LE PETIT CYRANO

Publié le par Gianmarco Toto

LE PETIT CYRANO

Cyrano; jeune, suit ses études dans le même salon que sa cousine Roxane. Et déjà, son coeur en pince pour la jeune fille. La venue d'un nouveau garçon, Tristan, qui va très vite souhaité devenir l'ami de Roxane, va tout bouleverser. Mais il est sot et Cyrano, lui, a les mots. Inspirée de l'oeuvre de Rostand, "Le petit Cyrano" est faite pour les classes de CM2 et de collèges.

LES PERSONNAGES

Cyrano

Roxane

Tristan

Lignière

Ragueneau

Valvert

Durosier

Des jeunes filles et garçons

 

L’action se situe dans un salon d’étude non loin de Bergerac.

ACTE I

Scène 1

(Un salon d’étude sobrement décoré, des bibliothèques, des secrétaires. Entre toute une petite foule de jeunes gens qui occupent très vite l’espace. Les discussions vont bon train.)

UN GARCON : - Vite. Plaçons-nous.

UNE FILLE : - Il paraît que son dernier poème est un ravissement.

UNE AUTRE FILLE : - Tout le monde en parle.

(Un garçon entre bruyamment en bousculant tout le monde.)

UNE FILLE, discrètement : - C’est Lignière ! Rien d’étonnant. Il est aussi lourdaud que ses poésies !

UNE AUTRE, discrètement : - Oh ! Quel petit brutal !

LIGNIERE : - Une brute à l’oreille fine qui sollicite ton pardon pour cette maladresse.

(Roxane entre accompagnée de ses amies.)

UN GARCON : - Ah ! La belle enfant que voilà !

UN AUTRE : - C’est la cousine de Cyrano. Méfie-toi, le cousin est possessif.

UN GARCON : - Tiens, c’est étrange. D’ordinaire, le batailleur n’est pas loin lorsque la belle est dans les parages.

UN AUTRE : - Il te suffit de chercher le nez ! (Rires.)

(Roxane a pris place et cherche du regard.)

ROXANE : - Cyrano n’est pas là ?

UNE AMIE : - Il ne doit pas être loin. Il ne manquerait pas, pour un sou, la dernière pochade du petit marquis.

ROXANE : - C’est justement ce qui m’inquiète. Que prépare-t-il encore ?

(Entre Tristan, un jeune garçon récemment arrivé.)

ROXANE, troublée : - Le voici. C’est lui.

UNE AMIE : - C’est donc ce garçon nouvellement arrivé qui te cause tant d’émotion ?

ROXANE : - Son regard croise souvent le mien. Mais je ne sais pourquoi cette insistance.

UNE AUTRE AMIE : - Moi, je sais comment il se nomme…

ROXANE : - Et bien parle et ne nous fais pas attendre.

UNE AUTRE AMIE : - Il se nomme Tristan et son père est le capitaine nouvellement arrivé chez nous.

ROXANE : - Tristan ? Quel doux prénom.

UNE AUTRE : - Il a peut-être trouvé son Yseult…

ROXANE : - Mademoiselle grande langue, voulez-vous bien vous taire.

(Les amies de Roxane rient discrètement. Durosier fait son entrée sous les acclamations.)

Scène 2

DUROSIER : - Pour cette assistance prestigieuse, j’ai composé une petite aubade de mon invention. Chacun sait, que notre maître de lettres, pour me récompenser de mon dernier essai, m’a invité à commettre tout au long de la semaine, à raison d’une fois par jour, un écrit de ma production. Voici l’objet dont il s’agit.

LIGNIERE : - Je sens l’aubade de l’ennui me gagner pour la semaine.

(Plusieurs réagissent en adressant des « chut » à Lignière. Durosier se campe bien debout au sol et éclaircit sa gorge avant de prendre une profonde respiration.)

DUROSIER : - «Mouche, mouche qui te pique,

Laisse-donc la douce Frédérique.

Car elle ne peut souffrir,

Mouche, mouche,…

UNE VOIX, qui paraît surgir de derrière les rayonnages de livres.- Coquin. Ne t’ai-je pas interdit pour la semaine ?

VOIX DIVERSES : - Hein ? Quoi ? Qui a dit ça ?

UNE AMIE DE ROXANE : - C’est lui.

ROXANE : - Cyrano ?

LA VOIX : - Roi des pitres. Hors d’ici à l’instant.

TOUTE LA SALLE, indignée : - Oh !

DUROSIER : - Mais...

LA VOIX.- Tu insistes ?

VOIX DIVERSES, de la salle partout : - Chut ! - Assez ! - Durosier continue ! - Ne crains rien !...

DUROSIER, d'une voix mal assurée : - «Mouche, mouche, qui volète...»

LA VOIX, plus menaçante : - Eh bien ? Faudra-t-il que je fasse, petit drôle, une plantation de coups de bâton sur tes épaules ?

(Cyrano apparaît de derrière l’assistance, un bâton dans ses mains.)

DUROSIER, d'une voix de plus en plus faible : - «Mouche qui volète… »

CYRANO, agitant sa canne : - Sors !

LE PARTERRE : - Oh !

DUROSIER, s’étranglant : - «Mouche, mouche,…»

CYRANO, s’avançant menaçant : - Ah ! Ca ! Veux-tu que je me fâche ?

(Réaction de l’assistance.)

DUROSIER : - Que quelqu’un vienne à mon secours !

UN GARCON : - Mais poursuis donc !

CYRANO, au garçon : - Tais-toi, petit marquis. (A Durosier.) Toi, si tu joues, je vais te fesser les joues.

UN GARCON : - Durosier, ton poème.

CYRANO, en agitant son bâton dans tous les sens : - Non, je vous en prie, n’insistez pas ou mon bâton va devenir incontrôlable… Il est magique, envouté,…

UNE AMIE DE ROXANE, en aparté en se retenant de rire : - Qu’il est drôle, ton cousin…

ROXANE : - Je ne sais pas s’il faut en rire ou en avoir peur. Je le connais, il est capable du pire comme d’en rire.

DUROSIER : - « Mouche qui volète… »

CYRANO, comme pris d’une folie soudaine : - Là ! Il est incontrôlable, fuyez-donc, le voilà qui va frapper sans mesure…

(Durosier pris de panique s’enfuit dans la cohue entre rires et peurs des jeunes gens qui évitent les coups de bâton de Cyrano. Puis les discussions reprennent normalement entre les jeunes gens.)

CYRANO : - Tiens ! Dans sa fuite, il me faisait penser à une mouche qui volète.

(Rires dans l’assistance.)

LIGNIERE : - Ton style vaut vient bien tous les Durosier du monde.

UNE FILLE : - Cyrano, qu’est-ce qu’il t’a pris ? Tes fantaisies ne resteront pas impunies, tu le sais,…

CYRANO : - Comme je sais que l’on souffre depuis une éternité les médiocres sonnets d’un pauvre imbécile favorisé par le rang de son père. Alors qu’ici même, il y a mille jeunes gens qui feraient mille fois mieux l’affaire.

UNE FILLE : - Ton père n’est pas notable ni l’ami de notre maître de littérature.

CYRANO : - Et j’en suis fort heureux car la valeur de nos écrits ne se mesure pas au rang que l’on tient de nos pères.

Scène 3

(Dans un coin, un jeune garçon s’agace de colère contre Cyrano.)

VALVERT : - Lui, il m’agace avec ses interventions théâtrales.

DUROSIER : - Un conseil. Ne va pas lui chercher querelle car il a la main facile et le caractère bagarreur.

VALVERT : - Je ne crains rien ni personne. Je vais lui lancer un de ces traits…

DUROSIER : - Ne lui parle surtout pas de son nez…

VALVERT, en insistant sur la deuxième syllabe du verbe « gêner » : - Je vais me gêner… (A Cyrano.) Toi, tu as un nez très, très,… grand !!! Ah, ah !

(Un grand silence s’installe dans l’assistance. Chacun attend la réaction de Cyrano qui jette un œil sur tout le monde avant de revenir sur Valvert.)

CYRANO : - C’est tout ?

VALVERT : - C’est amplement suffisant.

CYRANO : - C’est un peu court, jeune homme. On pourrait dire bien plus de choses.

En variant le ton, -par exemple, tenez, Agressif : "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez, Il faudrait sur le-champ que je me l'amputasse !" Amical : "Mais, pour boire, il doit tremper dans votre tasse. »

Descriptif : "C'est un roc !... c'est un pic !... c'est un cap ! Que dis-je, c'est un cap ?... C'est une péninsule !" Et vous pourriez ainsi, devant nos jeunes camarades, avoir autant d’esprit, de lettres, que de courage. Mais d’esprit vous n’en avez pas car de lettres vous avez les trois qui forment le mot « sot ». Quant au courage, (Il saisit un bâton qui trainait là puis le lance à Valvert. Enfin, il brandit le sien.), voyons un peu si vous en avez tant que cela.

(Cyrano et Valvert se battent à coups de bâtons sous les regards tantôt effrayés tantôt amusés de l’assistance. Puis le combat cesse par l’abandon de Valvert qui s’enfuit sous les coups donnés à son postérieur par Cyrano. Toute l’assistance applaudit et sort lentement sous les commentaires. Roxane en passant, croise le regard de Cyrano qui baisse la tête devant elle.)

CYRANO, à demi-mots en aparté : - Comment tant de beauté peut bien dévisager tant de laideur ? Jamais elle ne voudra mon amitié.

UNE JEUNE FILLE : - Allons ne dis pas de sottises. Elle est déjà ta cousine.

CYRANO : - Lointaine cousine, car je sens que cette longue protubérance (Il montre son nez.) met entre nous de la distance.

UNE AUTRE : - Un mot, Cyrano. Je tiens à te prévenir que Valvert est rancunier. Surveille tes arrières.

CYRANO : - Mes arrières sont habitués à souffrir les coups de bottes que ce petit prétentieux devrait recevoir plus souvent.

LA JEUNE FILLE : - A bon entendeur. Tu ne pourras pas dire que tu n’étais pas au courant. (Il sort.)

(Lignière entre soutenu par deux camarades.)

CYRANO : - Mon ami. Mais que s’est-il passé ?

UN CAMARADE : - Il a été roué de coups de bâton par des garçons qui voulaient se venger de ses écrits moqueurs.

LIGNIERE : - Et oui, mon ami, pour les belles lettres, je me défends mais pour la bataille je n’ai pas ton talent.

CYRANO : - D’autres ont reçu ce don, c’est pour venir en aide aux plus démunis. Viens-donc avec moi, nous allons régler le sort de ces lâches.

LIGNIERE : - Es-tu fou ? Ils étaient au moins douze.

CYRANO : - Tiens ! Comme les alexandrins et tu sais que les beaux vers ne m’ont jamais fait peur.

LIGNIERE : - Toujours de l’esprit.

CYRANO : - De l’esprit sans courage, c’est comme une lame sans poignée.

(Ils sortent précédés de Cyrano mais une camarade de Roxane les arrête.)

LA JEUNE FILLE : - Cyrano. Je viens de la part de ta cousine. Elle souhaite s’entretenir avec toi lors du goûter que donne Ragueneau.

LIGNIERE : - Ragueneau ? Nous allons encore nous goinfrer. Ce garçon a un de ces talents pour les crèmes et les gâteaux. Plus tard, il sera maître pâtissier, il ne faut plus en douter.

CYRANO, à part très ému : - Elle veut me parler ? Mon dieu…

UNE JEUNE FILLE : - Ah, tu vois ? Tu te faisais de fausses idées…

LIGNIERE : - Nous n’allons plus batailler ?

CYRANO, soudain plein d’entrain : - Que dis-tu, malheureux, je me sens la force de cent hommes. Contre douze, je n’en ferai qu’une bouchée.

LIGNIERE : - Comme les petits choux de notre ami pâtissier.

LA JEUNE FILLE : - Il va se battre encore ?

LEBRET : - Je le crains fort.

LA JEUNE FILLE : - Puis-je…. ?

CYRANO : - Nous accompagner ? Mais ma toute belle, je t’offre même mon bras et guiderai tes pas pour assister à ce pugilat… (Il sort, accompagné de la jeune fille.)

LIGNIERE, traînant, toujours soutenu par ses camarades : - Attendez-moi, pour rien au monde je ne veux rater ça. Avancez, vous, ce n’est pas le temps de mollir, nous allons rater le duel du siècle…

Ils sortent.

ACTE II

Scène 1

(C’est le jour du grand goûter de Ragueneau. Chacun déguste les pâtisseries et autres friandises que le jeune garçon au talent de pâtissier a préparées pour l’occasion.)

RAGUENEAU : - Allons ! Allons ! Mes demoiselles, n’hésitez pas et goûtez à tout. Rien ne doit rester.

UNE JEUNE FILLE : - Fais-nous confiance, il n’en restera pas une miette.

UNE AUTRE : - Oh ! Ces petits choux bavent de crème.

UNE AUTRE : - Et ces beignets sont un ravissement.

LIGNIERE : - Ah, mon ami, tes gâteaux valent bien tous les écrits du monde.

RAGUENEAU : - Hélas, que j’aimerai aussi bien cuisiner les vers que toi.

LIGNIERE : - A chacun son talent. J’écrirai un sonnet sur tes délices pâtissiers.

(Cyrano entre, une main enveloppée d’un mouchoir. Il est impatient et agité.)

UNE JEUNE FILLE, voyant Cyrano : Mais qu’a-t-il à faire les cent pas ?

UNE AUTRE JEUNE FILLE : - Un rendez-vous avec sa cousine.

TRISTAN : - Lui aussi, manie bien le verbe m’a-t-on dit.

UNE JEUNE FILLE : - Il est très doué en effet. Mais comme Lignière, il ne sait pas parfois tenir sa plume.

LIGNIERE : - Oui, mais la sienne est excellente quand il s’agit d’inventer des mots doux ou de la poésie. Toutes les demoiselles en raffolent. Elles voudraient tant être de ses amies mais, hélas, la nature est injuste et il n’a pas une figure qui attire autant que sa belle écriture.

CYRANO, s’approchant de Ragueneau : - Quelle heure ?

RAGUENEAU : - Il est bientôt quatre heures.

CYRANO : - Elle est en retard.

RAGUENEAU : - Tu attends quelqu’un ?

CYRANO : - Ma cousine. (Il reprend les cents pas en jetant de temps à autre un œil à l’extérieur.)

TRISTAN : - Roxane est donc sa cousine ?

JEUNE FILLE : - Tu es nouveau, ici.

TRISTAN : - Oui, mon père est capitaine.

LIGNIERE : - Ah ! La nouvelle recrue de la garde.

TRISTAN : - Oui, nous logeons justement dans l’ancienne maison des gardiens de la propriété du père de Cyrano.

UNE JEUNE FILLE : - Vous devriez bientôt faire connaissance.

TRISTAN : - C’est mon intention. Ainsi que sa cousine…

LIGNIERE : - Hou, là, je ne m’emporterai pas aussi vite à ta place.

TRISTAN : - Et pourquoi donc ?

LIGNIERE : - Roxane est difficile et choisit ses amitiés parmi les jeunes personnes qui ont de l’esprit autant en lettres qu’en écriture.

TRISTAN, à part et déçu : - Le diable m’emporte. Tout ce que je ne suis pas…

(Roxane entre et rejoint Cyrano.)

Scène 2

(Tous deux un peu à l’écart du goûter.)

CYRANO : - Roxane. Que je suis content de te voir…

ROXANE : - Moi aussi, cousin. Je voulais depuis longtemps discuter avec toi ?

CYRANO : - Ah ?

ROXANE : - Mais d’abord, je voulais te remercier de la leçon que tu as donnée hier à Valvert. Ce garçon m’agace et veut être à tout prix de mes amis. Mais il est sot et peu intéressé par les belles lettres.

CYRANO : - J’ai donc abattu mon bâton non pas pour mon vilain nez mais bien pour vos beaux yeux.

ROXANE : - Allons, vilain flatteur, on croirait tes paroles toujours sorties de quelques beaux romans. (Apercevant la main bandée de Cyrano.) Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

CYRANO : - Rien. C’est un bobo.

ROXANE, en lui tenant la main : - Montre-moi… C’est une belle coupure…

CYRANO, gêné : - Ce n’est rien te dis-je…

ROXANE : - Où t’es-tu fait cela ?

CYRANO : - Dans le parc, hier, en voulant grimper à un arbre.

LIGNIERE : - Un arbre armé de douze bâtons bien robustes.

CYRANO : - Tais-toi, traître, ne dis rien et va donc te goinfrer avec les autres.

ROXANE : - Tu t’es encore battu ? Raconte…

CYRANO : - Non, ce n’est pas intéressant…

ROXANE : - Ils étaient douze contre toi ? Raconte…

CYRANO : - Non, ils étaient vieux et malades, mais toi, dis-moi plutôt pourquoi tu voulais me voir…

ROXANE : - Je ne sais pas si j’ose.

CYRANO : - Ose. Je suis prêt à tout entendre.

ROXANE : - Je ne sais pas comment tu le prendras…

CYRANO : - Je le prendrai comme il viendra. Parle.

ROXANE : - Voilà, je cherche à faire comprendre à quelqu’un toute l’amitié que je lui porte.

CYRANO : - Ah ?

ROXANE : - C’est quelqu’un que tu connais.

CYRANO : - Ah ?

ROXANE : - Il est gentil, m’a-t-on dit. Il est courageux.

CYRANO : - Ah ?

ROXANE : - Plein d’esprit sans doute et tellement beau.

CYRANO, soudain déçu en se détournant de Roxane : - Beau ?

ROXANE : - Qu’as-tu ?

CYRANO : - Rien, c’est ce… bobo ! (Reprenant ses esprits.) Qui est-ce ?

ROXANE : - Il se nomme Tristan. Il vit depuis peu sur vos terres.

CYRANO, se tournant pour apercevoir de loin Tristan et murmurant : - C’est vrai qu’il est beau, le bougre…

ROXANE : - Que dis-tu ?

CYRANO : - Rien. C’est donc lui. Et tu veux…

ROXANE : - Que tu lui parles pour lui faire savoir que j’aimerais qu’il soit de mes amis.

CYRANO : - C’est bien, je le ferai.

ROXANE, se levant : - Tu le feras ? Oh, je t’adore.

CYRANO : - Oui, c’est cela…

ROXANE : - Combien dis-tu qu’ils étaient contre toi ? Douze mauvais garçons, c’est cela ? Tu me raconteras, aujourd’hui, je ne peux pas.

CYRANO : - Tu t’en vas ? Tu ne restes pas pour goûter ?

ROXANE : - Non. Je dois rejoindre mes amies pour une promenade au bord de la rivière… Douze contre toi ? Oh, je t’adore… Tu me raconteras ? (Elle sort transportée de joie.)

CYRANO, déçu : - Oui, oui…

(Cyrano reste songeur, assis sur sa chaise à l’écart des autres.)

Scène 3

UNE JEUNE FILLE, se rapprochant de Cyrano : - Alors ?

CYRANO : - Rien.

LA JEUNE FILLE : - Comment rien ?

CYRANO : - Laisse-moi. (Il se lève pour partir.) Je dois m’en aller.

LIGNIERE : - Cyrano. Tu ne pars pas sans raconter à tous nos amis la bagarre d’hier.

CYRANO : - Lignière, tu m’agaces, je t’avais dit de n’en parler à personne.

LIGNIERE : - Mais je n’ai rien dit. La rumeur s’est répandue. Tout le monde était déjà au courant.

UNE JEUNE FILLE : - Allez, Cyrano. Raconte. Ce devait être formidable à voir.

UNE AUTRE : - J’étais là. J’ai tout vu. Il se battait comme un lion.

TRISTAN, tout bas à une jeune fille : - Que fait-on pour obtenir le respect d’un jeune gascon impétueux ?

LA JEUNE FILLE : - On lui montre qu’on peut être de la ville et avoir du courage.

TOUS LES JEUNES GENS : - Allez, Cyrano. – Le combat dans le parc. – Raconte.

CYRANO : - Bien. Puisque vous le voulez alors que tout le monde prenne place.

Lorsque nous sommes arrivés dans le parc, la lune brillait haut et l’ombre des arbres ressemblait à de monstrueuses créatures nocturnes. Là, une douzaine de mauvais garçons, bâton à la main, riaient encore de la lâcheté avec laquelle ils avaient roué de coups le pauvre Lignière. Lorsqu’ils m’ont aperçu, ils ont tout de suite vu que je les avais dans le…

TRISTAN : - …Nez !

(Un silence tendu où toute l’assistance s’est tournée vers Tristan. Cyrano le dévisage sans émotion.)

CYRANO : - Je me mets donc en garde provoquant ces marauds afin de leur donner dans le…

TRISTAN : - …Le nez !

CYRANO : - Le ventre… De leur donner dans le ventre. C’est alors que, dressant leurs bâtons, ces garçons mal…

TRISTAN : - Nés !

CYRANO : - …Mal intentionnés, crurent qu’ils allaient faire de moi qu’une bouchée. Mais je leur riais…

TRISTAN : - Au nez !

CYRANO : - Je leur riais que je ne les craignais pas. Et voulant parer les premiers coups, j’en fis tomber un par terre, paf, puis le second,…

TRISTAN : - Pif !

CYRANO, soudain dans une très grande colère : - Tonnerre ! Sortez tous ! Sortez, vous dis-je !

(Tout le groupe effrayé sort.)

LEBRET : - Seigneur, le lion s’est réveillé.

UNE JEUNE FILLE : - Il est terrible quand il est comme ça.

UNE AUTRE : - Pauvre garçon. Il va le transformer en hachis.

(Puis quand tout le monde est sorti, Cyrano se retourne vers Tristan qui ne le quitte pas du regard.)

CYRANO : - Serre-moi la main.

TRISTAN : - Comment ?

CYRANO : - Serre-moi la main te dis-je !

TRISTAN : - Mais je croyais que…

CYRANO : - Roxane avait raison. Tu ne manques pas d’audace.

TRISTAN : - Roxane ?

CYRANO : - Elle me fait te dire qu’elle souhaite être de tes amies.

TRISTAN : - Oh, non. C’est impossible… Je ne peux pas…

CYRANO : - Qu’est-ce que ça veut dire ? Ma cousine est trop sotte pour toi ?

TRISTAN : - Non, l’idiot c’est moi. Je suis un illettré. Un garçon sans esprit. Je n’ai pas les mots qu’il faut. Je ne saurais lui parler ni même écrire comme elle le voudrait.

CYRANO : - Alors soyons, à nous deux, l’ami idéal auquel elle rêve.

TRISTAN : - Comment cela ?

CYRANO : - Toi, la présence, le personnage et moi les mots, les lettres et l’esprit. Je te guiderai. Nous ferons à nous deux un héros de roman.

TRISTANT : - Mais elle finira par se rendre compte du subterfuge.

CYRANO : - Fais-moi confiance te dis-je. Viens, suis-moi, en chemin, je t’expliquerai tout ça.

(Ils sortent. De derrière une tapisserie surgit Valvert qui a tout entendu à cette conversation.)

VALVERT : - Un héros de roman, vraiment ? Un roman dont le dénouement sera très malheureux. Ca, mon petit Cyrano, tu peux en être certain.

ACTE III

Scène 1

(Durosier et Valvert sont seuls.) (Valvert s’impatiente en arpentant la pièce. Durosier, plume à la main, est assis à un secrétaire.)

VALVERT : - Ne peux-tu donc aller plus vite ?

DUROSIER : - L’inspiration ne souffre pas qu’on la presse. Elle mérite toute la patience nécessaire pour…

VALVERT : - Au diable ton inspiration ! Je te demande simplement de composer une lettre qui confondra Cyrano aux yeux de sa cousine. Le ladre ne s’en tirera pas comme ça et l’affront qu’il m’a fait devant tous les autres ne restera pas impuni.

DUROSIER : - En parlant d’affront, j’ai tout autant de colère contre lui.

VALVERT : - Et bien, voilà qui devrait t’inspirer au lieu de traîner comme tu le fais.

DUROSIER : - La colère est mauvaise conseillère et elle nous empêchera…

VALVERT : - Il suffit ! Tu m’impatientes. Où en es-tu ?

DUROSIER : - J’ai presque fini. Encore quelques formules et voilà…

VALVERT, saisissant rapidement la lettre : - Montre ça ! (Il parcourt un instant la lettre des yeux.) Voilà notre arme absolue. Ah ! Ce Cyrano fera moins le fier lorsque nous remettrons cette lettre à Roxane.

DUROSIER : - Il se défendra. C’est un garçon obstiné.

VALVERT : - Mais le mal sera consommé et sa cousine se fera une toute autre opinion de son cousin adoré. Viens. Sortons. Nous devons réfléchir au meilleur moment pour lui remettre ce pli.

DUROSIER : - Quelqu’un approche…

VALVERT, en jetant un œil à l’extérieur : - C’est Roxane. Il ne faut pas qu’elle nous trouve là. Vite, cachons-nous !

(Durosier et Valvert disparaissent.) (Roxane entre, un ouvrage à la main. Elle s’assoit et commence sa lecture.)

Scène 2

(Cyrano et Tristan apparaissent discrètement à l’autre bout de la pièce. Apercevant Roxane, Tristan veut de suite se montrer mais Cyrano le retient.)

CYRANO : - Que fais-tu, malheureux ?

TRISTAN : - Elle est seule.

CYRANO : - Et alors ? En amitié, il faut de la mesure et du mystère. Si tu restes caché à ses yeux, tu pourras attiser les feux de sa curiosité.

TRISTAN : - Que faisons-nous alors ?

CYRANO : - Appelle-là et parle-lui.

TRISTAN : - Que lui dirai-je ?

CYRANO : - Ce que tu veux. Elle doit savoir simplement que tu es venu pour elle.

TRISTAN, en chuchotant : - Roxane…

ROXANE, sursautant un peu effrayée : - Qui est là ?

CYRANO, à Tristan en chuchotant : - Vas-y, parle-lui…

TRISTAN, chuchotant toujours : - Roxane…

(Cyrano fait des signes d’encouragement à Tristan mais ce dernier reste muet.)

ROXANE : - Qui est là ? Si c’est une farce, ce n’est pas amusant.

CYRANO, chuchotant impatient à Tristan : - Mais qu’attends-tu, bougre de drôle ?

TRISTAN, même jeu : - Je ne sais pas quoi dire…

CYRANO : - C’est donc vrai que tu es idiot ?

TRISTAN : - Je ne t’ai pas menti…

CYRANO : - Pousse-toi et laisse-moi faire !

ROXANE : - Qui remue donc là-bas ?

CYRANO, en chuchotant pour camoufler sa voix : - Roxane, c’est moi, Tristan.

ROXANE : - Tristan ?

CYRANO : - Oui, Cyrano m’a parlé de votre récente discussion…

ROXANE, s’approchant du paravent derrière lequel les garçons sont cachés : - Que je suis heureuse, Il t’a donc parlé…

CYRANO : - Non, n’approchez pas. Restez donc où vous êtes…

ROXANE : - Pourquoi me défends-tu d’approcher ?

CYRANO : - C’est dans l’éloignement qu’une amitié prend toute sa force. Et je l’avoue, je suis affreusement timide…

ROXANE : - Il ne faut pas.

CYRANO : - Si. Au contraire. La timidité est bonne conseillère. Elle place de la mesure en toute chose et oblige ceux qui en sont victimes à tendre leur cœur et leurs oreilles vers la personne que nous chérissons.

ROXANE : - (A elle-même.) Je le savais. Le gentil garçon a de l’esprit. (A Tristan.) Rencontrons-nous tout à fait et soyons amis. Je te le demande.

(Tristan se précipite pour rejoindre Roxane mais Cyrano le retient.)

CYRANO : - Que fais-tu pauvre drôle ?

TRISTAN : - C’est le moment, elle est d’accord…

CYRANO : - Et la lettre, idiot ! (Il lui tend la lettre.)

ROXANE : - Que murmures-tu tout seul dans ton coin ?

CYRANO, à Roxane : - C’est que je n’ose encore te rencontrer. Ah, maudite et douce pudeur à la fois. (En faisant signe à Tristan de tendre le bras pour lui remettre la lettre.) Avant que de nous retrouver, je voulais…

ROXANE : - Quoi…

CYRANO : - Je voulais te donner cette lettre que j’ai composée pour toi. Prends-là et lis donc avant toute chose.

ROXANE : - Une lettre écrite pour moi ?

CYRANO : - Oui. C’est un peu une façon de gagner sur ma timidité.

ROXANE : - Comme c’est gentil. (Elle saisit la lettre, l’ouvre et la lit rapidement.) Et comme c’est beau ce qu’il écrit. Mais pourquoi donc alors tes paroles sont si difficiles à se faire entendre ?

CYRANO : - C’est que ma plume est plus bavarde que mes lèvres car elle est guidée par mon cœur. Oui, j’avoue. Je suis très maladroit pour la discussion mais maintenant tu sais pourquoi.

ROXANE : - Ca m’est égal. Allons-nous promener dans le parc et faisons connaissance. Je pars devant toi pour ne point te gêner. Fais vite. (Elle sort, les yeux rivés sur sa lettre.)

CYRANO : - Et bien, qu’attends-tu ? Rejoins-là !

(Tristan, hésitant, sort rejoindre Roxane.)

CYRANO : - Si beau et si maladroit. Enfin, l’oiseau a pris son envol. Nous verrons pour la suite…

Scène 3

(Cyrano s’apprêtait à disparaître mais toute une troupe de jeunes gens entre en soutenant Lignière et Ragueneau.)

CYRANO : - Quoi ? Que s’est-il encore passé ?

UNE JEUNE FILLE : - Ah ! Cyrano, c’est horrible ! Ils ont déboulé comme ça, sans prévenir et ont saccagé tout le goûter de Ragueneau avant de s’en prendre à nos amis.

RAGUENEAU, pleurant : - Mes petits choux, tous écrasés, mes religieuses au chocolat, décapitées… Oh ! C’est un massacre, une profanation…

CYRANO : - Ce n’est rien mon ami, tu en feras d’autres… (Apercevant Lignière, le visage tuméfié.) Et lui ? Que s’est-il passé ?

UNE JEUNE FILLE : - Il a voulu prendre notre défense mais ils étaient trop nombreux.

LIGNIERE : - Je ne suis pas très doué pour la bagarre mais pour recevoir les coups, je crois bien que mon expérience devient grande, mon ami.

CYRANO, sentant monter la colère : - Mais qui a fait ça ? Qui a osé ?

UNE JEUNE FILLE : - Nous ne pouvions les reconnaître car leurs visages étaient masqués.

CYRANO : - Combien étaient-ils ?

UNE JEUNE FILLE : - Douze, je crois bien…

CYRANO : - Douze ? C’est un nombre que je connais bien. Les lâches…

UNE JEUNE FILLE : - Crois-tu que ce sont les mêmes que tu as corrigés dans le parc ?

CYRANO : - Je ne crois pas, j’en suis certain. Allons démasquer ces maudits…

(Cyrano sort suivi de quelques-uns.)

UNE JEUNE FILLE : - Je crains le pire quand il se met dans ces états.

UNE AUTRE : - Il a même quelque chose de beau quand il entre en colère.

LIGNIERE : - C’est la beauté intérieure, mesdemoiselles, à laquelle vous devriez plus souvent attacher vos sentiments. Mais c’est trop demandé sans doute dans ce monde où l’apparence est souveraine.

RAGUENEAU, pleurant toujours : - Mes gâteaux, mes beaux, mes bons gâteaux…

UNE JEUNE FILLE : - Retournons en cuisine, je vous en prie, avant que Ragueneau ne meure de tristesse.

LIGNIERE : - Allons, mes amis. Tous aux fourneaux ! Nous manierons sans doute mieux le fouet et la spatule que le bâton.

(Ils sortent.)

ACTE IV

Scène 1

(Roxane discute avec ses amies.)

UNE JEUNE FILLE : - Allons, raconte-nous. Ne nous fais point languir.

UNE JEUNE FILLE : - Est-il un ami véritable ?

ROXANE : - Le plus véritable que l’on puisse trouver. Et puis galant avec ça. Lorsqu’il nous a fallu traverser le guet de la rivière, il m’a tenu la main afin que j’évite de mouiller ma robe ou ne trébuche.

UNE JEUNE FILLE : - Oh ! Que c’est mignon !

ROXANE : - Et puis, il n’a cessé de me cueillir des fleurs tout le long du chemin.

UNE JEUNE FILLE : - N’a-t-il donc point de défauts ?

ROXANE : - Il ne parle pas beaucoup.

UNE JEUNE FILLE : - C’est étonnant pour un garçon qui a de l’esprit.

ROXANE : - Sa plume a de l’esprit car il écrit de fort belle façon mais sa timidité le ronge et l’empêche d’être éloquent.

UNE JEUNE FILLE : - C’est un mal pour un bien car je ne saurais souffrir un garçon trop bavard. Les paroles sont trop souvent trompeuses et cachent des vérités parfois décevantes.

(Valvert et Durosier apparaissent.)

ROXANE, changeant de mine à la vue de Valvert : - Par contre, il en est certain qui m’incommode fort.

UNE JEUNE FILLE : - Mon dieu, Valvert et sa mine renfrognée !

UNE JEUNE FILLE : - En voilà un que je fuis comme la fièvre…

UNE AUTRE : - Tu veux dire qu’il est la fièvre incarnée…

UNE AUTRE : - Et toujours accompagné de sa verrue…

(Les filles rient et se moquent entre elles.)

VALVERT : - Je vois qu’il y a de l’ambiance chez vous.

ROXANE : - Ambiance toute féminine et difficile à concevoir pour les garçons.

VALVERT : - Je n’en doute pas. Il est des secrets qu’il vaut mieux parfois garder sous le sceau du silence. Et je viens, Roxane, te faire une confidence qui ne saurait souffrir trop de présences.

ROXANE : - Elles sont mes amies et tout ce que tu diras, elles peuvent l’entendre.

DUROSIER : - Permets-nous d’insister. C’est une chose privée qui te concerne en particulier.

VALVERT : - Durosier et moi sommes déjà très ennuyés de t’en parler mais la sympathie que nous avons pour toi nous oblige à faire notre devoir.

DUROSIER : - S’il vous plaît, mesdemoiselles, laissez-nous seuls. Roxane vous en parlera, si elle le juge nécessaire.

ROXANE : - Laissez-moi, les amies, s’il vous plaît…

UNE JEUNE FILLE, doucement à Roxane : - Tu es certaine de ne vouloir aucune compagnie ?

ROXANE, doucement : - J’en fais mon affaire.

UNE AUTRE : - Appelle au secours si tu sens la fièvre monter.

ROXANE : - Nous nous verrons tout à l’heure. (Une fois ses amies sorties, elle se retourne vers les garçons.) Et bien, je vous écoute.

VALVERT, feignant la gêne : Nous allons éviter de te faire perdre du temps. (Il tend une lettre à Roxane.) Voici l’objet qui nous amène à toi. Nous l’avons trouvé par hasard dans la bibliothèque.

DUROSIER : - Nous avons pensé d’abord que c’était un écrit poétique que l’un d’entre nous avait égaré. Et nous nous sommes permis de le lire pensant ainsi en découvrir l’auteur.

VALVERT : - Mais hélas, les propos écrits sur ce billet, nous ont tant affligés que nous ne pouvions rester muets et avons décidé de t’en informer.

ROXANE : - Mais de qui est cette lettre ?

DUROSIER : - De ton cousin Cyrano adressée à Tristan.

VALVERT : - Jamais nous n’aurions pensé cela de Cyrano qui pourtant passe pour un garçon dont la franchise et l’honnêteté sont reconnues de tous.

DUROSIER : - Mais là, il faut avouer que la surprise est grande.

VALVERT : - Nous te laissons à présent. Il vaut mieux pour toi découvrir ceci en toute intimité.

DUROSIER : - Sache que si tu as besoin de quoi que ce soit, tu pourras toujours compter sur nous.

(Durosier et Valvert sortent. Roxane ouvre la lettre et la lit avant de s’effondrer et sortir en larmes.)

Scène 2

(Cyrano et Tristan apparaissent.)

CYRANO : - Alors ? Raconte ! Que s’est-il passé ?

TRISTAN : - Avant toute chose, dans mes bras, mon ami. (Il empoigne Cyrano avec ferveur.)

CYRANO : - Tu me gênes. Je n’ai pas pour habitude d’être expansif en amitié.

TRISTAN : - Et bien tu as tort car ta lettre a eu un effet plus que remarquable sur ta cousine et j’ai gagné une amitié chère et précieuse auprès de Roxane.

CYRANO, un peu triste : - J’en suis heureux pour toi.

TRISTAN : - Mais qu’as-tu ? Tes mots ne reflètent pas ta mine.

CYRANO : - C’est une mélancolie passagère. Je suis préoccupé par cette histoire de massacre du goûter de Ragueneau.

TRISTAN : - Et bien, trouvons les coupables et je t’accompagnerai donner une leçon à ces ladres. Je me sens fort comme une armée.

CYRANO, un peu agacé et en colère : - Et non, nous n’avons pas encore trouvé les coupables.

TRISTAN : - Je vois que cette histoire te contrarie. N’en parlons plus.

CYRANO : - Voilà. C’est ça. N’en parlons plus. (Prenant un ton plus doux.) Mais toi, dis-moi ce qu’elle t’a dit ?

TRISTAN : - Sur quoi ?

CYRANO : - Sur la lettre, bon dieu ! Elle l’a bien lue, non ?

TRISTAN : - Oui. La lettre et bien… C’est à dire que…

CYRANO : - Quoi ? Tu m’agaces. Elle l’a lue, oui ou non ?

TRISTAN, un peu gêné : - Oui, mais j’ai tant de joie qui traverse mon esprit que j’ai du mal à me souvenir de ses remarques…

CYRANO : - Il est beau certes mais il a la mémoire d’un poisson rouge.

(Roxane fâchée entre. Elle est accompagnée de ses amies.)

ROXANE : - Oui, je l’ai lue cette lettre écrite de ta main, Cyrano. Et j’aurai mieux fait d’être mille fois emportée par le diable que de l’avoir parcourue.

CYRANO : - Roxane ?

TRISTAN : - Nous sommes fichus, elle a tout découvert.

ROXANE : - Oui, en effet. Belle découverte que celle-ci. Je vois, cher cousin, que tu as de l’estime pour moi.

TRISTAN : - Un mot, Roxane. Cyrano n’y est pour rien…

ROXANE : - Laisse, Tristan. Ne te mêle pas de cette affaire. C’est entre mon cousin et moi.

CYRANO : - Cousine. Je regrette. Je ne pensais pas que cette bricole allait te mettre dans une telle colère.

ROXANE : - Une bricole ?

UNE JEUNE FILLE : - Le joli mot quand on ose décrire ainsi sa propre cousine.

CYRANO : - Mais de quoi parlez-vous ? J’ai fait tous les efforts du monde pour…

UNE AUTRE : - En effet, tu n’as pas lésiné sur tes peines pour accuser Roxane de tant de défauts.

CYRANO : - Des défauts ? Mais de quoi parlez-vous ?

ROXANE : - Tu oses feindre l’innocence et tu m’avoueras aussi que cette lettre adressée à Tristan n’est pas de toi ?

CYRANO : - Une lettre adressée à Tristan ? Mais elle n’était pas adressée…

ROXANE : - Voyons. Voyons de quelle manière tu vas pouvoir défendre les propos que je m’en vais lire… (Elle ouvre la lettre et lit à haute voix.) « Tristan. Je sais que ton désir d’être l’ami de Roxane est une chose importante pour toi, mais il te faut quitter ce funeste projet car ma chère cousine n’est en rien la personne que tu crois. C’est une précieuse, capricieuse et égocentrique…

UNE JEUNE FILLE : - « Capricieuse et égocentrique… ». Quelle misère !

ROXANE : - « …Une intrigante qui veut attirer les faveurs et les amitiés de tous mais à des fins strictement personnelles. De plus, tout dans ses airs n’est que tromperie et mensonge… »

UNE AUTRE : - « Tromperie et mensonge… », les belles qualités que voilà !

ROXANE : - « Elle veut paraître aimable aux autres mais, en secret, auprès de ses amies toutes aussi fausses qu’elle, elle vous défait une réputation aussi bien qu’un pamphlet injurieux… »

UNE AUTRE : - Nous ? Fausses ? Qui se sent enrhumé qu’il se mouche, mauvais garçon !

ROXANE : - Etc, etc, etc,… Et pour finir, tu avoues avoir rédigé de ta main cette si belle lettre sur l’amitié que tu as fait passer pour être de Tristan afin de me convaincre tout à fait ? C’est bien bas cousin et ma déception a pris le pas sur ma tristesse…

CYRANO : - Je n’ai jamais écrit cette lettre… Montre-la moi !

UNE JEUNE FILLE : - Quel toupet ! Ce n’est pas lui peut être ?

CYRANO : - Ce n’est pas moi, vous dis-je ! Montre-moi cette lettre Roxane, s’il te plaît !

ROXANE, lui tendant la lettre : - Tiens, je n’en veux pas. Elle me brûle trop les doigts.

(Cyrano regarde un instant la lettre.)

CYRANO : - Cette lettre n’a pas été écrite de ma main.

ROXANE : - Tu insistes et tu nies encore une fois ?

CYRANO : - Cette lettre n’est pas de moi et je vais te le prouver dans l’instant, chère cousine. (Il appelle fort et enragé.) Lignière, Ragueneau, venez donc par ici un instant !

RAGUENEAU, apparaissant en toque et tablier de pâtissier : - Qu’y a-t’il ? J’avais les mains dans la farine…

LIGNIERE, apparaissant à son tour : - C’est toi qui hurles ainsi ? Par dieu, j’ai cru une autre attaque des voyous masqués…

CYRANO : - Ce n’est pas de cela dont il s’agit et nous règlerons ce problème une autre fois mais lisez donc plutôt et dites-nous si vous reconnaissez cette écriture.

RAGUENEAU : - Le style est ampoulé, la prose est lourde,…

LIGNIERE : - Le vocabulaire pauvre et la sémantique maigre,…

CYRANO : - Veuillez chère cousine me remettre la lettre écrite pour Tristan.

ROXANE : - Tenez. Je n’en veux plus n’étant pas le fruit de celui auquel je m’attendais.

TRISTAN : - Roxane, je t’en supplie, nous n’avons pas voulu…

CYRANO : - Silence, l’instant est critique et tous, ici, serez témoins de cette manigance dont ma cousine et moi sommes les victimes. (Il tend la lettre pour Tristan à Lignière et Ragueneau.) Veuillez jeter un œil et nous donner votre avis.

LIGNIERE : - Ah ! C’est tout différent ! Voilà de la plus belle poésie ! C’est romantique à souhait…

RAGUENEAU : - …Sans lourdeur, ni formule pesante. Le style en est léger et la plume est douce…

LIGNIERE : - C’est, à n’en point douter, l’œuvre de notre ami Cyrano.

(Réactions et murmures de l’assemblée.)

ROXANE : - Mais comment se peut-il ? Et qu’est-ce qui vous fait croire que la première lettre n’est pas de mon cousin ?

LIGNIERE : - Comment ? Tu es sa cousine et ne reconnais pas l’écriture des tiens ? (Lui mettant les deux lettres sous les yeux.) Regarde bien et constate que l’écriture de Cyrano a ce penchant qui s’élève vers le ciel comme son style qui tend doucement semblable au visage d’un pierrot amoureux vers la rotondité de l’astre lunaire.

CYRANO : - S’il continue, il va me faire rougir le bougre.

UNE JEUNE FILLE : - En effet, les deux lettres n’ont pas la même écriture, Roxane. Tu as été trompée tout comme nous.

UNE AUTRE : - Mais alors, de qui est donc cette lettre d’injures ?

RAGUENEAU : - C’est un pur produit Durosier. Je reconnais bien là son dessin. C’est lui qui rédige les menus de mes goûters, je la reconnaîtrai entre mille son écriture.

TRISTAN, sortant brusquement : - Ca ne se passera pas comme ça. Parole de fils de capitaine.

CYRANO : - Oups ! Chère cousine, l’ami que vous avez rejeté ne s’en remettra pas de sitôt. Il a certes l’esprit peu tourné encore vers les belles écritures mais avec un peu d’étude et du temps, je crois bien qu’il pourrait être de meilleure compagnie.

ROXANE : - Il l’a été pourtant pendant toute la promenade et j’étais sotte, ma foi, de croire que son mutisme n’était que le fruit d’une pudeur incontrôlée.

CYRANO : - Chère cousine. Je partage, avec toi, toute la culpabilité car j’ai voulu rendre service à ce garçon par manque de courage plutôt que d’aller vous réclamer cette même amitié.

ROXANE : - Tu es un grand extravagant car mon amitié t’est offerte depuis si longtemps.

CYRANO, en désignant timidement son nez : - C’est vrai ? Mais cette… Enfin ce… Cela ne te gêne pas ?

ROXANE : - Tu veux parler de ton grand nez ? En quoi pourrait-il faire obstacle à notre complicité ? Après tout ce n’est qu’un nez tout court. (Elle réalise son jeu de mot involontaire et part d’un grand rire suivi de près par toute l’assistance.)

Scène 3

(Tristan revient tenant à bout de bras Valvert et Durosier.)

CYRANO : - Tiens ! Belle prise, Tristan ! Quels gros poissons as-tu bien pêchés là ?

TRISTAN : - Voici celui qui a commis cette lettre immonde et son commanditaire. Je viens de les surprendre en grande discussion. J’ai tout entendu. (Désignant Valvert.)

CYRANO : - Valvert ? Pourquoi ne suis-je pas étonné ?

DUROSIER, terrifié : - De grâce, Cyrano, c’est Valvert qui m’a obligé.

VALVERT, à Durosier : - Toi, tu vas me payer ça !

CYRANO : - Oh ! Voyez le menteur !

DUROSIER : - Je ne mens pas, je le jure.

CYRANO : - Alors pourquoi ton nez s’allonge ?

TRISTAN, ouvrant un sac à terre d’où sortent des masques : - Et voyez aussi ce qu’ils essayaient de camoufler.

RAGUENEAU : - Les masques des voyous qui ont saccagé mon beau goûter !

(Réactions outrées de l’assemblée.)

UNE JEUNE FILLE : - Cela mérite une punition exemplaire.

UNE JEUNE FILLE : - Oui, Cyrano, il faut les décourager de recommencer.

CYRANO : - Pas d’impatience, chers amis car pour cette occasion, je sens l’inspiration monter en moi.

(Il prend une grande respiration et fait mine de se concentrer avec effort.)

Attendez !... je choisis mes rimes... Là, j'y suis. (Il fait ce qu'il dit, à mesure.)

Je jette avec grâce mon feutre,

Je fais lentement l'abandon

Du grand manteau qui me calfeutre,

Et je tire mon espadon ; (Il se saisit d’un bâton.)

Elégant comme Céladon,

Agile comme Scaramouche,

Je vous préviens, cher Mirmydon,

Qu'à la fin de l'envoi je touche !

Valvert et Durosier s’enfuient sous les coups de bâton de Cyrano qui les poursuit jusqu’au dehors.

Toute la troupe sort derrière eux.

LIGNIERE : - Et voyez comme il vous dit ça. Tout en rimes, je vous prie.

RAGUENEAU : - Allons, suivons-les, je ne veux pas en perdre une miette.

UNE JEUNE FILLE : - Ce serait un comble pour un garçon pâtissier.

(Ils sortent à leur tour. Roxane et Tristan restent seuls.)

TRISTAN, à Roxane : - Tu ne viens pas admirer ton cousin ?

ROXANE : - Je ne suis pas très férue de spectacles violents.

TRISTAN : - Roxane, il faut que je te dise…

ROXANE : - Ah, non ! Je t’en prie ne dis rien !

TRISTAN : - Pourquoi ?

ROXANE : - J’ai trop peur que tu prononces une sottise.

TRISTAN, amusé : - Oui, tu as raison. J’en ai fait assez comme cela. Mais comment devenir ton ami, alors ?

ROXANE, en sortant : - C’est simple. Sois-le comme il te plaira. (En se retournant.) Et bien ? Qu’attends-tu pour venir voir mon cousin ?

TRISTAN : - Mais je pensais que…

ROXANE : - Tu penses trop et je lui dois bien ça !

TRISTAN : - Je crois que j’ai beaucoup à apprendre des filles.

ROXANE : - Tu ne crois pas si bien dire. Mais Cyrano te conseillera…

(Ils sortent.)

(Rideau.)

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