PETIT BOULI "L'enfant boulet"

Publié le par Gianmarco Toto

PETIT BOULI "L'enfant boulet"

« Petit Bouli est un boulet ! ».  C’est l’expression que Petit Bouli entend souvent à son égard. Pourtant Bouli est un enfant comme les autres. Il a dix ans, va à l’école comme les autres enfants, lit et compte comme les autres enfants, aime la récré comme les autres enfants. Oui. Sans nul doute, Petit Bouli est un enfant comme les autres. Mais il a une étrange particularité qui fait que chacun s’écrie systématiquement à son contact : « Petit Bouli est un boulet ! ». Certains le qualifient plus généralement d’enfant hyperactif, d’enfant intenable, insupportable, perturbé, sujet à un comportement hors normes. Certes, Bouli ne peut pas tenir en place, ni sa personne, ni sa langue. Ou plutôt, il ne peut contenir une imagination capricieuse et une pensée douée de voyages improbables. Car Petit Bouli a, en effet, un esprit débordant d’activité. Et c’est cette même imagination qui transforme son univers immédiat, qui bouleverse sa réalité, la métamorphose, franchit d’autres dimensions ou remet en cause la relativité universelle de son espace-temps le plus intime. Un jour, il est un super héros aux prises avec une invasion d’extraterrestres belliqueux, un autre, il devient un preux chevalier terrassant un dragon gigantesque. Jusqu’ici, direz-vous, rien de plus naturel qu’un enfant se raconte des histoires. Cependant, lorsque les extraterrestres belliqueux sont, en réalité, ses parents ou que le dragon gigantesque n’est autre que la voiture familiale, vous êtes en droit de vous poser des questions et de vous mettre, quelques instants, à la place des infortunés géniteurs de ce garçon bien atypique.

 

- Bouli, s’écrie la maman, veux-tu cesser de faire tout ce vacarme.

- Mais c’est la guerre, mon colonel. Il nous faut bouter l’ennemi hors de nos frontières, répond Bouli au milieu du salon devenu le théâtre d’une bataille sans merci. 

- Je te demande seulement d’imaginer éventuellement qu’un traité de paix, un « cessez-le-feu », que sais-je, puisse être signé, rétorque sa maman qui tente une incursion dans l’univers parallèle de son cher bambin. Tu as vu l’état de ta chambre et du salon ? C’est une catastrophe !

-  Oui, je vous l’accorde, mon colonel. C’est un véritable chaos mais l’ennemi ne nous a pas laissé le choix et nous sommes victimes de dommages collatéraux terribles, ajoute Petit Bouli, possédé par la personnalité héroïque de son soldat de la dernière chance. 

- Dommages collatéraux terribles mais pas irréversibles, mon garçon, s’impatiente sa maman en soupirant. Alors tu vas me faire le plaisir de ranger tout ce bazar immédiatement, ajoute-t’elle sur un ton plus ferme.

C’est, en règle générale, à ce moment précis de ce mode alternatif de communication utilisé par la mère afin de capter l’attention de son garçon que le papa de Petit Bouli fait son entrée. 

- Mais qu’est-ce que c’est que tout ce boucan ? Qu’est-ce qu’il se passe, ici ? 

C’est agaçant, cette façon qu’ont les papas de débouler toujours au moment le plus tardif d’une gestion de crise avec cet air innocent de « celui qui n’a rien vu ou rien entendu ».

- Ah, tiens, te voilà toi ! Fais la maman au papa, sur un ton tout justement irrité par le motif évoqué plus haut. Veux-tu bien faire entendre raison à ton « soldat » de fils avant que je ne le mette aux arrêts de rigueur et que je le fasse fusiller ?

- Bouli, fais le père d’une voix qui se veut autoritaire mais auquel personne ne porte crédit et surtout pas son rejeton. - Obéis à ta mère ou je me fâche ! 

- Pitié, mon général, nous avons tout tenté pour arrêter les assauts de l’ennemi. Mais celui-ci était plus fort en nombre et en armes, improvisa l’enfant en s’écrouant au sol, le corps criblé d’une rafale de mitraillette inattendue.

- Bouliiiii, hurle son papa, qu’est-ce que je viens de dire ? C’est un ordre !

- A vos ordres mon général, répond petit Bouli au garde à vous avant de reprendre le commandement de son avion de guerre et de disparaître par le couloir de la maison dans un concert d’imitations de bruits de réacteur sous le regard ahuri de son papa qui pèse alors toute l’impuissance et l’inutilité de son autorité.  

 

Et c’est tous les jours la même chose. A l’école, même combat. Petit Bouli n’en fait qu’à sa tête. Tout est prétexte à inventer des histoires. 

- Catastrophe !, s’écrie petit Bouli en faisant sursauter ses camarades encore concentrés sur un problème épineux d’arithmétique. - Mon crayon est blessé, sa mine est brisée. Vite ! Il faut aller aux urgences !

- Bouli, veux-tu bien te rasseoir et cesser, je te prie, demande Madame Blansec, l’institutrice.

- Mais madame, si je ne fais rien pour mon crayon, il va mourir , ajoute le garçon qui arpente fébrilement la salle de classe hilare. 

- Bouli, insiste la maîtresse rompue aux facéties de son cher élève. Je t’ordonne de retourner à ta place.

Bouli cède, en apparence, aux injonctions de l’enseignante mais (c’est plus fort que lui) il reprend de plus belle.

- Alerte, alerte, urgences bondées ! Vite, il faut opérer sinon c’est la fin !, s’écrie Bouli incapable de freiner les caprices incontrôlables de son imaginaire inépuisable.

Sous les rires moqueurs de ses camarades trop heureux que le devoir hebdomadaire de mathématique soit perturbé, la maîtresse poursuit Petit Bouli au milieu des tables d’écoliers. S’en est trop. Madame Blansec a consommé sa réserve de patience et décide de convoquer les parents. 

Pendant que petit Bouli, dans la peau d’un samouraï, simule quelques katas de combat, le « katana » de Madame Blansec s’abat impitoyablement sur le sort de son élève.

- Croyez-vous que je peux décemment donner la classe en présence d’un élève qui n’en fait qu’à sa tête et perturbe ses camarades ? Non, messieurs dames, je ne peux plus travailler dans ces conditions. Je vous invite à trouver rapidement une solution ou nous serons dans l’obligation de nous séparer de votre enfant.

- Mais, vous n’y pensez pas, madame !, s’inquiète la maman.

- Et que ferons-nous ?, demande le papa. Vous ne pouvez pas le renvoyer comme ça…

- Certes non, mais je vous invite à rencontrer un psychologue afin qu’il voit pas lui-même, s’entretienne avec votre enfant et prenne les mesures nécessaires qu’il jugera utiles.

Pauvre petit Bouli qui sentait à présent le vent de l’exclusion souffler sur sa tête. Dans la cour de récréation, ce n’était pas non plus le « jardin du bonheur » pour notre petit agité. Les enfants laissaient souvent le garçon à l’écart et personne ne voulait jouer avec lui. Ses parents sentaient bien que leur fils adoré était malheureux. Déterminés à agir au mieux, ils prirent rendez-vous chez le psychologue. 

 

La première fois que petit Bouli rencontra le fameux psychologue, il était tellement impressionné qu’aucune crise délirante ne vint perturber l’entretien. Enfin presque car voulant tester le garçon, le spécialiste commit l’erreur fatale de solliciter cette fameuse imagination dont chacun se plaignait. 

- Et comment fais-tu, mon garçon, pour inventer toutes ces histoires ? 

- C’est simple, je ferme les yeux et ça vient comme ça, répondit Bouli timidement.

- Peux-tu me faire une démonstration ?, demanda le psychologue qui insistait malgré les signes discrets d’avertissement que les parents du garçon lui lançaient désespérément. 

- C’est facile, fit Bouli que la demande amusait. Je fais comme ça, ajouta-t’il en fermant les yeux et… Et je deviens l’horrible créature inventé par le professeur Duchnoc, fit Bouli en déformant son petit corps. 

- Amusant, ce petit. Très théâtral, remarqua le psychologue qui ne mesurait pas pour l’instant le drame délirant qui allait se jouer dans la seconde même.

- A présent, l’horrible créature se libère des liens qui le maintenaient avant de se tourner vers son créateur et lui bondir au visage…

Et joignant l’acte à la parole, le garçon sauta sur le psychologue qui, surpris par une telle énergie, vacilla et chuta sur le sol de la salle de consultation. A présent l’ignoble créature chevauchait son pauvre créateur à califourchon sur son dos en hurlant et vociférant.

Il fallut bien vingt bonnes minutes aux parents de Bouli pour le convaincre de laisser sa « monture » tranquille. Suite à cet incident peu ordinaire dans la carrière du psychologue, ce dernier conseilla aux parents d’occuper le plus possible l’esprit de leur garçon. 

Tout y passa : lectures, jeux de plein air, jeux de société, puzzles et autres casse-têtes mais rien n’y faisait. Dès que Bouli restait inactif un seul instant, son imagination reprenait le pouvoir en un flot intarissable d’aventures de toutes sortes en trois, dix, vingt dimensions et plus encore. 

 

Quelques jours plus tard, profitant d’un weekend de détente, toute la petite famille se rendit au musée océanographique de la ville voisine. On aurait pu penser que ce choix d’activité n’était pas le plus idéal pour Bouli. En effet, que sommes-nous face à la lenteur et la tranquillité d’un quelconque aquarium si ce n’est inactifs et contemplatifs ? Et bien, ce fut « le » miracle tant attendu. Devant les épaisses parois de verre à l’abri desquelles d’innombrables créatures aquatiques paisibles passaient imperturbablement, petit Bouli ne disait mot, ne bougeait plus et surtout ne se racontaient plus aucune histoire délirante et tapageuse. Non. Il restait muet, les yeux grands ouverts devant ce florilège d’une faune océanique qui venait d’avoir raison de lui. Ses parents, heureux et surpris n’osaient plus bouger tant le spectacle de leur cher petit enfin apaisé leur bouleversait le cœur. Et, chose encore plus étonnante, toutes les créatures présentes dans l’aquarium démesuré se rapprochaient étrangement de l’endroit où Bouli, fasciné, avait collé le bout de son nez.

- Penses-tu qu’elles peuvent le voir ou sentir sa présence ?, avait murmuré la mère émue en serrant le bras de son mari.

- Je n’en sais rien, balbutia ce dernier. Mais je crois que j’ai une idée.

En effet, ce fut une idée géniale qu’eut le papa en offrant à son fils un poisson rouge et son bocal. Comme Bouli s’en occupait bien et longtemps surtout ! L’ambiance au sein de la petit maison familiale n’était plus la même. Mais à l’école, nous étions encore très loin du résultat espéré par Madame Blansec, l’institutrice. Cependant, devant les progrès de Bouli que confirmait le psychologue, l’enseignante accepta de patienter encore quelques temps avant l’inévitable mise en section d’éducation spécialisée dont font l’objet ces enfants « d’un autre monde. ». 

 

Les parents du garçon décidèrent de pousser plus loin l’heureuse expérience vécue à l’aquarium et emmenèrent, cette fois-ci, Bouli visiter une réserve animale naturelle. Et là, second « miracle », non seulement le comportement de Bouli virait radicalement au calme mais, chose encore plus surprenante, les animaux se sentaient irrésistiblement et paisiblement attirés par la présence de l’enfant. Seconde idée géniale du papa: Bouli bénéficierait dorénavant de la présence d’un compagnon à quatre pattes. On appela ce joli toutou : Bouboule. Et Bouli obtint même, de sa maîtresse d’école, l’autorisation de l’emmener en classe pour le plus grand plaisir de tous ses camarades. 

Même si son imagination resta débordante, on ne vit plus jamais petit Bouli s’agiter comme à l’accoutumée. Sa concentration fut grandement influencée et dédiée à la gente animale dont il devint, plus tard, un des éminents représentants en épousant une carrière prestigieuse de vétérinaire. 

 

Comme quoi, être différent, ne pas être dans la norme, ne pas entrer dans le moule comme l’huitre se cacherait dans sa coquille, n’est pas un problème en soi mais bien pour les autres. Et puis, empêcher autrui de rencontrer sa différence, de l’affirmer, la connaitre, ne lui fera sans doute pas découvrir la jolie perle qui se cache au plus profond de sa personne. 

 

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