MAXIMUS FILIUS "L'enfant César"

Publié le par Gianmarco Toto

MAXIMUS FILIUS "L'enfant César"

Maxou s'endort pendant qu'il apprenait sa leçon d'histoire. Il rêve alors d'un monde fait pour les enfants et dont il serait "l'enfant César". Pièce de théâtre qui a obtenu de nombreux succès auprès d'ateliers et de projets d'écoles et de collèges.

Les personnages

 

  • Maxou (puis Maximus Filius)
  • La jeune fille (grande sœur de Maxou)
  • Le conteur (peut être un chœur d’enfants)
  • Des enfants de toutes sortes

 

Le décor

Chez Maxou, la cuisine. 

Prologue

LE CONTEUR

Il était une fois un monde où il n’y avait plus que des enfants car les enfants de ce monde voulaient rester des enfants. Il était une fois un enfant qui ne voulait plus grandir…

MAXOU

(Il est attablé dans la cuisine familiale devant ses livres d’école.)

Fais-ci, fais-ça, n’oublie pas de te brosser les dents. Lave-toi les mains avant de passer à table. Ne mets pas tes doigts dans le nez. Ne touche pas à ça. Va te coucher. Demain, tu as école. Tu es bien sûr d’avoir fait tes devoirs pour aujourd’hui ? Fais ton cartable. Tiens-toi bien à table. N’oublie pas ton goûter. Et cette fois-ci ne te le fais pas chiper. Dis bonjour à la dame. Sois poli avec les gens. Laisse passer le monsieur… Tu as encore souillé tes habits. Tu as déchiré ton sac d’école. Tu le fais exprès ou quoi ? Tu sais combien ça coûte ? Tu ne penses qu’à toi. Tu ne penses vraiment pas à nous, les grands. Nous avons des responsabilités. Nous sommes très occupés. Ce n’est pas le moment. Va demander à ton père. Va demander à ta mère. Et qu’est-ce qu’il a dit papa ? Et qu’est-ce qu’elle a dit maman ?…

LE CONTEUR

C’est l’histoire d’un enfant qui ne voulait plus grandir car il voulait rester un enfant.

MAXOU

Les grands, ce n’est pas pour les enfants. Parce que les enfants n’ont rien à faire avec les histoires des grands.

LE CONTEUR

C’est l’histoire d’un enfant qui ne voulait plus rien à voir avec les grands. Il avait un don. Celui qu’on tous les enfants : imaginer. Un jour, il cria très fort.

UN ENFANT

(Il crie très fort.)

Stop !

LE CONTEUR

Et le monde ne fut plus jamais le même. Un certain temps. Un temps incertain où les enfants, l’espace d’un instant, sont devenus rois du monde. Lui, l’enfant qui créa ce nouveau monde, devint l’enfant suprême : Maximus Filius.

Première époque

MAXIMUS FILIUS

Je me nomme Maximus Filius. Je suis l’enfant suprême et j’affirme que ce monde appartient aux enfants !

LE CHŒUR D’ENFANTS

Gloire à Maximus Filius ! Gloire à Maximus Filius !

MAXIMUS FILIUS

Non. Nous ne ferons gloire de rien. Ce sont les grands qui faisaient gloire de tout. Nous, nous crierons ensemble : Vivo filii et Youpi ! Et ça nous suffit !

UN ENFANT

(Sortant du chœur.)

Qu’est-ce que ça veut dire ?

UN AUTRE

(Sortant à son tour du chœur.)

ça veut dire : Vive les enfants ! (A la cantonade.) Vivo filii !

LE CHŒUR

(Reprenant de plus belle.)

Et Youpi !

UN ENFANT

(Même jeu.)

Et ça nous suffit !

LE CONTEUR

Très vite, Maximus Filius instaura de nouvelles libertés qui ne s’adressaient qu’aux enfants.

MAXIMUS FILIUS

Voici mon programme de nouvelles libertés. Tout d’abord, il faut en finir avec l’heure du coucher.

Fini de se coucher comme les poules.

UN ENFANT

Ca se couche, une poule ?

UN AUTRE

Mais, tais-toi donc. C’est une image. Ca veut dire, se coucher avec le soleil.

UN ENFANT

Moi, j’aimerais bien me coucher avec le soleil. Je suis un peu frileux quand vient le soir.

MAXIMUS FILIUS

Chaque enfant aura droit de se coucher quand bon lui semblera.

(Un enfant, le pouce à la bouche, s’éloigne en trainant une grosse peluche derrière lui.)

UN ENFANT

(Il s’adresse à l’enfant qui s’éloigne.)

Mais où vas-tu ?

L’ENFANT A LA PELUCHE

(Avec évidence.)

Ben, je vais me coucher !

UN ENFANT

Mais tu as la liberté de te coucher quand tu veux !

L’ENFANT A LA PELUCHE

Ben, justement, c’est ce que je fais.

UN AUTRE ENFANT

Maximus filius a dit : « pas avec les poules » !

L’ENFANT A LA PELUCHE

Ben, je ne vois pas de poules, ici…

UN ENFANT

(Méprisant.)

Bah ! T’es qu’un gamin, toi !

L’ENFANT A LA PELUCHE

Ben oui, c’est sûr, nous sommes dans le monde des enfants…

UN ENFANT

(Avec dédain.)

C’est ça, allez, va te coucher !

L’ENFANT A LA PELUCHE

(Il revient sur ses pas en râlant.)

Ah, non. J’ai plus envie. J’ai l’impression d’entendre les grands : (Imitant une grosse voix d’adulte.) « Va te coucher !!! ».

Un temps. Maximus attend avec patience que le silence revienne.

MAXIMUS FILIUS

De plus, chaque enfant aura la liberté de se réveiller quand bon lui semblera.

UN ENFANT

C’est injuste. De cette façon ce sont toujours les mêmes qui devront préparer la table du « ptit déj ».

MAXIMUS FILIUS

Terminée, la corvée du « ptit dèj ». Chacun le fera pour soi quand il se réveillera.

UN ENFANT

C’est sympa aussi quand maman prépare le « ptit déj » et qu’on sent une douce odeur de tartine grillée envahir toute la maison.

UN ENFANT

Oui, mais là, on est dans le monde des enfants. Il n’y a pas de grands. Alors faudra t’en passer.

UN ENFANT

Donc plus de câlin le soir avant de se coucher, alors ?

LE CHŒUR D’ENFANTS

(Troublé par cette remarque.)

Ben,… Ouais.

UN ENFANT

Et Plus de « chatouillis » et de « papouillis » pour nous encourager à nous lever ?

LE CHŒUR D’ENFANTS

(Même jeu.)

Ben,… non…

MAXIMUS FILIUS

C’était un stratagème. Ils voulaient nous obliger à sortir de notre lit afin de se préparer pour l’école.

LE CHŒUR

Et l’école ?

MAXIMUS FILIUS

(Triomphant.)

Plus d’école.

LE CHŒUR D’ENFANTS

(Il exulte.)

Vivo filii ! Et youpi !

UN ENFANT

Les cartables au feu et les profs au milieu !

UN ENFANT

Quels profs ? Il n’y a plus de grands.

UN ENFANT

Alors, les cartables au feu !

UN ENFANT

Et les leçons !

UN ENFANT

Et les devoirs !

UN ENFANT

Et les crayons !

UN ENFANT

Ah, non ! Pas les crayons ! C’est bien de dessiner tout ce qu’on veut !

LE CHŒUR D’ENFANTS

T’as raison. Pas les crayons !

UN ENFANT

Surtout de couleur. C’est chouette les crayons de couleur.

UN ENFANT

Moi, je ne sais pas dessiner … Et qui va m’apprendre ?

MAXIMUS FILIUS

Nous nous apprendrons, les uns, les autres.

UN ENFANT

Quoi ?

MAXIMUS FILIUS

Ce que nous avons déjà pu apprendre avant.

LA JEUNE FILLE

Mais il faut avoir vu beaucoup de choses pour apprendre aux autres. Il faut toute une vie. Nous serons forcément déjà grands lorsque nous pourrons apprendre aux plus jeunes.

UN ENFANT

Elle a raison, Maximus Filius. Comment allons-nous faire ?

MAXIMUS FILIUS

Laissez-moi réfléchir un instant. (Il se positionne dans l’attitude d’un penseur.)

LA JEUNE FILLE

C’est un truc de grand, ça, réfléchir…

UN ENFANT

(A la jeune fille.)

Chut ! Tais-toi. Maximus Filius a besoin de calme pour réfléchir.

LA JEUNE FILLE

C’est bien ce que je dis. C’est ce que demandent les grands quand ils veulent avoir la paix : « Laisse-moi réfléchir ! »

Une rumeur soude monte dans le chœur des enfants après la répartie de la jeune fille.

UN ENFANT

Regardez ! Maximus Filius a fini. Il a peut être trouvé la solution.

MAXIMUS FILIUS

J’ai trouvé la solution : nous ne deviendrons jamais grands.

Un silence. Les enfants se regardent entre eux avec incompréhension.

UN ENFANT

Et comment s’y prend-on ?

MAXIMUS FILIUS

Nous disparaîtrons dès que nous serons prêts à devenir grands.

La rumeur monte à nouveau dans le chœur des enfants. On distinctement les enfants se questionner et le verbe « disparaître » revenir souvent dans leurs propos.

LE CONTEUR

Et c’est ce qui se passa dans le monde des enfants. Dès que l’un d’entre eux allait devenir grand, il disparaissait comme par magie, comme ça, comme si c’était naturel.

LA JEUNE FILLE

Moi, je ne trouve pas ça normal de disparaître au moment où on devient grand. Tous les petits du monde deviennent grands. Le chaton devient chat. Le chiot devient un chien. L’éléphanteau devient éléphant.

UN ENFANT

Le poussin devient poule.

UN ENFANT

Oui mais les poules se couchent trop tôt. Ca ne compte pas.

UN ENFANT

Tu as raison, ça ne compte pas.

UN ENFANT

Mais alors, il faut apprendre beaucoup plus de choses et en moins de temps qu’avant pour réussir à les apprendre aux autres ?

UN ENFANT

Et comment fait-on ça sans école ?

UN ENFANT

Il n’y a plus d’école mais il nous reste les livres. C’est bien dans les livres qu’on apprend des choses, non ?

UN ENFANT

Oui mais c’est un truc de grand, ça, les livres.

UN ENFANT

Moi, je n’aime pas lire.

UN ENFANT

Si tu ne lis pas, tu ne grandiras jamais… (Réalisant ce qu’il vient de dire en présence de Maximus Filius, il met une main devant sa bouche.)

MAXIMUS FILIUS

(Avec autorité.)

Qui a dit ça ?

Les enfants, surpris par la voix forte de Maximus Filius, se taisent en baissent la tête en signe de soumission.

UN ENFANT

(Timidement.)

C’est moi, ô Maximus Filius. Je n’ai pas fais attention.

MAXIMUS FILIUS

Il faudra faire attention à ce que vous dites à présent.

LA JEUNE FILLE

(Tout bas aux autres.)

On dirait un grand qui gronde un enfant.

LE CHŒUR

Chut !!!

MAXIMUS FILIUS

Conteur, prends note : il est interdit de parler de « grandir » dans le monde des enfants.

LE CONTEUR

C’est noté, ô grand Maximus Filius ! Heu, je voulais dire Maximus Filius, tout court.

Entraîné par la jeune fille, un petit groupe d’enfants s’est placé un peu à l’écart.

LA JEUNE FILLE

(Tout bas aux autres enfants.)

Voilà que des choses commencent à être interdites. C’est un truc de grands, ça aussi : interdire.

UN ENFANT

(Tout bas)

Et comment veux-tu faire autrement ? Si on ne veut plus se comporter comme des grands, faut bien faire quelque chose…

UN ENFANT

(Tout bas)

On appelle ça : des règles. Sans règles, c’est la pagaille. Certains pourraient même, sans le vouloir, se comporter comme des grands.

UN ENFANT

D’accord, mais jusqu’à présent ce sont les grands qui dictaient les règles. Maintenant, c’est à nous de créer de nouvelles règles ?

UN ENFANT

(Tout bas)

C’est ça, mais plus adaptées aux enfants.

UN ENFANT

(Tous bas)

Mais Maximus Filius nous parlait de nouvelles libertés pas de nouvelles interdictions !

UN ENFANT

(Tout bas)

C’est à croire que les unes ne vont pas sans les autres.

LE CONTEUR

Maximus Filius avait l’ouïe fine comme tous les enfants quand il s’agit d’entendre les secrets des grands. Très vite, il s’emporta.

MAXIMUS FILIUS

(Très en colère et autoritaire.)

Que faites-vous dans votre coin ? Que dites-vous entre vous ? Il est interdit de parler dans son coin. C’est encore un comportement de grand. Cela n’est pas tolérable. (Au conteur.) Note, conteur : Il est interdit de parler dans son coin. (Apercevant un enfant qui lit à part des autres depuis un moment.) Comme il est interdit de lire dans son coin. Attrapez-moi celui-là et qu’on me l’amène !

Les enfants saisissent celui qui lisait dans son coin et l’amènent devant Maximus Filius.

MAXIMUS FILIUS

(Retirant le livre des mains de l’enfant.)

Que lis-tu donc, toi, dans ton coin ?

L’ENFANT AU LIVRE

Je ne faisais rien de mal.

MAXIMUS FILIUS

Tu lisais en cachette pour grandir à l’insu de tous. Ne nie pas.

L’ENFANT AU LIVRE

Mais non, Maximus Filius, je jure que non. J’aime bien ce livre, c’est tout.

MAXIMUS FILIUS

(Lisant à haute voix le titre du livre.)

« Petit poisson deviendra grand. » ?! Tu te moques de nous, petit. Ce livre est une injure à nos nouvelles libertés. (Ce tournant vers les autres.) N’est-ce pas vous autres ?

LES ENFANTS

C’est une injure !

MAXIMUS FILIUS

N’as-tu donc pas compris qu’il n’est plus question de grandir ?

L’ENFANT AU LIVRE

Si, Maximus Filius, mais c’est juste une histoire…

MAXIMUS FILIUS

Ecrite pas un adulte ! Vrai ou faux ?

Rumeurs parmi les enfants. L’attitude que prend Maximus Filius devient terrible et impitoyable.

L’ENFANT AU LIVRE

Oui, c’est vrai, mais je n’avais pas de livre écrit par les enfants et…

MAXIMUS FILIUS

Douterais-tu des enfants ? Penses-tu qu’ils ne sont pas capables d’écrire des histoires ?

L’ENFANT AU LIVRE

Oh, non, Maximus Filius ! Je suis certain que les enfants son capables d’écrire des histoires comme les grands…

MAXIMUS FILIUS

Que ce soit la dernière fois. (Il grimpe sur sa table pour s’adresser aux enfants.) C’est à nous, les enfants d’écrire nos propres histoires. (Au conteur.) Note, conteur : « Tous les livres écrits par des grands devront être réunis en place publique afin d’être détruits. » (Il se tourne vers le chœur des enfants.) Aujourd’hui est l’avènement d’une nouvelle ère, un nouveau monde, celui des enfants qui écriront leurs propres histoires. Vivo filii ! Et Youpi !

LES ENFANTS

Vivo filii ! Et youpi !

LE CONTEUR

Aussitôt dit, aussitôt fait. Tous les enfants jetèrent les livres écrits par les grands de l’ancien monde et ne gardèrent que les livres écrits par les enfants. A la fin, ils ne restaient plus que quelques contes, nouvelles, débuts d’histoires à peine entamées par les enfants qui avaient la chance de faire partie de ceux qui savaient déjà lire et écrire. Le monde changea très vite. Maximus Filius entreprit beaucoup de choses pour éviter aux enfants de grandir. Il alla même jusqu’à chasser et arrêter les enfants qui refusaient de disparaître lorsqu’ils commençaient à grandir. Un nouvel ordre mondial était né. Celui de Maximus Filius, « L’enfant César », comme il aimait à se faire appeler.

Le vent se lève. Il devient bourrasque et tempête. La lumière change. Les enfants quittent leurs habits de couleur et sont à présent vêtus de noir. Maximus Filius a, lui aussi, revêtu une veste noire à d’officier. Il est attablé et signe des papiers que le conteur lui donne.

Deuxième époque

Des enfants, armés de lances, vont et viennent. Ils montent la garde.

UN ENFANT GARDIEN

Ouvrez l’œil les enfants. Nous devons faire attention. On nous a informé que des enfants en pleine croissance ont été repérés dans le secteur.

LES ENFANTS GARDIENS

A tes ordres !

Les enfants gardiens sortent. Un instant plus tard, la jeune fille tente de se faufiler discrètement dans la pénombre pour atteindre le bureau de Maximus Filius. Les enfants gardiens la surprennent.

UN ENFANT GARDIEN

Qui va là ? Halte !

Les enfants gardiens encerclent la fille.

UN ENFANT GARDIEN

Que fais-tu ici, toi ? Ne sais tu donc pas que Maximus Filius a instauré le couvre-feu depuis que des enfants en pleine croissance rôdent dans les parages ?

UN ENFANT GARDIEN

Hé, mais, tu as l’air bien grande, toi ! Attention, vous autres, c’est une ado !

La jeune fille sourit et vient un peu plus dans la lumière.

UN ENFANT GARDIEN

Ne bouge plus !... Pourquoi souris-tu ?

LA JEUNE FILLE

Parce que vous n’êtes que des enfants ! C’est amusant !

UN ENFANT GARDIEN

(Tout bas aux autres enfants gardiens.)

Méfiez-vous ! C’est une ado perturbée. Maximus Filius nous a souvent parlé de ces loustics. Ils sont étranges car ils ont des allures d’enfants mais, au fond, ils sont contaminés par l’envie d’être un adulte.

UN ENFANT GARDIEN

(Tout bas et effrayé.)

Quoi ? C’est un virus ? Ils sont contagieux ?

UN ENFANT GARDIEN

Mais non, ça veut dire qu’ils sont pris par le désir de grandir ! Ils veulent tout faire comme les grands, quoi !

LA JEUNE FILLE

(Toujours souriante.)

Bon ! On joue à quoi ?

UN ENFANT GARDIEN

On ne joue à rien du tout. Tu vas nous suivre jusqu’à Maximus Filius.

LA JEUNE FILLE

Ah, oui ! Le grand enfant ou l’enfant grand, c’est selon de quel côté on se place, c’est ça ?

UN ENFANT GARDIEN

Qu’est-ce qu’elle raconte ?

UN ENFANT GARDIEN

N’essaie pas de comprendre. Je te répète qu’elle est contagieuse.

UN ENFANT GARDIEN

Allez ! Suis-nous ! Tu vas t’expliquer devant Maximus Filius !

Les enfants gardiens suivent la jeune fille qu’ils obligent à avancer.

LE CONTEUR

La jeune fille est amenée jusqu’au souverain du monde des enfants. Elle fut ligotée puis interrogée comme l’ordonnent les nouvelles règles de Maximus Filius.

Les enfants gardiens tournent en hurlant comme des indiens autour de la fille ligotée à une sorte de totem. La jeune adolescente s’amuse beaucoup puis les enfants gardiens cessent leur danse de guerre à la vue de Maximus filius qui avance, la mine sombre et autoritaire.

LA JEUNE FILLE

J’adore les jeux de cowboys et d’indiens. A quel moment vient la cavalerie pour me sauver ?

MAXIMUS FILIUS

Une armée entière ne suffira pas à te sauver, grande fille.

LA JEUNE FILLE

Dommage, on s’amusait bien.

UN ENFANT GARDIEN

(Tous bas à un autre.)

Tu avais raison. Elle parle comme une enfant mais elle a l’allure d’une grande. C’est vraiment monstrueux !

UN ENFANT GARDIEN

(Tout bas.)

C’est un piège. Un piège à gamin. Tu crois qu’ils sont comme toi mais une fois à leur contact, tu te rends compte qu’ils aiment jouer à des jeux de grandes personnes. Ils sont redoutables.

UN ENFANT GARDIEN

Terrifiant…

LA JEUNE FILLE

Pourquoi vous arrêtez-vous de jouer ? C’était sympa…

MAXIMUS FILIUS

A ce que nous pouvons constater, tu n’as plus vraiment l’âge de jouer comme une enfant.

LA JEUNE FILLE

Ah, ouais ? Et toi ? T’as vu les airs de grand seigneur que tu te donnes ? On dirait mon père quand il me fait la morale.

UN ENFANT GARDIEN

(Tout bas.)

La malheureuse. Traiter ainsi de « grand », Maximus Filius ?! Elle ne sait vraiment pas ce qu’elle risque.

MAXIMUS FILIUS

Je vous connais bien les « demi-grands », les ados comme on vous appelle. J’ai eu une sœur comme toi. Elle paraissait jeune, elle aussi, mais au fond, elle était déjà rattrapée par l’adulte qui sommeillait en elle.

LA JEUNE FILLE

Il n’y a rien qui sommeille en moi. Tout est là et on ne change rien à la nature des choses.

MAXIMUS FILIUS

Je connais votre intarissable désir d’indépendance, cet absolu besoin de vouloir faire comme les grands. N’est-ce pas cela qui vous entraîne vers les mauvais chemins de l’âge adulte ? Que vas-tu faire à présent, jeune fille ?

LA JEUNE FILLE

Et toi que fais-tu en régnant sur ce soi-disant « nouveau monde pour les enfants » ?

MAXIMUS FILIUS

Je nous sauve de cet âge ingrat qu’est celui de l’adulte.

LA JEUNE FILLE

Qu’est-ce que tu en sais de l’âge adulte puisque tu n’es qu’un enfant ? Tu ne l’as jamais vécu et peut être ne le vivras-tu jamais.

UN ENFANT

(Tout bas aux autres.)

C’est vrai ce qu’elle dit. Maximus Filius grandira aussi, un jour ou l’autre. Il disparaîtra comme chacun d’entre nous.

UN ENFANT

(Tout bas.)

Tu blasphèmes. Maximus Filius est l’enfant éternel.

MAXIMUS FILIUS

J’en ai assez entendu. Qu’on l’emmène sous bonne garde. Je déciderai de son sort plus tard.

LA JEUNE FILLE

Tu agis comme tous les rois qui ont gouverné jadis sur ce monde. Ils n’étaient pas des enfants. Tu le sais très bien. Ca t’arrangeait bien de faire disparaître tous les livres, ceux qui parlaient du règne des grands.

MAXIMUS FILIUS

(Il perd patience.)

J’ai dit qu’on l’emmène !

Les enfants gardiens emmènent la jeune fille sous bonne escorte.

UN ENFANT GARDIEN

Qu’est-ce qu’elle a voulu dire par « le règne des grands » ?

UN ENFANT GARDIEN

Arrête de poser des questions et avance. Nous, nous sommes des enfants et nous devons le rester, c’est tout ce que je sais.

Un peu plus tard, la jeune fille est assise dans une sorte de cage sous l’œil d’un enfant gardien qui fait les cents pas.

LA JEUNE FILLE

Alors, c’est ça votre nouveau monde ?

L’ENFANT GARDIEN

Tais-toi. Les enfants qui grandissent n’ont pas le droit à la parole.

Un silence

LA JEUNE FILLE

Tu sais que tu as toutes les allures d’un adulte avec ta lance et ton air grave ?

L’ENFANT GARDIEN

Silence. Je ne suis pas autorisé à t’adresser la parole.

Un silence

LA JEUNE FILLE

C’est étrange. Dans votre monde, vous parlez de nouvelles libertés mais j’ai l’impression qu’il y a beaucoup d’interdictions. Ca me fait penser à ce bon vieux monde adulte… Pourquoi crois-tu qu’il y avait des règles jadis destinées aux enfants ?

L’ENFANT GARDIEN

(En colère.)

Mais vas-tu te taire ?! Tu racontes n’importe quoi. C’est à cause de ces soi-disant règles que nous avons changé ce monde afin qu’il soit mieux adapté aux enfants.

LA JEUNE FILLE

(Moqueuse.)

Ah ! Attention ! Tu manques à la règle. Tu t’adresses au prisonnier…

La relève entre.

LA RELEVE

Et bien que se passe-t-il, ici ?

L’ENFANT GARDIEN

Je suis content de te voir arriver. Je ne la supporte plus. (En sortant.) Bon courage.

LA RELEVE

(Menaçant la jeune fille.)

Tiens-toi tranquille, toi, ou sinon…

LA JEUNE FILLE

C’est beaucoup demander à une adolescente de rester tranquille. Tu ne le savais pas ?

LA RELEVE

Non et je ne veux rien savoir de ton âge.

Un silence. La relève tourne autour de la cage en pointant sa lance sur la jeune fille.

LA JEUNE FILLE

C’est dommage. Si tu me laissais t’en parler, tu connaîtrais les symptômes de ma terrible maladie. De cette façon, tu pourrais les reconnaître et les prévenir. Je suis certaine que ça plairait à Maximus Filius.

LA RELEVE

De quelle maladie parles-tu ?

LA JEUNE FILLE

Celle qui nous fait grandir. Ca ne t’intéresse pas de savoir ?

La relève ne répond pas.

LA JEUNE FILLE

C’est bête. Celui qui a le savoir peut empêcher le pire. Maximus Filius connait des choses, c’est certain, mais s’il avait avec lui des conseillers renseignés, je pense qu’il les nommerait de suite à un haut poste. En tout cas, ce serait une bonne façon de lui montrer ton soutien. Tu ne crois pas ?

LA RELEVE

Ce n’est pas faux. Et que peux-tu m’apprendre sur cette terrible maladie qui est la tienne ?

LA JEUNE FILLE

Des choses que tu ne soupçonnes même pas. Assieds-toi et écoute bien…

LE CONTEUR

Et c’est ainsi que la jeune fille renseigna ce garde sur la croissance des enfants, le plaisir de se sentir jeune malgré les années qui passent, la confiance en soi qui nous anime lorsque nous grandissons et toute ces sortes de choses que les enfants du nouveau monde de Maximus Filius ne pouvaient connaître. Son éloquence coulait comme une rivière et chacun pouvait y étancher sa soif de savoir. A tel point que de plus en plus d’enfants vinrent écouter les sages paroles de la jeune fille dont les connaissances étaient intarissables. Elle leur parla de l’ancien monde, des dérives des grands, de leurs conquêtes, de leurs guerres absurdes et agressives mais aussi de ceux qui se battaient pour la liberté, pour un monde meilleur et, au grand étonnement des jeunes oreilles qui buvaient ses paroles, de ces adultes qui prenaient la défense des enfants dans une société trop grande et trop violente pour eux. Les enfants partisans de Maximus Filius se faisaient de plus en plus rares. Ce dernier le constatait bien lorsqu’il organisait ses longs discours sur la liberté des enfants car l’auditoire était de plus en plus restreint. De moins en moins d’enfants venaient écouter les paroles du jeune souverain. Déçu et en colère, il décida que le jugement de la jeune fille devait avoir lieu, séance tenante.

Dans la grande salle du tribunal des enfants, l’assistance est en effervescence. Dans un coin, sous bonne garde, la jeune fille sourit toujours.

UN ENFANT

(Il s’avance avec l’air solennel.)

Silence. Le procès de la jeune fille sera dirigé par sa majesté Maximus Filius, souverain et juge de ce tribunal.

Maximus Filius entre et s’avance à son bureau sous les regards de l’auditoire qui fait taire peu à peu sa rumeur.

LA JEUNE FILLE

Souverain et juge de ce tribunal ? Si ça ce n’est pas un cumul de mandats alors qu’est-ce que c’est ?

MAXIMUS FILIUS

Tais-toi. Tu parles déjà comme une adulte et ce n’est pas en ta faveur. Tu n’as pas souhaité avoir de défense. Peut-on savoir pourquoi ?

LA JEUNE FILLE

Pourquoi être défendu de quelque chose qui est tout naturel : grandir ?

MAXIMUS FILIUS

Voyez, citoyens enfants ! Ses paroles raisonnent comme un aveu ! Déjà coupable avant d’être jugée…

LA JEUNE FILLE

Coupable ? Et coupable de quoi ? D’être une personne ? Alors tous ces enfants, ici présents, sont tout aussi coupables que moi car ils ne peuvent échapper au temps qui passe. Et c’est le temps qui passe qui fait que nous grandissons.

MAXIMUS FILIUS

Hérésie ! Tu tentes de troubler les esprits de ces enfants innocents par de vaines paroles.

LA JEUNE FILLE

Toi-même, tu parles comme un grand. Tu ne t’en rends même pas compte, mon petit Maxou.

MAXIMUS FILIUS

Comment oses-tu m’appeler par ce surnom ridicule ?

LA JEUNE FILLE

Ce surnom ridicule est celui que je te donne depuis ta naissance et que bien d’autres te donneront encore. Il fait partie de ta personnalité, mon petit Maxou…

MAXIMUS FILIUS

(Maximus Filius titube comme prit d’un vertige.)

Encore ?

LA JEUNE FILLE

Mais oui, encore et toujours. C’est ainsi que nous gardons notre âme d’enfant même si nous grandissons, même si, un jour, nous entrons dans l’âge adulte. Il ne tient qu’à nous de garder l’enfant que nous avons été, bien avec nous. Cet enfant qui nous ressemble, nous rend libre.

Maximus filius ne dit plus rien. Son regard est figé et comme absent. La salle de tribunal se vide peu à peu.

LA JEUNE FILLE

Je le sais car tu es mon petit frère dont je dois m’occuper à chaque fois que maman et papa sont absents. C’est à moi que revient cette tâche et à présent si tu as terminé tes devoirs d’école, on peut s’amuser au foot ou aux cowboys et aux indiens ou à tout ce que tu voudras, Maxou.

Maxou est toujours distrait, le regard fixe, dans le vide. Il n’a plus son uniforme sombre. On retrouve le petit garçon du début qui se penchait sur ses livres d’école.

LA JEUNE FILLE

Hé, Maxou, tu m’écoutes quand je te parle ?

MAXOU

Hein ?... Ah, oui… Je pensais à autre chose…

LA JEUNE FILLE

Je vois ça, doux rêveur. Tu as fini tes devoirs, oui ou non ?

MAXOU

Oui, oui. Mais ça m’a prit un peu la tête.

LA JEUNE FILLE

Tu travaillais sur quoi ?

MAXOU

Sur ma leçon d’histoire : la Rome antique. C’est barjo cette époque. Il y avait des types au pouvoir qui se prenaient vraiment pour des dieux et qui, en fait, se comportaient comme des enfants.

LA JEUNE FILLE

Et alors ?

MAXOU

Ben, ce n’était pas le pied pour le peuple. Parce que lui, il subissait les caprices de ses chefs.

LA JEUNE FILLE

Ah, oui ? Et toi ? Tu n’en fais pas des caprices, parfois ?

MAXOU

Oui, mais moi, je suis un enfant, je te le rappelle. Je n’envoie personne se faire tuer dans des arènes ou sur des champs de batailles à la conquête du monde entier que je sache.

LA JEUNE FILLE

Et pourvu que ça dure. Bon, on va jouer à présent ?

MAXOU

(En refermant son livre d’histoire.)

Chouette !

LA JEUNE FILLE

A quoi veux-tu jouer ?

MAXOU

A tout ce que tu voudras sauf à des jeux de société. J’en ai eu assez pour aujourd’hui, je crois. Ils rentrent quand maman et papa ?

LA JEUNE FILLE

Demain pourquoi ?

MAXOU

Parce qu’ils commencent à me manquer. Pourquoi, on est obligé d’aller loin pour travailler quand on est grand ? C’est nul.

LA JEUNE FILLE

Parce qu’on a des enfants et qu’on veut qu’ils ne manquent de rien, petit frère. Tu apprendras ça assez tôt. Demain, ils seront de retour à la maison et nous pourrons jouer avec eux.

MAXOU

Ah, ouais, j’aime bien quand on joue avec eux à des jeux de société. Papa aussi fait des caprices quand il perd au jeu. Il est trop drôle.

LA JEUNE FILLE

Et oui. Un vrai gosse, papa…

(Ils sortent en riant. Noir scène.)

Commenter cet article