DES ROIS ET DES FOUS

Publié le par Gianmarco Toto

DES ROIS ET DES FOUS

Un tyran règne d'une main de fer sur son peuple. Mais la présence d'un jeune homme érudit sur ses terres le contrarie. Il décide de lancer un défi à ce sage éclairé. C'est sans compter la présence du fou qui pourrait bien bouleverser l'issue fatale de cette histoire. Pièce de théâtre inspirée d’une légende Peulh du Sénégal pour les enfants de 8 à 12 ans.

Personnages

L’enfant griot

Hediala (Le roi tyran)

Diakhou (L’éclairé)

Le fou du village

Le chasseur

Le coursier

Le sorcier

L’homme triste

La mendiante

Le messager

Des guerriers

La foule

Tableau 1

L’enfant griot

O spectateur, homme, femme, enfant, érudit ou simple d’esprit, humble ou fortuné, écoute la légende du tyran Hediala et du fou qui le détrôna. Hédiala était un roi tyran craint de tous car il torturait et exécutait tous ceux qui faisaient parler d’eux pour leurs talents, leurs qualités ou leurs dons.

Hediala

(Il apparaît derrière une suite de sujets tous autant terrifiés les uns que les autres puis s’assoit sur son trône.)

Que le premier qui fait parler plus de lui que de sa majesté se présente à moi.

On pousse un homme devant Hediala

Qui es-tu et que fais-tu ?

Le coursier

(Tremblant.)

Je suis Balla le coursier et je cours plus vite que n’importe qui pour apporter les messages.

Hediala

Montre-moi cela, Balla le coursier.

Le coursier court en formant des cercles de plus en plus rapide.

Voilà qui est bon. Trop bon même car tu fais parler trop de toi et fait de l’ombre aux autres et à ton roi. Qu’on lui coule les pieds dans du plomb fondu ! (Rire.)

On emmène Balla le coursier qui hurle et se débat.

Au suivant !

Un chasseur avance devant le roi.

Qui es-tu et que fais-tu ?

Le chasseur

Je suis Woury, le chasseur, et ma lance est plus rapide et plus meurtrière que n’importe quelle autre.

Hediala

Montre-moi cela, Woury le chasseur.

Le chasseur entame une danse guerrière où il projeté sa lance au bout de son bras avec dextérité.

Voilà qui est bon. Trop bon même car tu fais trop parler de toi. Tu fais de l’ombre aux autres et à ton roi. Qu’on le jette aux crocodiles. Ainsi, il pourra vérifier si ces animaux sont tout aussi rapides et meurtriers que sa lance. (Rire.)

On emmène Woury le chasseur qui hurle et se débat.

Au suivant !

Un sorcier s’avance devant le roi.

Qui es-tu et que fais-tu ?

Le sorcier

Je suis Dierry, un grand sorcier. Je maîtrise les éléments naturels et les remèdes.

Hediala

Montre-moi cela, Dierry le sorcier.

Le sorcier s’entaille la main devant la foule ébahie puis on lui porte une flamme avec laquelle il brûle sa plaie et de l’eau avec laquelle il la lave. La blessure a disparu.

Voilà qui est bon. Trop bon même car tu fais trop parler de toi. Tu fais de l’ombre aux autres et à ton roi. Qu’on l’attache au milieu du lac sur un radeau en flamme. Quand celui-ci coulera nous verrons bien si tu pourras revenir d’entre les morts pour soigner tes blessures. (Rires.)

On emmène le sorcier qui hurle et se débat.

 

 

Tableau 2

L’enfant griot

Ainsi passent les jours au royaume d’Hediala le tyran. Or, dans la région, on racontait qu’il existait un homme dont l’érudition et la sagesse, étaient telles qu’il forçait l’admiration de chacun. Diakhou avait excellente réputation et chacun venait consulter ses conseils sages et éclairés.

Diakhou est assis, en prière, sur son tapis. Un homme, tête triste et baissée, se présente à lui.

Diakhou

Qu’y-a-t ‘il mon ami ? Je sens de la mélancolie en toi.

L’homme triste

Oui, ô bon Diakhou, la vie est cruelle avec moi et ne m’apporte qu’ennui et malheur.

Diakhou

Mais, as-tu levé les yeux sur l’arbre à soigner, le champ à cultiver, la femme à flatter et l’enfant à protéger ?

L’homme triste

Non, bon Diakhou. Je ne puis car la mélancolie me fait courber la tête.

Diakhou

Alors, lève les yeux et vois !

L’homme triste

(Il lève la tête avec étonnement.)

Oh ! Je vois tous les arbres à soigner, les champs à cultiver ! (Il rit.) Là-bas, les enfants qui s’amusent à s’attraper. (Ses yeux s’écarquillent.) Et là, qui passe juste là devant moi, la jolie fille qui porte l’eau du puits et qui me sourit. (Il s’éloigne vers la jeune fille comme hypnotisé.)

Diakhou

(En suivant l’homme du regard, un sourire aux lèvres.)

Sois heureux, mon ami, car tu n’es point aveugle.

L’homme triste

(Sans se retourner toujours hypnotisé.)

Merci, ô bon Diakhou, merci, j’ai retrouvé la joie dans mon cœur.

Diakhou se plonge à nouveau en prière. Une mendiante s’avance et s’installe devant lui.

Diakhou

Qu’y-a-t ‘il, brave femme ? Je sens la détresse en toi.

La mendiante

Oui, ô bon Diakhou, je suis pauvre et personne ne répond à la charité que je récclame.

Diakhou

Mais, as-tu essayé de tourner la paume de ta main vers le sol au lieu de la tendre vers le ciel ? (Joignant le geste à la parole.) La main qui se tourne vers le ciel ne peut que recevoir et celle qui se tourne vers la terre, par contre, peut prendre. Qui t’empêche de tendre la main pour attraper le fruit sur l’arbre ou l’épi sur la branche ?

La mendiante

Moi, c’est moi qui m’en empêche, ô bon Diakhou.

Diakhou

(Il ouvre sa main qui dévoile la présence d’un fruit.)

Alors va et ouvre ta main pour attraper les trésors que la nature te donne.

La mendiante

(En se saisissant du fruit.)

Merci. Merci, ô bon Diakhou, ma main ne demandera plus et ira cueillir tous les fruits de la vie.

L’enfant griot

On raconte même que Diakhou était capable de faire naître le regret et la compassion dans le cœur du plus terrible des bandits. La seule personne que ne pouvait comprendre Diakhou était le fou du village car ce dernier avait l’esprit si bouleversé que n’importe quel homme, aussi érudit soit-il, ne pouvait en saisir le sens. Un jour, le fou du village se présenta à Diakhou.

Diakhou

Salut à toi, esprit simple ! Que puis-je pour toi ?

Le fou

Tout le monde se moque de moi, m’insulte et me pourchasse comme un gibier facile. Koulé, koulé, malé, prout, prout, koulééééé !

La foule crie et insulte le fou qui se recroqueville de peur.

Diakhou

Je ne peux t’aider comme je le voudrai. Tu le sais, homme simple d’esprit. Nous en avons souvent parlé ensemble. Tes pensées sont trop complexes pour moi. (En levant la tête vers la foule.) Mais je peux aider les autres à comprendre. (Il se lève et se dresse devant la foule qui fait taire ses cris et ses insultes.) Ne criez pas sur l’homme simple d’esprit car sachez que nul n’est infaillible et la nature de l’homme révèle encore des mystères inexpliqués. Vos cris sont ceux de la peur que vous ressentez face à ce que vous ne pouvez comprendre. Crier sur le simple d’esprit est un aveu de faiblesse.

La foule calmée se détourne.

Le fou

Oh ! Merci, merci, kiki et rekikikoulé, Diakhou l’éclairé. Le fou peut s’en aller. Le fou peut s’en aller. (Il s’en va en bondissant en tout sens.)

 

 

Tableau 3

L’enfant Griot

L’excellente réputation de Diakhou l’Eclairé vint très vite aux oreilles d’Hediala, le tyran. Ce dernier convoqua la fine fleur de ses conseillers qu’il fouetta tout d’abord pour les punir d’être les meilleurs.

Les conseillers, réunis devant Hediala, sont fouettés sans ménagement.

Les conseillers

Aïe ! Aïe ! Pitié, votre majesté, nous ne sommes que vos humbles conseillers !

Hediala

Et tâchez de le rester ou je vous ferai arracher la langue.

Les conseillers

En se contorsionnant de douleur.

A vos ordres, grand Hediala, à vos ordres !

Hediala

J’apprends qu’un homme érudit et de sage conseil sévit dans la forêt. (Furieux.) Je le ferai pendre et puis écarteler sans autre forme de procès.

Un conseiller

Si vous le permettez, ô grand Hediala, la colère monte dans le royaume. Toutes ces exécutions échauffent les esprits. Il faudrait un stratagème pour venir à bout de cet homme érudit dont chacun parle et surtout que son exécution paraisse justifiée.

Hediala

Tiens donc ! Et que proposes-tu ?

Un conseiller

D’être plus malin que le malin. Proposez-lui une confrontation qui paraîtra juste et équitable aux yeux de vos sujets. Par exemple, posez-lui une énigme impossible à résoudre en échange de sa vie que vous lui prendrez de toute façon puisqu’il ne pourra jamais répondre à une énigme impossible à résoudre.

Hediala

(En se grattant la couronne pour réfléchir.)

Plus malin que le malin… Paraître juste et équitable aux yeux de mon peuple... Voilà une idée qui me plaît. Je te félicite, conseiller.

Un conseiller

C’est tout naturel, ô grand Hediala. Ne suis-je pas l’un de vos meilleurs conseillers ? (Il se pince les lèvres en réalisant les mots qu’il vient de prononcer.)

Hediala

Voilà qui est bon. Qu’on arrache la langue à ce conseiller car il fait de l’ombre aux autres et à son roi.

On emmène le conseiller qui hurle et se débat.

 

 

Tableau 4

L’enfant griot

Quelques temps plus tard, Diakhou reçut un messager et des guerriers envoyés par Hediala pour lui proposer une confrontation avec le roi tyran.

Diakhou, assis par terre, est en prière. Le fou, terrifié, apparaît.

Le fou

Diakhou ! Diakhou ! Il y a danger, il y danger ! Ils se rapprochent ! Hou, kikikélé, danger, danger !

Diakhou

(Sans ouvrir les yeux.)

Homme simple d’esprit, je t’ai déjà dis que je ne pouvais pas t’aider. Si les autres t’ennuient encore, j’irai leur parler une nouvelle fois. Pour l’instant, je suis en prière.

Le fou n’insiste pas et va se cacher. La troupe envoyée par Hediala apparaît.

Le messager

Salut à toi, étranger. Sais-tu où nous pouvons trouver Diakhou, l’éclairé ?

Diakhou

(Sans ouvrir les yeux.)

Il est devant toi, messager.

Le messager

C’est parfait. Tu dois nous suivre car le grand roi Hediala veut te rencontrer.

Diakhou

(Sans ouvrir les yeux.)

Ne tremble pas, messager, je savais que ce jour viendrait.

Le messager

Je ne tremble pas…

Diakhou

(Sans ouvrir les yeux.)

Alors pourquoi ton cœur bat aussi vite et pourquoi les respirations de tes guerriers sont si fébriles ? C’est la peur qui gouverne vos esprits. Je n’en attendais pas moins du peuple du tyran Hediala.

Le messager

(Troublé puis agacé aux guerriers.)

Qu’attendez-vous ? Saisissez-vous de lui ! Notre roi ne supporte pas d’attendre.

Les guerriers se précipitent sur Diakhou qui stoppe net leur mouvement en se relevant. Diakhou ouvre les yeux.

Diakhou

Nul besoin d’être saisi et traîné comme un sac. Je marcherai seul jusqu’à Hediala. L’homme qui a peur de marcher sur les chemins douloureux de la mort n’est pas digne de marcher sur les sentiers embaumés de la vie.

Les guerriers, impressionnés par les paroles de l’Eclairé, s’écartent pour le laisser passer. Diakhou s’avance et disparaît, suivi de la troupe d’Hediala qui l’escorte. Le fou sort de sa cachette.

Le fou

Houla, Houla, kédialé, kédialé, le fou va y aller ! Le fou va y aller !

Le fou sort dans la même direction prise par la troupe et Diakhou.

 

 

Tableau 5

L’enfant griot

La rumeur de la confrontation entre Hediala et Diakhou l’Eclairé fit vite le tour du pays. Le grand jour était arrivé. La foule nombreuse s’était réunie sur la place où le trône du roi avait été placé pour l’occasion. Diakhou fut placé au centre et priait, assis par terre, comme il avait l’habitude de le faire.

Le messager

Sa majesté, le roi tyran, Hediala !

Hediala entre. La foule s’incline jusqu’au sol à son arrivée en scandant le nom du roi.

Un guerrier tente de relever brusquement Diakhou.

Le guerrier

Lève-toi et incline-toi devant Hediala, le Grand.

Diakhou

Pourquoi se relever alors que j’étais déjà sur le sol ?

Hediala

(En prenant place sur son trône.)

Voilà donc cet homme d’esprit dont beaucoup encensent les mérites ! Je te remercie d’avoir accepter mon offre, Diakhou.

Diakhou

C’est moi qui te remercie, Hediala. Par cette confrontation, tu me permets d’apprécier encore plus la vie, étant si proche de la mort.

Rumeurs étonnées de la foule en réaction aux paroles de l’Eclairé.

Le messager

Silence ! Hediala, le Grand, va parler.

Hediala

Je vois clairement dans ton jeu, Diakhou. Tu sais manipuler la foule mais je vais prouver à chacun que tu n’es qu’un charlatan. Tu te vantes de tout connaître, c’est bien cela ?

Diakhou

Seigneur, le peu que je sais n’est qu’une goutte dans le fleuve des connaissances que je n’ai pas.

Hediala

Ah, ah ! Tu ne connais rien, alors et pourtant tu joues les éclairés devant tes disciples. Et bien, tu vas devoir faire un plongeon dans la goutte de ton savoir pour répondre à cette question. (Il se lève et saisit un mortier et un pilon qui se trouvaient à ses pieds.) Quand le pilon frappe le mortier, le bruit qui en résulte vient du premier ou du second ? Et réponds juste sinon je te fais pendre immédiatement.

La foule retient son souffle. Diakhou ferme les yeux.

Diakhou

Le bruit vient des deux.

Rumeur dans la foule. Hediala esquisse une petite moue contrariée.

Hediala

D’accord, mais est-ce le pilon ou le mortier qui fait plus de bruit ?

La rumeur se tait de nouveau dans la foule. Diakhou ferme les yeux une nouvelle fois et ne réponds plus. Soudain, le fou surgit de la foule.

Le fou

Hediala ! Aucun homme assez fou soit-il ne pourrait répondre à une telle question ? Pour y répondre, il faut avoir l’esprit fêlé et non éclairé. Aussi, c’est moi, qui vais te donner satisfaction.

Le fou lève la main et assène une gifle si sonore au roi que tout le monde reste pétrifié d’effroi.

Alors, ô roi Hediala, est-ce de ma main ou de ta joue qu’est sorti le bruit et laquelle des deux en fait le plus. (Il rit comme un dément.)

L’enfant griot

Hediala, fou de surprise et de colère, perdit la raison à son tour. Voilà pourquoi on suppose que les fous sont peut être des tyrans qui furent, un jour, défiés par d’autres fous. Depuis ce jour, dans le royaume, chacun respecta les hommes simples d’esprit au risque d’être défié un jour par l’un d’entre eux et perdre la raison au lieu de gagner la sagesse.

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Publié dans Théâtre enfants

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