LE GOLEM D'ADAM - Le décalogue terrifiant

Publié le par Gianmarco Toto

L'oeil du Golem (composition originale)

L'oeil du Golem (composition originale)

Adam ne supportait plus les injures et les exactions violentes de certains camarades de classe. Le jeune lycéen était d’origine juive et malgré les actions de préventions, d’informations auxquelles tous les élèves avaient assistés, rien n’y faisait. Certains demeuraient bêtes et méchants, ceux que tous appelaient « les harceleurs ». Adam n’était pas de ceux qui s’apitoyaient sur le sort de son peuple au travers des drames de l’histoire. Il pensait plutôt que beaucoup d’ethnies, de races, qu’importe leur culture ou leur religion, avaient eu aussi à souffrir du racisme et du harcèlement. Adam était un jeune humaniste révolté comme on peut l’être à cet âge. Et quoi de plus naturel. Mais là, s’en était trop. Les outrances que se permettaient les « harceleurs » notoires de son établissement scolaire prenaient des proportions trop importantes. De plus, cette bande de mauvais adolescents, filles et garçons confondus, avaient développé des procédés plus que sournois afin de s’adonner à leurs jeux débiles et violents. Ils ne se faisaient jamais pincer. Ils opéraient toujours à l’insu des professeurs, des assistants de vie scolaire ou des autres élèves. Chaque matin, on découvrait les séquelles de leurs mauvaises actions commises la veille à l’encontre d’un élève ou d’un autre. Ce soir là, Axel, le meilleur ami d’Adam, l’avait appelé, un peu à contre cœur mais afin de ne pas rester muet sur ce qui venait de lui arriver. Le pauvre garçon s’était fait cintrer par la bande des « harceleurs » juste avant de rentrer chez lui. Ces derniers, visages masqués, l’avaient roué de coups tout en filmant la scène avec leurs portables.

- Les salauds ! maugréa Adam en serrant son téléphone portable entre les doigts de sa main. Et toi, ça va ? Tu es blessé 

- J’ai quelques contusions. Ces enfoirés avaient bien préparé leur coup. Ils ont utilisé des annuaires téléphoniques pour me tabasser. Ca ne laisse aucune trace trop évidente.

- Il y en a marre. Jusqu’à quand ça va durer tout ça ? Faut que tu portes plainte, Axel. Faut pas qu’ils s’en sortent comme ça…

- Ne bataille pas, Adam. Si je fais ça, ils l’apprendront tôt ou tard et les représailles seront terribles, tu le sais bien. Ah, si nous avions un Golem pour nous protéger, ils feraient moins les fiers ! soupira Axel.

- Un golem ? C’est quoi ça ?

- Tu es d’origine juive et tu ne sais pas ce qu’est un Golem, mon frère ? Le gardien de la cabale juive ? On ne t’a jamais raconté la légende de Rabbi Loew ?

- Ben, non. On ne peut pas tout savoir.

Axel résuma à Adam l’histoire du rabbin de Prague qui, pour protéger les gens de sa communauté, avait confectionné un homme d’argile. Afin de lui donner vie, il lui avait écrit le mot Emet (Vérité) en hébreu sur le front et effaçait la première lettre de ce mot pour qu’il devienne Met (tue) et ainsi lâcher le monstre à la poursuite des oppresseurs de son peuple.

Sur le moment, Adam ne prêta pas plus d’attention à cette légende vieille comme le monde. Mais dans la nuit, son sommeil fut agité par des rêves de Golem, d’argile et de vengeance. A son réveil, l’esprit des garçon était hanté de mille questions. Et si ça marchait vraiment ? Et si il y avait une part de réalité dans ce mythe ? Il se documenta sur la fabrication d’une telle créature et lorsqu’il fut assez renseigné sur le sujet, il décida de passer à l’action. Tout en dissimulant ses projets à son ami Axel, il réussit à détourner de nombreux blocs d’argile de l’atelier d’art plastique du lycée et les entreposa à l’insu de sa famille dans de multiples cachettes de sa chambre. Il y en avait partout, dans le fond de son armoire sous des piles de linges, sous son lit, accrochés au sommier, dans le fond des tiroirs de son secrétaire. A la veille d’un weekend, ses parents devaient rendre visite à une vieille tante qui demeurait à plusieurs kilomètres de là. Adam avait prétexté avoir une montagne de travail scolaire à effectuer afin de rester seul à la maison. Une fois ses parents partis, il se mit à la tâche. La cuisine était le lieu le plus adéquat pour modeler la chose. Il recouvrit soigneusement le sol et la table de grandes bâches en plastique, puis récupéra les kilos d’argile qu’il avait dissimulé dans les multiples caches de sa chambre. Toute la journée, il sculpta son golem et le soir venu, une créature gigantesque faite d’argile était allongée sur la grande table de la cuisine. Adam ouvrit le recueil de formules et de prières qu’il avait récupéré chez un bouquiniste talmud du quartier. Il prononça les mots magiques dont il avait pris soin d’exercer la prononciation et écrivit le mot d’Emet sur le front du golem. Rien ne se passa. Le jeune garçon voulut reprendre le rituel pensant avoir oublié quelque chose mais au moment où il ouvrit une nouvelle fois le précieux livre, l’argile frissonna sur la table de la cuisine. Adam eut un sursaut de recul. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Le torse du Golem se redressa lentement. L’adolescent n’en croyait pas ses yeux. Il ordonna à la créature de se lever et c’est ce qu’il fit, puis de le suivre jusque dans le jardin derrière la maison. Ainsi à l’abri des grandes haies qui l’entouraient, un quelconque voisin ou passant ne les surprendrait pas. Il ordonna au Golem de se pencher en avant afin de pouvoir atteindre son visage, prononça avec soin les noms et prénom des « harceleurs » et effaça la première lettre du mot gravé sur le front de la créature. Le monstre frémit une dernière fois puis sortit par la petite porte du jardin qui donnait dans la rue avant de se fondre à la nuit.

Le lundi suivant, de retour au lycée, on apprenait qu’un des « harceleurs » avait disparu dans la nuit de samedi à dimanche. Sa famille, inquiète, avait alerté la police mais le jeune demeurait introuvable. Le lendemain, il y eut une nouvelle disparition dans le clan des « harceleurs ». Cette fois-ci, c’était une des mauvaises filles qui n’était jamais arrivée chez elle après la classe. Et ainsi de suite, jour après jour, le lycée fut nettoyé de tous ces maudits « harceleurs ». Adam était trop fier et satisfait de son ouvrage pour ne pas en parler à son ami Axel. Ce dernier, incrédule, fut troublé lorsqu’il vit les vidéos qu’Adam avait pris soin de saisir avec son téléphone portable afin de prouver ses dires. 

- Ce n’est pas vrai. C’est quoi ce délire ? Adam, tu as perdu la raison ou quoi ? Qu’est-ce que tu as fais ?

- J’ai fait ce qu'il fallait, un point c’est tout, répondit sèchement Adam.

- Tu as provoqué des meurtres, voilà ce que tu as fait. T’es complètement malade mon pauvre gars.

- C’est trop tard maintenant et de toute façon, le Golem va se désagréger tout seul à présent qu’il a terminé sa mission. Regarde comme tout est tranquille. Fini les harcèlements. Tu devrais plutôt me remercier.

Axel ne voulait plus rien entendre. Il se disputa longuement avec Adam, lui promit de garder le secret mais mit fin à leur amitié. Adam ne lui en tint pas rigueur. Justice était rendue et il pensait qu’Axel oublierait cette anecdote malheureuse et reviendrait un jour à lui.  Cependant les disparitions ne cessèrent point et s’intensifièrent même, créant une véritable psychose en ville. La police était à présent à la recherche d’un tueur en série qui faisait disparaître les corps de ses victimes. Un soir, Axel, persuadé que le Golem sévissait toujours, vint rendre visite à Adam et le questionna une dernière fois.

- Tu es certain qu’il a vraiment été détruit ?

- Je t’ai déjà dit que le Golem n’existe plus. Il avait un ordre précis. Là, c’est une autre histoire. Il y a un malade qui se promène en ville, c’est tout, répondit Adam que l’insistance d’Axel commençait à agacer.

- Tu en es sûr ? Dis-moi ce que tu as vraiment fait avec cette chose.

- Je te l’ai dit. J’ai gravé le mot « Emet » sur son front pour prendre possession de lui et lui indiquer les cibles à atteindre. Ensuite, j’ai effacé la première lettre. J’ai pensé à tout.

- J’ai bien peur que ce ne soit pas aussi simple, fit Axel en sortant de son sac le même livre de prières qu’Adam avait utilisé pour créer le Golem. Je me suis procuré le même ouvrage que tu as utilisé. Tu as oublié de faire quelque chose. C’est écrit là, regarde : « …pour reprendre possession du Golem et faire en sorte qu’il disparaisse une fois sa vengeance effectuée, placer auparavant, dans sa bouche, un rouleau de papier sur lequel sera inscrit le nom de Dieu. Ainsi le monstre retournera à la terre et la terre à la poussière… ».

Adam courut vérifier son ouvrage et constata qu’il manquait une page. Il sentit un frisson lui parcourir le dos. Au même moment, un hurlement terrible déchira les profondeurs de la nuit. Axel, terrifié, murmura alors :

- Il continue et continuera ainsi. Plus rien ne pourra l’arrêter, Adam. Plus rien. Dieu n’était pas entre ses lèvres, alors c’est le démon qui a pris possession de lui. Le démon, Adam. Le démon… 

Toute reproduction, utilisation que ce soit, interdite sans l'autorisation de l'auteur. Texte déposé à  la S.A.C.D. dans le recueil titré "Décalogue terrifiant"

Publié dans Nouvelles

Commenter cet article