucidé tout mon équipage. De braves pêcheurs qui ne faisaient que leur travail… Il me le paiera…

PITANCE : - Et que vas-tu faire ? Prendre d’assaut le navire des anglais à toi tout seul ?

PELLOT : - Si nous n’avons pas les canons, nous avons la tête. C’est là qu’il faut chercher et je crois que j’ai ma petite idée.

PIRATA MALA

Scène 7

Dans la cabine de Pirata Mala. Chamane, Vigie, et Sauvage entrent.

PIRATA MALA : - Qu’est-ce que vous voulez ? J’ai demandé qu’on ne me dérange pas !

CHAMANE : - Nous comprenons ta colère mais ce n’est pas une raison pour nous refuser un entretien.

SAUVAGE : - Tu ne peux pas imposer à tout l’équipage de mettre fin à ses propres jours de cette façon.

PIRATA MALA : - Vous préférez peut être une existence servile d’esclave ? Allez, faites comme vous voulez. Chacune est libre après tout.

VIGIE : - Et cette liberté, c’est à toi que nous la devons, c’est sûr. Mais pense, Pirata Mala, que tu nous as appris aussi les vertus du combat et de la résistance.

SAUVAGE : - Je refuse de croire que tout ce que nous avons vécu, toutes les épreuves que nous avons passé ensemble n’ont servi à rien.

PIRATA MALA : - Je suis comme vous toutes. Au prix de la liberté, j’ai perdu ma terre, mon foyer, jusqu’à mon nom et même ma sœur que j’ai été incapable de sauver. Elle était mon unique famille et même ça, la liberté me l’a enlevé. C’est trop cher payé. Aujourd’hui, je refuse de vivre une nouvelle fois la perte de quiconque.

PELLOT : - (Qui depuis un instant suivait, caché, la discussion.) - Est-ce une raison pour perdre l’honneur ?

PIRATA MALA : - Que veux-tu toi ? Nous t’avons rendu ta liberté. Va-t’en et oublie nous.

PELLOT : - Je m’en irai mais pas avant de faire payer, à ce petit lord, la mort de tous mes camarades de pêche. Il n’y a pas que Pirata Mala qui a faim de vengeance et de justice. Un petit pêcheur comme moi y a droit autant que vous autres. Ensemble nous pouvons y arriver.

SAUVAGE : - Toi, tu m’amuses. Et comment comptes-tu t’y prendre, avec quelques épées et des bâtons contre des canons ?

PELLOT : - Par la ruse. Ecoutez. Lorsque nous partons en pêche avec nos frêles pinasses, nous devons, nous aussi, penser à nous protéger d’une quelconque agression en mer. Avec mes camarades, nous avions imaginé un plan tout à fait subtil. Nous chargions à bord, le pavillon des contaminés et quelques ballots de linges sales que nous découpions en bandelettes. Lorsque nous nous savions pourchassés par un navire, nous prenions soin de nous vêtir de ce linge sale et de déployer le pavillon des contaminés. Ainsi, l’attaquant, ne rencontrant aucune résistance, tombait sur un bateau en apparence infecté par la peste ou toute autre maladie contagieuse. Un peu de comédie pour jouer les malades mourants et croyez-moi l’attaquant se métamorphosait vite en fuyard, nous évitant ainsi la peine d’un combat inéquitable et la mort à coup sûr.

CHAMANE : - Et que proposes-tu ?

PELLOT : - J’envoie, ce soir, un message à nos ennemis pour les avertir que votre navire est infecté et contagieux. Ils ne manqueront pas de venir vérifier par eux-mêmes. Ils ne douteront pas de ma parole, puisque vous m’avez présenté comme votre prisonnier.

CHAMANE: - Nous sachant affaiblis, ils ne vont pas se gêner pour saisir le navire, oui !

PELLOT : - As-tu déjà vu, toi, quelqu’un se saisir des vêtements d’un lépreux ou d’un pestiféré ?

SAUVAGE : - Le lardon a raison. Il y en a dans cette caboche. Ca peut marcher !

PELLOT : - Le lardon, il a un nom. Et c’est Pellot !

PIRATA MALA : - D’accord Pellot, « renard rusé ». Nous allons appliquer ton plan. Si ça peut tous nous sauver, il ne faut pas hésiter. (A l’équipage) Venez vous autres. Tâchons de trouver des linges sales et ce pavillon des contaminés. Il doit bien se trouver quelque part.

Toutes sortent laissant Pellot seul.

PELLOT : - Pellot le renard. Ouais, ça me plaît bien comme nom. Pellot le renard rusé ! (Il sort)

Scène 8

A bord du bateau anglais, dans la cabine de Lord Little. Demsey tient à jour l’inventaire de la cargaison. Lord Little, un pendule à la main, se tient face à Lame sous l’œil intrigué de Spoon.

DEMSEY : - (Ecrivant sur un registre.) 12 tonneaux d’épices, 10 tonneaux de viande séchée,… Ah ! On va être un peu court en pommes de terre. 6 tonneaux ne suffiront pas au voyage du retour…

LORD LITTLE : - Est-ce beaucoup demandé à mon second Demsey d’éviter de faire cet inventaire à haute voix ?

DEMSEY : - Que Lord me pardonne mais c’est que j’ai besoin de m’entendre faire cet inventaire.

LORD LITTLE : - (Agacé) Et puis-je demander, exceptionnellement, à mon second si zélé, de ne plus s’entendre faire cet inventaire ?

DEMSEY : - Oui, mais comme je vous disais…

LORD LITTLE : - (Levant la voix) Allez le faire ailleurs ou taisez-vous ! C’est un moment délicat de cette séance. Cela demande toute ma concentration. Le jour ou vous comprendrez quelque chose à la science moderne, mon brave Demsey… (Agitant son pendule devant Lame.) Lame… Lame… M’entends-tu ?

SPOON : - En tout cas moi je vous entends, Lord capitaine ! Ah, ça ! C’est sûr !

LORD LITTLE : - (Agacé) Et est-ce que mon autre second peut aussi fermer son grand crachoir ?

SPOON : - Heu ! Oui, oui, patron…Heu ! Je la ferme, Lord Capitaine…

LORD LITTLE : - Merci. L’hypnose est un outil redoutable quand on sait s’en servir. Mais il faut du temps, de la patience et beaucoup d’attention. Notre chère Lame va continuer de m’obéir au doigt et à l’œil si tout se passe bien… (Reprenant sa manipulation) Lame… Lame… M’entends-tu ?

LAME : - Oui, Lord, j’entends…

LORD LITTLE : - Fixe encore le pendule… Tes yeux ne quittent plus le pendule… Tes yeux suivent tous les mouvements du pendule…

LAME : - Mes yeux ne quittent pas le pendule… Mes yeux suivent tous les mouvements du pendule…

LORD LITTLE : - Bien Lame. Très bien, Lame…

SPOON : - (Prenant le ton de Lord Little.) C’est bien Lame. C’est très bien, lame… (Voyant que Lord Little lui jette un regard plein de colère, il se ravise.) Je me tais. Je me tais.

LORD LITTLE : - Lame, à qui dois-tu fidélité et entière déférence ?

LAME : - A Lord Little, capitaine de ce navire et…

LORD LITTLE : - Et ?

SPOON : - Et ? (Il se ravise de nouveau voyant que Lord Little lui adresse un autre regard sévère.)

LORD LITTLE : - Et…? A qui dois-tu entière déférence ?

LAME : - A sa majesté…

LORD LITTLE : - C’est bien, Lame, c’est très bien…

SPOON : - C’est bien Lame. C’est très bien…

LORD LITTLE : - (Très exaspéré) Bon ! Spoon ! Quittez cette table, mon vieux ! Vous êtes trop stupide pour vous empêcher d’ouvrir votre grand…

SPOON : - …crachoir ! (Se levant craignant un mauvais geste de Lord Little.) Je m’en vais. Je m’en vais.

LORD LITTLE : - Idiot incurable !

LAME : - Idiot incurable…

SPOON : - (S’amusant de la situation) Hé ! Patron, Lame a dit la même chose que vous…

LORD LITTLE : - (Cédant à la colère et s’adressant très fort à Spoon.) Dehors ! Dehors, ou je te jette à la mer…

SPOON : - D’accord ! D’accord ! Je sors ! N’y a pas de mal ! N’y a pas de mal !

LORD LITTLE : - Mais dites-moi, tous les deux, ne vous avais-je pas ordonné d’aller espionner le bateau de ces folles, cette nuit ?

DEMSEY : - Et bien, oui tout à fait, Lord. Cette nuit, en effet…

SPOON : - Quoi ? Maintenant ? Et si on se fait prendre, Dieu sait ce qu’elles sont capables de nous faire ces harpies ?

LORD LITTLE : - A moins que vous ne préfériez rejoindre ma collection de têtes sur le pont arrière ?

DEMSEY : - Heu ! Non, je n’y tiens pas, Lord Little… J’attrape vite très froid, tête découverte. (Il sort précipitamment.)

LORD LITTLE : - (A Spoon) Et toi qu’attends-tu ? Que je sorte mon sabre ?

SPOON : - (Apeuré) Non, non ! J’y vais, j’y cours, j’y nage… (Il sort précipitamment.)

LORD LITTLE : - A nous deux, ma fine Lame ! (Il balance à nouveau le pendule devant le visage de Lame.) Tu vas suivre discrètement mes seconds sur le navire des filles et tu te glisseras comme tu sais si bien le faire jusqu’à la cabine de Pirata Mala. Et là…

LAME : - …Et là. La mort comme une délivrance blanche et glacée de deux longues lames affutées... ?

PIRATA MALA

Scène 9

Le soir sur le bateau de Pirata Mala. Deux silhouettes s’avancent maladroitement entres les paquets de voiles et les caisses du pont principal.

DEMSEY : - Avance. Avance, je te dis. Tu vois bien qu’il n’y a personne…

SPOON : - Que tu dis ! Avec ces filles là, on ne sait pas à quoi s’attendre.

DEMSEY : - (S’impatiente) Mais avance, nom de nom !

SPOON : - Bon. Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as un problème ? Tu n’as pas entendu ce qu’a dit le patron ? Patience et discrétion.

DEMSEY : - Oui, mais là, ça traîne, ça traîne ! Rien que l’idée de tomber entre les mains de ces… De ces… Brrrr ! J’en tremble.

SPOON : - (ironique) Dis-donc toi, tu n’aimes pas beaucoup les filles. Tu ne serais pas un peu de la… (Geste de la main)

DEMSEY : - Quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire, ça, de la… (Faisant le même geste.)

SPOON : - Mais oui, tu vois ce que je veux dire. Il y a des hommes qui n’aiment pas les femmes. Ils sont de la… (Même geste).

DEMSEY : - (Comprenant le sens du geste.) Non, mais dis-donc ? Tu plaisantes, j’espère. Je suis un fils de bonne famille… Jamais, il ne me viendrait à l’idée de… Berk !

SPOON : - (Soupçonneux) Ouais, c’est ça, ouais ! (Brusquement) Bon et bien avance, qu’est-ce que tu fais ?

DEMSEY : - Non mais, tu es culoté ! C’est moi qui viens de te dire de…

SPOON : - C’est ça, c’est ça ! Avance, je te dis ! Et ne t’inquiète pas, ce n’est pas une horde de femelles qui vont s’en prendre à ta vertu…

Les deux compères avancent discrètement sur le pont désert quand soudain…

PELLOT : - (Surgissant brusquement de nulle part.) Mais qu’est-ce que vous faites là ? Vous êtes fous tous les deux ou inconscients ?

SPOON : - (Pointant son arme sur Pellot.) Bouge plus ou je te troue la peau…

PELLOT : - Je ne suis pas armé, monsieur l’Anglais. Je ne suis pas armé.

DEMSEY : - C’est leur prisonnier. Peut être qu’il pourra nous renseigner ?

SPOON : - Je me méfie de ces freluquets, moi.

PELLOT : - Hé ! Ho ! Je ne suis qu’un pêcheur. J’ai rien à voir avec vos histoires de « je te vends, je t’achète » et tout le tremblement. Je suis là pour vous prévenir…

SPOON : - Oui, mais moi je me méfie des prisonniers. Quand on est prisonnier, on est toujours dangereux.

DEMSEY : - Mais écoute-le, Spoon ! Il a peut être des informations.

PELLOT : - Oui, voilà, j’ai des informations et pas des plus rassurantes. Vous devez vous éloigner au plus vite de ce navire. Il est infesté.

SPOON : - Oui, ça on a vu. Plus infesté de femelles, on ne fait pas mieux.

PELLOT : - Mais non. Ce n’est pas des filles dont je parle mais de la peste, ou de la rage ou du scorbut. Je n’en sais trop rien. Je ne suis pas médecin. Mais quoiqu’il en soit, c’est très contagieux et ça décime l’équipage peu à peu.

DEMSEY : - Et pourquoi elles n’ont rien dit ?

PELLOT : - Pirata Mala a tellement de haine à l’égard de votre capitaine qu’elle espère tout simplement que votre équipage sera contaminé et décimé comme nous autres.

SPOON : - Et qu’est-ce qui me prouve que tu dis la vérité ?

PELLOT : - Attention. Cachez-vous ! Quelqu’un approche !

Spoon, Demsey et Pellot se cachent derrière un empilement de caisses. La Pitance, vacillante, toussant et crachant passe puis s’effondre sur le pont en agonisant dans d’atroces souffrances.

PELLOT : - Vous voyez ? Qu’est-ce que je vous disais ? Une victime de plus… Nous sommes fichus. On va tous y passer !

DEMSEY : - Oh, seigneur, je ne reste pas une minute de plus sur ce cercueil flottant.

SPOON : - Tirons-nous d’ici, vite fait.

Spoon et Demsey s’enfuient.

PELLOT : - (Suivant à la voix les deux compères.) Et n’oubliez pas d’alerter votre capitaine. Fuyez. Fuyez tant qu’il est encore temps.

Pellot se rapproche de La Pitance.

PELLOT : - Ca y est, tu peux te lever. Ils sont passés par dessus bord.

PITANCE : - (Toute ragaillardie) Mais ça a marché, mon lardon ! Ca a marché !!! Allons prévenir les autres !

Ils sortent. Dans l’ombre du navire, se dissimule un étrange personnage masqué qui glisse sur le pont aussi discret qu’un serpent. Lame parvient jusqu’à la cabine de Pirata Mala.

Scène 10

Lame se penche sur la couchette de Pirata Mala quand soudain cette dernière s’éveille saisit le poignet de Lame qui s’abattait, à ce moment là, sur elle.

PIRATA MALA : - Et bien voici le moment tant attendu de notre rencontre.

LAME : - Frapper juste, la lame jusqu’à la garde…

PIRATA MALA : - Bon conseil que je vais m’empresser de suivre.

Pirata Mala repousse Lame. Puis les deux combattants se livrent à un duel sans merci.

PIRATA MALA : - (Après quelques passes.) Tu es vive mais prévisible. J’ai même l’impression de deviner chacun de tes mouvements.

LAME : - Lorsque j’en aurai fini avec toi, tu ne pourras plus rien prévoir…

Lame fond sur sa cible et réussit à désarmer Pirata Mala dont le sabre glisse à quelques pas.

LAME : - Les prémices de la défaite, Pirata Mala. Tes instants sont comptés.

PIRATA MALA : - Cette voix. Je reconnais cette voix mais je ne peux y mettre un visage ni même un nom. Pourquoi te caches-tu ? Si je dois mourir, j’ai toujours juré de regarder la mort en face et pas un masque grotesque…

LAME : - Mon masque est la coiffe du bourreau. Car je suis ton bourreau, Pirata Mala, et tu dois être exécuté…

Lame tente de fondre une nouvelle fois sur Pirata Mala qui esquive et récupère son sabre.

PIRATA MALA : - C’est sans compter mon insoutenable instinct de préservation.

Nouvel échange entre les lames.

LAME : - Pourquoi évites-tu l’assaut ? Aurais-tu peur, jeune fille ?

PIRATA MALA : - Non, mais quelque chose me dit que je ne dois pas t’exécuter…

Pirata Mala profite de ce répit pour jeter un tonneau sur Lame qui chute à terre en le recevant. Lame est au sol et ne bouge plus. Dans un coin, l’équipage et Pellot sont cachés et observent la scène.

PELLOT : - Ne nous montrons surtout pas. Sinon, tout notre plan serait inutile.

VIGIE : - Mais qu’attend-t-elle pour en finir avec ce guignol masqué ?

CHAMANE : - Je ne sais pas. Ce n’est pas dans ses habitudes.

GITANA : - Ca ne lui ressemble pas. Il se passe quelque chose.

LOCA : - Oui, mais Pellot a raison. Nous ne devons pas intervenir.

Lame, étourdie, se relève. Pirata Mala ne bouge pas.

PIRATA MALA : - Et bien ? Tu abandonnes ?

Lame se redresse, retrouvant ses esprits. Puis fixe Pirata Mala étrangement.

LAME : - Toi ?... Tu es…

Lame fait un pas en avant. Pirata Mala dresse son sabre devant elle. Lame s’enfuit et plonge par-dessus bord en disparaissant dans l’obscurité.

SAUVAGE : - (Sortant de sa cachette) Mais qu’est-ce qu’il t’a pris ? Tu aurais pu l’abattre vingt fois ? Tu le tenais, là, sous ton sabre. Il fallait en finir.

LOCA : - Je ne le crois pas. Tu nous a toujours dit que…

PIRATA MALA : - (Saisissant rudement Loca.) Tu ne crois pas en quoi ? Tu ne crois plus en moi, c’est ça ?

CHAMANE : - Calme-toi, Pirata Mala, leur réaction est naturelle. Nous avons tous vu ce qui s’est passé !

PIRATA MALA : - (Libérant Loca.) Vous n’avez rien, vu. Mais moi, j’ai entendu…

GITANA : - Entendu quoi ? Ce n’est pas entendre qu’il fallait faire mais frapper…

VIGIE : - Ca va, Gitana, n’en rajoute pas.

VIGIE : - Bon. Qu’importe ce qui a motivé ton geste. Il faut nous battre, c’est tout ce que je sais…

Un silence pesant s’installe sur le pont.

PIRATA MALA : - Et bien, qu’attendez-vous ? Tous à vos postes. Ils peuvent revenir d’un instant à l’autre.

L’équipage s’éparpille laissant Pirata Mala et Pellot seuls.

PELLOT : - Il y a-t-il quelque chose d’autre que tu voudrais rajouter ?

PIRATA MALA : - Tu penses comme les autres ? J’aurais du l’abattre. Et comme je ne l’ai pas fait, c’est l’aveu d’une faiblesse. Et un capitaine n’a pas le droit à la moindre faiblesse, c’est ça ?

PELLOT : - Je crois que quelque chose s’est passé. Toi seule, peut justifier tes actes…

PIRATA MALA : - Il faudrait encore que je me justifie. Chacune de mes actions, chacun de mes pas ont été guidés par ces soucis de liberté. Liberté à laquelle toutes ces filles ont droit. J’ai toujours écouté mon instinct. Il ne m’a jamais trahi jusqu’à présent.

PELLOT : - Alors, tout est dit. Je vais rejoindre les autres. Il faut nous préparer.

Pellot sort. Pirata Mala reste seule, le regard perdu dans l’obscurité où a plongé Lame.

Scène 11

Sur le navire des Anglais. Spoon, Demsey et Lame subissent, l’air penaud, la colère de Lord Little.

LORD LITTLE : - (Faussement calme.) De combien de canons disposons-nous, mon cher Demsey ?

DEMSEY : - Huit canons, monsieur.

LORD LITTLE : - Et de combien de boulets et de barils de poudre ?

DEMSEY : - Heu… Une centaine de boulets et vingt tonneaux de poudres pleins…

LORD LITTLE : … vingt tonneaux pleins de poudre… (De vive voix) Spoon !

SPOON : - (Sursautant) Oui, patron… Heu… je veux dire Lord capitaine, mon capitaine, patron…

LORD LITTLE : - Mon brave Spoon… Combien d’hommes à bord ?

SPOON : - Une cinquantaine d’hommes… Enfin, je crois, my lord patron… Capitaine…

LORD LITTLE : - C’est bien, Spoon. Cinquante est le chiffre exact. Et combien d’illustres imbéciles sur ce navire, Spoon ?

SPOON : - Heu…

LORD LITTLE : - Trois ! Trois illustres crétins qui rivalisent de médiocrité avec tous les forbans de ces mers… Expliquez-moi comment, avec un navire armé jusqu’au mât de misaine, possédant trois fois plus d’hommes à bord que cette coque emplit de femelles idiotes, comment est-il encore possible que vous échouiez d’une façon aussi lamentable ?

DEMSEY : - Mais capitaine, le bateau de Pirata Mala est contaminé par un virus redoutable et…

LORD LITTLE : - Tatata ! Vous n’êtes qu’un épi sans branche, mon ami. Vous vous êtes fait avoir comme des débutants par ces ruses grossières…

SPOON : - Demsey dit la vérité, my lord, on l’a vu. Une fille est passée sur le pont devant nous, en toussant et crachant, la mort avait déjà saisit son visage,… Puis dans un dernier râle, elle s’est effondrée à nos pieds en aussi peu de temps qui le faut pour le dire… Comme ça… (Il mime la mort de la Pitance devant Lord Little exaspéré.)

DEMSEY : - Il le fait bien,… C’est comme ça que…

LITTLE LORD : - (Hurlant plein de rage) Ca suffit ! Dehors ! Dehors ! Ou sinon je fais jeter vos cadavres décapités aux poissons en aussi peu de temps qu’il faut pour le dire… Et armez une chaloupe ! J’irai voir par moi-même…

Spoon et Demsey sortent précipitamment laissant Lord Little et Lame, seuls. Lame se prend la tête entre les mains.

LITTLE LORD : - (D’un ton mielleux) Allons ! Allons ! Ma chère amie, il ne faut pas se mettre dans des états pareils. Ca arrive à tout le monde de fauter, un jour ou l’autre. Mais Lord Little est là qui veille. (Il saisit son pendule.) Tu sais, Lame, un navire c’est comme une pouponnière. Son capitaine, c’est un peu « papa », tu vois ? Lorsqu’on a fait une grosse bêtise, papa est là pour gronder ses enfants mais aussi pour les encourager et les rendre plus forts… (Il balance le pendule devant le visage de Lame qui le suit du regard.) Reprenons depuis le début. Papa Little va s’occuper de toi et tout va rentrer dans l’ordre…

Scène 12

Un peu plus tard. Lord Little, Spoon, Demsey, précédés de Lame font irruption sur le navire des pirates. Partout, autour d’eux, ce ne sont que cadavres jonchant le pont. Certains recouvert de bandelettes sales.

DEMSEY : - Vous voyez, capitaine Lord, nous avions dit vrai. Aucune n’en a réchappé.

SPOON : - (Faisant demi-tour) Bon, je crois qu’on n’a plus rien à faire, ici… Je vais prévenir les hommes de préparer le départ…

LORD LITTLE : - (Il dégaine son pistolet.) Un pas de plus, Spoon, et vous n’aurez pas l’occasion de voir un navire sur le départ avant longtemps…

SPOON : - Mais voyez ! Regardez ! Ne me dites pas que ce bateau n’est pas contaminé ou alors j’en perds mon latin…

DEMSEY : - (A Spoon) Tu connais le latin, toi ?

SPOON : - Mais, non ! C’est une expression…

DEMSEY : - C’est bien ce que je pensais…

SPOON : - (Vexé) Qu’est-ce que ça veut dire ça : « C’est bien ce que je pensais ! » ?

LORD LITTLE : - Silence ! Coquilles vides ! (Sortant un flacon de sa poche.) La science, seule, a le pouvoir de nous révéler le mensonge ou la réalité. Quelques gouttes de ce composé chimique sur la peau d’un de ces cadavres… (Il se penche sur un corps.)

Soudain Pirata Mala fait irruption sur le pont.

PIRATA MALA : - Et ma lame, va nous révéler quelle issue va prendre toute cette histoire !

LORD LITTLE : - Ah ! Enfin ! Le dénouement tant espéré de cette aventure ! Pauvre fille ! Allez qu’on en finisse !

PIRATA MALA : - Je n’aurai pas mieux dit ! (Elle appelle.) Piratas Malas !

L’équipage inerte, il y a encore un instant se relève, armes au poing.

LORD LITTLE : - Oh ! La belle épidémie que voilà !

DEMSEY : - Les garces !

PELLOT : - Permettez-moi de corriger, garces, certes mais moins un, car garçon, je suis et garçon, je resterai.

SPOON : - Le prisonnier ? Faux frère, tu nous le paieras !

PIRATA MALA : - Rendez-vous. Vous ne ferez pas le poids ! Et votre équipage n’aura pas le temps de venir à votre secours.

LORD LITTLE : - Mais les canons de mon navire feront le reste.

PIRATA MALA : - En es-tu si sûr, petit Lord ?

(Lord Little jette un œil du côté de son navire.)

LORD LITTLE : - Les immondes crétins ! Qui leur a donné l’ordre de virer en poupe ?

PIRATA MALA : - Personne. Tes hommes t’obéissent toujours comme de fidèles petits chiens et mon équipage sait ce qu’il a à faire.

VIGIE : - (entrant) Nous sommes bien placés, Pirata Mala, leur bateau ne peut plus diriger ses canons sur nous.

LITTLE LORD : - (Il se dirige vers Lame.) Ruse de pirates, mais ruse grossière. Je n’ai pas joué toutes mes cartes. (Il saisit Lame et la menace de son revolver tout en lui retirant le masque.) Tu la reconnais, Pirata Mala ?

PIRATA MALA : - Annita ? Annita, c’est toi ?

LITTLE LORD : - Et qui veux-tu que ce soit d’autre, petite idiote ? La vie nous réserve de drôles de surprises parfois. Ta sœur est sous mon contrôle à présent. Allez ! Rends-toi ! Rendez-vous toutes et il n’y aura aucune effusion de sang !

CHAMANE : - Ca, nous ne l’avions pas prévu. Sa sœur. Sa propre sœur est en vie !

VIGIE : - Mille boulets !!! Qu’allons-nous faire à présent ?

LAME : - (A Pirata Mala.) Ne fais pas ce qu’il te dit ! Sauvez-vous ! Cette comédie a assez duré ! Au nom de tout ce que nous avons affronté, tue-le, ne t’occupes pas de moi !

PIRATA MALA : - Jamais !

LAME : - Tue-le, je te dis ! De toute façon, j’étais déjà morte ! Qu’est-ce que ça change ?

PIRATA MALA : - (Après un temps) Tu as raison, qu’est-ce que ça change ?

(Pirata Mala s’avance vers Lord Little.)

LITTLE LORD : - Ha ! Tu préfères te sacrifier, petite dinde, et bien va donc rejoindre les squales. (Il pousse violemment Lame vers le bord en pointant son pistolet.)

PIRATA MALA : - (Se jetant à la rescousse de sa sœur) Non !!! Annita !!

(Coup de feu. Pirata Mala s’effondre dans les bras de sa sœur.)

LORD LITTLE : - C’est fini !

LAME : - (Après un court silence se retournant vers Lord Little, le regard plein de haine.) Maudit ! Rien n’est fini ! (Lame dépose Pirata Mala et dégaine son arme. Un combat s’engage entre elle et Lord Little.)

Sur le pont Demsey et Spoon croisent le fer avec le reste de l’équipage.

VIGIE : - (S’adressant à Loca en scrutant vers le navire des Anglais.) Tu es sûre d’avoir bien dirigée le brûlot vers ce maudit rafiot ?

LOCA : - Pourquoi crois-tu qu’on m’appelle Loca, camarade ? Regarde et compte : trois, deux, un et…

Une explosion retentit au lointain surprenant Spoon et Demsey qui, distraits, sont vite désarmés et sous contrôle de l’équipage.

VIGIE : - Waahou !!! Ca c’est un feu d’artfice !! Bravo, Loca !

LOCA : - Folle peut être, mais efficace. Regarde-les courir sur le pont. De vrais anglais paniqués…

LORD LITTLE : - Mon navire ! Maudites que vous êtes ! (Dans un dernier effort, sur le bastingage, Lord Little tente une passe mais perd l’équilibre, chute et disparaît en mer.)

LAME : - Et que les poissons ne s’étouffent pas en finissant tes restes… (Se retournant vers Pirata Mala qui était sous la protection de Chamane.) Lorna ! Lorna ! Reste avec nous… Reste avec nous… Courage…

PIRATA MALA : - (Agonisante) Ma petite sœur… Que je croyais perdue à jamais… Petite maline…

LAME : - Lorna ! Non ! Reste ! Reste avec moi !

PIRATA MALA : - Je me souviens… Quand nous étions petites, nous aimions nous battre contre les grandes herbes des prairies… Chacune sa branche de noisetier… Le vent doux nous poussait… Un peu comme aujourd’hui… Tu étais vive déjà…

LAME : - (Pleurant en serrant Lorna dans ses bras.) Lorna… Non… Non… Je suis là !

PIRATA MALA : - Et moi, je pars… C’est un autre voyage… Il faut t’occuper des filles à présent… Elles peuvent compter sur toi… Moi, je sens la mer m’appeler, enfin, par mon nom… Lorna… Ca fait si longtemps… Si longtemps que je ne l’avais pas entendu…

LAME : - Lorna…

Pirata Mala s’éteint dans les bras de sa sœur.

VOIX DE PELLOT : Ainsi se conclue cette courte période de ma jeunesse insolente. Je ne su jamais ce qu’était devenu l’équipage de Pirata Mala. Mais ce que je sais c’est que jamais je ne manquais par la suite de venir en aide à une femme en détresse ou dans le besoin. Mais pour ne pas oublier, j’ai conservé ce surnom de « Pellot, le renard basque » durant toute mon existence tumultueuse de corsaire.

Pellot s’éloigne du bateau dans une chaloupe et dans un dernier signe de la main, il hurle, à l’infini, vers l’équipage de Pirata Mala.

PELLOT : - Piratas Malas !

L’EQUIPAGE : - (Ensemble et armes au poing) Pirata Mala !

Noir

 

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