HANAKO-SAN - Le décalogue terrifiant

Publié le par Gianmarco Toto

HANAKO-SAN - Le décalogue terrifiant

Asako allait intégrer son nouveau lycée. Sa famille avait souhaité se rapprocher de Tokyo après le drame de Fukushima. Les plaies de cette catastrophe écologique et humaine tout juste pansées, la jeune fille rencontrait encore quelques difficultés à s’acclimater à la vie urbaine. Pour cette jeune adolescente de dix-sept ans, il n’était pas encore si simple de se faire des amis. Izumi était la seule fille de son âge qu’elle connaissait. Elle l’avait rencontré lors de son inscription au lycée. La directrice de l’établissement lui avait proposé de guider Asako dans la découverte de son nouvel établissement scolaire. L'adolescente était arrivée plus tôt ce matin pour ne pas louper sa première heure de cours. Elle attendait Izumi au troisième étage du lycée où se trouvait sa salle de classe. Un peu timide, elle n’osait affronter les regards tantôt amusés, tantôt intrigués des jeunes gens qui la croisaient. Tous savaient qu’elle était une rescapé du terrible séisme, du tsunami meurtrier et de l’explosion de la centrale nucléaire de Fukushima. Asako connaissait bien ces regards de défiance, de jugement ou de pitié à l’égard des personnes qui s’en étaient sorties. Les gens vous toisaient comme des contaminés, des pestiférés,  des irradiés et ça, Asako ne le supportait pas. Les sombres pensées de la jeune fille s’effacèrent bien vite lorsque  Izumi apparut enfin au bout du couloir, au milieu de la nuée de lycéens qui s’agitaient entre les casiers de rangement.

- Bonjour Asako. Déjà là ?

- Oui. Je suis venu plus tôt. C’est bête. J’avais peur d’arriver en retard.

- Ne t’inquiète pas. Ça n’a pas encore sonné. Nous avons le temps.

- Ça tombe bien. J’ai une envie un peu pressante si tu vois ce que je veux dire, fit Asako en grimaçant.

- Ah ! Et tu ne sais pas où sont les toilettes, n’est-ce pas ? demanda Izumi un peu amusée. Viens avec moi. Je vais t’accompagner.

Asako suivit Izumi. Elle remerciait le hasard d’avoir trouvé une camarade aussi sympathique et serviable. Elles  croisèrent alors un groupe de filles très agitées qui bousculèrent Asako et manquèrent de la faire tomber.

- Hé ! Doucement les starlettes ! Attention devant vous ! s'exclama Izumi. 

- Tu es la nouvelle, c’est ça ? demanda l'une d'entre elles en dévisageant Asako d'étrange façon.

- Oui, répondit timidement cette dernière.

- Et tu viens de là où ça s’est passé, n’est-ce pas ?

- C’est ça.

- Fukushima...

A ce nom, les regards du groupe d'élèves dissipées s’étaient figés. Elles échangeaient à présent des murmures qu’Asako ne pouvait entendre mais qui laissaient paraître une méfiance peu discrète.

- J’espère que tu n’as pas ramené avec toi trop de radiations sinon faudra installer une zone de décontamination dans le lycée, lança la méchante fille en adressant à Asako un sourire cynique.

- Ça, c’est pas très malin, Kazumi, pesta Izumi en s’interposant.

- Je te cause pas à toi, répondit brusquement Kazumi en rejoignant son groupe d’amies qui s’amusaient de la situation.

- Celle-là, je te jure. Je ne sais pas ce qui m’empêche de lui griffer la figure, susurra Izumi agacée.

- Laisse tomber, répondit doucement Asako. J’ai plutôt l’habitude de ce genre de réaction de la part des gens.

- Bon, allez, fais ce que tu as à faire. Ca va bientôt sonner !

- Je me dépêche, répondit Asako en s ‘engouffrant par la porte battante des toilettes.

Izumi resta plantée devant la rangée de lavabo pendant qu’Asako se dirigeait vers l’enfilade des latrines alignées devant elle. Machinalement, elle voulut s’engouffrer dans la troisième. Izumi l’interpella soudain.

- Non ! Pas celle-là !

- Pourquoi ?

- Referme ça, fit un peu sèchement Izumi. Les toilettes sont en panne dans celle-là. Ce n’est pas la peine. D’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi cette porte n’a toujours pas été verrouillée...

Un peu décontenancée par la réaction soudaine de sa camarade, Asako emprunta la porte voisine. Une fois installée sur la cuvette, elle perçut nettement Izumi qui s’agitait à côté, dans la toilette prétendue hors service. Elle distingua nettement la voix de son amie qui murmurait des mots incompréhensibles. Une fois dehors, Asako remarqua que la mine d’Izumi avait radicalement changée. Elle affichait une humeur plus sévère qu’il y a un instant.

- Quelque chose ne va pas ? demanda Asako.

- Non, ce n’est rien. C’est cette idiote de Kazumi qui m’a contrariée, répondit Izumi.

Asako sentait bien qu’Izumi mentait sur les vraies raisons de son soudain changement d'humeur. Une fois hors des toilettes, Asako prétexta avoir oublié de tirer la chasse d’eau afin d’y retourner. Une fois seule, poussée par la curiosité, elle ouvrit la troisième porte des toilettes. Sur le carrelage des murs, il y avait d’étranges inscriptions tracées au gros feutre rouge. Parmi toutes celles que la jeune fille ne pouvaient comprendre, une seule était reconnaissable : « Attention. Ici, Hanako-san demeure. ». Asako fut prise d’un étrange malaise à la vue de ces troublants graffitis. Elle referma la porte derrière elle et rejoignit rapidement sa camarade qui l’attendait dans le couloir. Le reste de la matinée se déroula paisiblement mais le souvenir de ce nom, Hanako-san, ne quittait plus l’esprit d’Asako. Cette dernière profita de l’heure du déjeuner pour questionner Izumi.

- Ca veut dire quoi, Hanako-San ?

Izumi faillit recracher la boulette de riz qu’elle venait tout juste de mettre à la bouche.

- Ne prononce jamais ce nom là, Asako. As-tu compris ? Jamais. Même si on te le demande, avait répliqué avec insistance et effroi la jeune fille.

- C’est bien toi qui a tracé ça sur les murs des toilettes, n’est-ce pas ? insista Asako.

- D’accord. C’est moi. Mais je t’en supplie, Asako, fais ce que je te dis. Il ne faut plus que tu retournes là-bas et surtout pas dans la troisième cabine des toilettes…

- Qu’est-ce qu’elles ont de spécial ces toilettes ? demanda Asako avec un air amusé.

- Elles sont au troisième étage. La troisième porte au troisième étage. Tu ne connais pas la malédiction d’HanakoSan ?

- Non. C’est quoi ?

- Hanako-San est un esprit vengeur, un démon Yurei. On raconte qu’elle n’apparaît que dans les toilettes pour filles des écoles. C’est l’esprit d’une étudiante qui fut retrouvée morte dans celles de son lycée lors d’un bombardement durant la seconde guerre mondiale. Depuis, sa malédiction s’abat sur toutes les personnes qui la provoquent.

- Izumi, je suis peut être nouvelle ici mais pas naïve, fit Asako en riant. Ça va, j’ai compris. C’est le bizutage réservé à tous les nouveaux élèves, c’est ça ?

- Asako, je ne plaisante pas. Tu dois m’écouter. Une fille a récemment disparu à cet endroit. Et personne ne l’a jamais retrouvé, insista Izumi en saisissant rudement le poignet d’Asako. 

- D’accord, d’accord, ne te fâche pas. Lâche-moi, tu me serres trop…

- Désolé. Mais il faut me croire Asako, rajouta Izumi dont la voix s’étrangla.

- Je te crois. Calme-toi. Avec tout ça, je ne vais plus avoir envie de retourner aux toilettes. C’est flippant ton histoire.

- Tu ne risques rien si tu fais ce qu’il faut, murmura Izumi qui visiblement ne voulait pas être entendue de tout le réfectoire.

- Et que faut-il faire ?

- Si, par malheur, tu aperçois Hanako-San, frappe trois fois sur son nom que j’ai barbouillé au feutre. Ça la fera fuir. Temporairement en tout cas…

- Et à quoi reconnaît-on Hanako-San ?

- Elle porte presque toujours une robe rouge. Sa chevelure sombre cache son visage et si ton regard croise le sien, il te glace l’âme.

Asako, ne sachant comment réagir, hocha la tête et n’insista plus tant la terreur d’Izumi était totale.

Quelques jours passèrent durant lesquels Asako s’habitua très rapidement à son nouvel établissement. Elle n’avait plus reparlé avec Izumi de l’effrayante Hanako-San. L’amitié entre les deux filles se prononçait de jour en jour. Elle partageait souvent des moments d’étude ensemble à la bibliothèque du lycée. Ce jour là, justement, elles s’y étaient retrouvées afin de préparer un devoir de science qu’elles devaient rédiger en commun. Le nom d’Hanako-San n’avait plus été prononcé entre elles, certes, mais elles l’entendirent à deux reprises pendant cette matinée là. De l’autre côté d’une grande étagère, Kazumi et ses copines se défiaient en secret.

- Tu n’es pas capable de le faire…

- Ah, oui ? Tu crois ça ? Et bien moi, je suis capable de la faire apparaître et de m’en sortir sans une égratignure…

- Tu es complètement folle ? Personne ne se sauve des griffes d’Hanako-San…

- Arrêtez ça les filles ! Vous croyez vraiment à ces sornettes ? Tous ça c’est du flan…

En entendant ces mots, Izumi avait tout de suite pâli.

- Il ne faut pas les laisser faire. Elles sont folles de provoquer un Yurei.

- Izumi, on ne va pas recommencer avec cette histoire. Laisse faire. C’est leur problème si elles veulent se ridiculiser, insista Asako.

- Tu ne comprends pas ? Personne ne sait de quoi est capable un esprit vengeur comme Hanako-San. Si elles le réveillent, le Yurei peut s’en prendre à n’importe qui au lycée.

- Bon. Je ne t’empêche pas d’y croire mais personnellement je suis sceptique et un peu fatiguée d’entendre parler de ça. Je retourne en salle d’étude. Toi, fais ce que tu veux. J’ai du travail, coupa Asako qui ne supportait pas de voir sa seule amie changer d’humeur à chaque évocation du fantôme des toilettes.

- Je les en empêcherai. Pense ce que tu veux mais je ne les laisserai pas faire…

Asako avait eu du mal à se concentrer pendant l’heure d’étude suivante. C’était la première fois qu’elle se disputait avec Izumi et cela l’attristait.

De retour en classe, une réelle inquiétude s’ajouta à sa contrariété. Izumi était absente ainsi que Kazumi et ses amies. Les minutes paraissaient des heures pour Asako qui, n’y tenant plus, sollicita auprès du professeur, l’autorisation d’aller aux toilettes. Si le drame de Fukushima avait bouleversé sa vie, il lui avait offert cependant une réactivité hors normes. Asako avançait à présent à petits pas rapides et discrets en direction des toilettes. Avant de franchir l’angle du couloir qui y conduisait, elle distingua nettement des sanglots. Face à la porte battante, recroquevillées au sol contre le mur opposé, les amies de Kazumi se serraient les unes contre les autres, en proie à une épouvante qui défigurait atrocement leurs visages. Sans un mot, Asako entra énergiquement dans les lieux. Izumi, inerte, gisait au sol. Asako se précipita sur son amie qui, grâce au ciel, semblait avoir seulement perdu connaissance. Elle tenta de la réveiller mais au même moment elle perçut distinctement un immonde gargouillis qui provenait de derrière la troisième porte des toilettes. Asako sentit un frisson lui parcourir le dos. Elle se redressa, s’avança lentement vers la porte et la poussa d’un mouvement rapide. Elle faillit pousser un cri d’effroi lorsqu’elle aperçut la tête tuméfiée de Kazumi qui sortait à peine de la cuvette immaculée de sang et de déjections humaines. Au dessus d’elle, la silhouette difforme et fantomatique d’Hanako-San continuait d’attirer le corps de sa victime dans la tuyauterie. Face à la présence d’Asako, l’immonde esprit vengeur redressa son épaisse chevelure sombre et lança un regard plein de haine à l’intruse. En un éclair, Asako se souvint des paroles d’Izumi : « Si tu aperçois Hanako-San, frappe trois fois sur son nom que j’ai barbouillé… ». Asako frappa violemment trois fois sur l’inscription qu’Izumi avait tracé au feutre rouge. Dans un hurlement atroce, Hanako-San disparut au fond de la cuvette en emportant ce qui restait du corps de Kazumi.

Asako et Izumi ne reparlèrent plus jamais d’Hanako-San, craignant de voir ressurgir le terrible Yurei par le seul fait de prononcer son nom mais elles demeurèrent les meilleures amies du monde. On apprit plus tard, qu’une étudiante avait bien perdu la vie lors d’un bombardement qui s’était abattu sur l’établissement scolaire. Depuis ce jour, la troisième porte des toilettes au troisième étage du lycée fut condamnée et murée.

Cependant Hanako-San erre encore dans les limbes et hante les lieux de commodité dédiés aux filles. Si vous n’y croyez pas, essayez-donc de prononcer son nom trois fois lorsque vous serez seules dans l’intimité de vos toilettes…

CHANT DE LA HANTISE

 

Au seuil de notre mort, personne n’est égal.

Lorsque l’obscurité, de la clarté rivale,

Etreint nos faibles corps et nous emporte au loin,

Nous croyons bien à tort que tout n’est que chagrin.

Quand l’immense tunnel s’ouvre devant les âmes,

Certains pensent alors : la fin n’est pas un drame.

Mais d’autres sont perdus et errent sans repos.

Ne les entends-tu pas, glissant en longs sanglots

Sur les murs de la chambre ou dans quelques demeures.

Ils ne peuvent partir, dans les limbes demeurent.

 

Le tout jeune bambin, à l’aube de sa vie,

Les aperçoit souvent et même leur sourit.

La mère le rassure, invente des histoires

Mais le petit enfant les voit surtout le soir.

Ils murmurent des mots qu’eux seuls peuvent comprendre.

Ils pleurent un repos qu’ils refusaient de prendre.

Nos larmes les retiennent et nous ne voulons pas

Les laisser s’en aller vers un plus doux trépas.

Parfois, ils sont colère et frappent sur les murs.

Ils espèrent de nous, un chagrin bien moins dur.

 

Dans de sombres couloirs, ils trainent un fardeau,

Des chaînes à leurs pieds, des linceuls sur le dos.

Leur souffle est un mensonge et nous glace le sang.

Leurs pas se font si lourds et martèlent le temps.

Devenus si violents, ils sont esprits frappeurs.

Ils inspirent à chacun le tourment et la peur.

Terribles visions, ils se montrent éloquents,

Surgissent derrière alors qu’on les croit devant.

Enfin, ils s’évaporent et nous laissent un répit

Avec au fond du cœur un parfum de soucis.

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